Weber et le « consensus » alsacien

Luc Weber,recteur émérite de l’université de Genève (curriculum vitae), conclut la première journée des Assises territoriales d’Alsace. Pas simple de résumer une journée de débats auxquels les participants présents dans l’amphi Louis Pasteur du Palais universitaire, ont pu fort largement contribuer ! Le professeur d’économie a le sourire bienveillant d’un grand-père, heureux d’avoir un petit-enfant qui aura 13 mois demain. Mais il est d’abord le Grand témoin des Assises en Alsace.

Un témoin doit relater les débats. Luc Weber n’a pas la langue de bois. Il fait un constat sans complaisance du système d’enseignement supérieur français. Malgré sa proximité avec la France et les responsabilités qu’il a eues et a au niveau mondial en matière d’éducation, il n’en comprend pas encore, à 71 ans, toutes les subtilités. Pour lui, le système français est à la fois complexe et d’une faible efficacité. La Suisse, pays nettement moins peuplé, ne figure-t-elle pas devant la France dans les classements internationaux ?

A propos du curseur que les intervenants des Assises, unanimement, voudraient déplacer des crédits issus d’appels à projets vers des crédits récurrents pour les laboratoires de recherche : aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse, la concurrence entre centres de recherche est très forte pour obtenir des contrats… Ces trois pays s’en sortent mieux que la France pour la performance en recherche.

Luc Weber est fort soucieux de la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur : il observe un système français fort inéquitable. Il en tire deux conclusions iconoclastes [pour les Français] dans un contexte financier difficile pour les universités, presque partout dans le monde. La France doit lever le tabou des faibles droits de scolarité ; il faut les faire progresser significativement mais raisonnablement, en exonérer ceux qui ne peuvent payer et faire progresser le montant des bourses. En Suisse, les droits sont de 1.000 euros. Il faut cependant être extrêmement vigilant : la participation des étudiants aux coûts de leur formation ne doit absolument pas conduire à un désengagement de l’État.

Deuxième conclusion. Certes, il y a nécessité, dans les conditions du monde contemporain, de faire progresser les compétences de la population, de donner une chance à tous les jeunes, sans barrières de classes, de participer à cette évolution nécessaire, mais jusqu’où aller ? Ne faut-il pas tenir compte des motivations et des compétences des bacheliers ? Jusqu’à quel montant mobiliser des moyens financiers supplémentaires ? Ne faut-il pas tenir compte des potentialités de recrutement du marché du travail ? Luc Weber n’emploie pas le mot « sélection à l’entrée de l’université », mais c’est clair qu’il évoque implicitement la question.

Le recteur émérite de l’université de Genève n’est pas un provocateur ! Je fais l’hypothèse qu’il s’est exprimé de manière fort libre parce qu’il n’a pas entendu, dans les nombreuses recommandations des 3 ateliers de la journée, de propos dérangeants, de propositions non consensuelles, de problématique globale prenant en compte toutes les missions des universités. Prudence des Alsaciens ?

L’Alsace veut-elle à ce point oublier les guerres qu’elles a connues et dont elle a souffert qu’il lui devient difficile de discuter au grand jour de ses éventuels conflits en matière d’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche, de produire des propositions de rupture ? Bien sûr, les organisations syndicales de gauche demandent l’abrogation de la loi sur la recherche de 2006 et de la LRU de 2007. Mais cette proposition non consensuelle ne figurera pas dans les recommandations « officielles » des 5 ateliers.

La méthode utilisée en Alsace – débats au sein d’ateliers à accès sélectif – a contribué à produire des recommandations acceptables par tous les participants, bref des propositions consensuelles. Quand le consensus n’a pas été obtenu, la recommandation se transforme bizarrement en question ouverte : « faut-il… ? » Le problème dans ce cas est qu’une question n’est pas une proposition. Botter en touche pour préserver un consensus de façade ?

Luc Weber interviendra de nouveau demain, après les conclusions des ateliers 4 et 5. Michel Granet, rapporteur territorial, a dit, à plusieurs reprises dans son intervention liminaire de ce matin, qu’il sera le « seul responsable du rapport » qu’il transmettra au Comité de pilotage des Assises. Lourde responsabilité qu’il est prêt à assumer.

Comment résoudra-t-il la question qui m’est venue tout au long de cette première journée d’Assises ? Toutes les recommandations des ateliers sont certes consensuelles ; chacune d’entre elles répond à des difficultés concrètes. Mais sont-elle compatibles, cohérentes entre elles ? Font-elles système pour réformer significativement et durablement l’enseignement supérieur français ? Je reviendrai sur cette question clé car plusieurs propositions me semblent contradictoires, en particulier celles qui concernent l’entrée des bacheliers, plus particulièrement des bacheliers professionnels, dans l’université.

La suite, c’est pour demain ! Les deux universités d’Alsace n’ont pas produit de textes de propositions pour les Assises. Le Congrès de l’université de Strasbourg a transmis des recommandations au rapporteur territorial. Quid de celles de l’université de Haute-Alsace ? J’espère entendre demain matin les propositions des présidents des deux universités !

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Article du on Lundi, octobre 15th, 2012 at 22:44 dans la rubrique 3. Alsace, Débattre. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Un commentaire “Weber et le « consensus » alsacien”

  1. olivier dit:

    La réussite de l’Université de Genève tient en quelques principes de base :
    - C’est une université ancienne, créée en 1559 par Calvin, qui peut donc se permettre de mettre en avant une visibilité internationale grâce à ces chercheurs, la pérennité de ses diplômes, son rôle dans l’Histoire et son ancienneté (il y a une continuité de l’institution sur plusieurs siècles, ce qui n’est pas le cas en France…).
    - Une bibliothèque extrêmement riche, constituée en partie par le mécénat (le mécénat a toujours été une pratique courante dans le passé dans les Etats protestants).
    - C’est une université contrôlée par la République et le Canton de Genève (appellation officielle du canton) à travers le Rectorat, organe exécutif et dirigeant de l’Université. Il est responsable de la politique générale de l’Université, de la stratégie et de la planification pluriannuelle ainsi que des relations extérieures avec les autorités et les autres institutions d’enseignement et de recherche.
    - L’université contrôle tous les autres établissements supérieurs. Exemple : l’École des hautes études commerciales de Genève est une section de la faculté des sciences économiques et sociales (SES) qui est l’une des sept facultés de l’Université. Il n’y a donc pas de dichotomie entre établissements du supérieur et l’université garde le contrôle sur toutes les écoles et diplômes délivrés à Genève.

    L’université est le centre de tout le système d’enseignement supérieur en Suisse, pas un type d’établissement au milieu d’autres… Elle est publique, elle fait de la sélection, elle autorise des établissements non-universitaires à délivrer des formations tout en les contrôlant (= pas de concurrence), elle s’inscrit dans un territoire et bien au-delà, elle est une marque, une référence en s’appuyant sur son Histoire et ses enseignements.

    Certains pensent que je suis anti-école ou que j’oppose systématiquement grandes écoles et université, ce n’est pas le cas. J’ai toujours été un partisan du modèle genevois car j’estime que lorsque l’Etat autorise la délivrance de grades universitaires à des établissements non-universitaires, cela doit se faire sans que cela se fasse au détriment de l’université. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui en France.

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