Le droit et la vocation à la recherche

Troisième chronique issue de l’entretien du 23 janvier 2011 avec Charles-Edouard Aubert, étudiant en 1ère année de master de droit à l’université de Strasbourg. Les deux premières : Paul Lobstein, théologien protestant, Strasbourg : de Jean Sturm aux prix Nobel. Cette chronique porte sur son parcours de formation dans l’enseignement secondaire et dans l’université, sur ses projets. Ses analyses sans langue de bois, ses déceptions et ses espoirs, mériteraient d’être prises en compte par la Faculté de droit, de Sciences politiques et de Gestion et par l’université dotée aujourd’hui de quatre vice-présidents délégués à la formation et à l’insertion. Charles, ses parents l’appellent ainsi au quotidien, pense avoir une vocation de chercheur, mais tout le monde s’en fout dans son université.

Charles, 23 ans, est né dans le milieu de la moyenne bourgeoisie intellectuelle de Mulhouse. Son père, 54 ans, y est pasteur de la religion réformée ; durant près de dix ans, il a été président du consistoire réformé du Haut-Rhin (une spécificité concordataire). Sa mère, née Lobstein, est médecin gériatre spécialisée dans les soins palliatifs. Paul Lobstein, un de ses ancêtres, a été doyen de la faculté de Théologie protestante après la première guerre mondiale.

De la primaire au baccalauréat, il mène ses études dans un établissement privé catholique de la ville industrielle du Haut-Rhin ; il redouble une fois quand il est au Collège. Ayant obtenu un baccalauréat littéraire et conseillé par ses parents, il décide de s’inscrire en droit : « une inscription par défaut », dit-il ; « la philosophie m’intéressait, mais les débouchés« … Droit à Strasbourg et non à Mulhouse : ce n’est pas une grande mobilité géographique, mais elle reproduit les mobilités des Humanistes rhénans. Pour son installation à Strasbourg, Charles bénéficie du réseau protestant familial : une chambre au STIFT durant trois ans, puis aujourd’hui un studio dans le presbytère de l’église réformée du Bouclier ; « un logement obtenu par piston », reconnaît-il. Charles n’est pas boursier ; ses études sont financées par ses parents et grand-parents, par ses jobs d’été, et par le petit pécule qu’il perçoit en tant que réserviste de la gendarmerie.

Charles a obtenu sa licence de droit en trois ans. Une seule licence en droit à Strasbourg, 1.800 étudiants en 1ère année (chronique : « j’ai mal à la première année de Licence »). Licence obtenue sans trop de difficultés en dépit des changements annuels des modalités de contrôle des connaissances : « c’est très déstabilisant ». Programme des 6 semestres de licence : cours portant sur toutes les matières du droit ; faible marge de manœuvre laissée à l’étudiant pour construire un parcours individualisé (cours optionnels en L1, L2, L3, mais pas de spécialisation clairement proposée en L3). L’étudiant abandonné à lui-même pour construire son projet professionnel : beaucoup plus d’heures de cours que d’heures de travaux dirigés, 2 heures de cours « Projet professionnel de l’étudiant » durant le premier semestre de la licence, incitation à faire des stages mais… en dehors des heures de cours. Cette licence est-elle « professionnalisante » ? Évidemment non : aucun débouché possible sur le marché du travail. La faculté ose cependant écrire dans le guide des études : « après l’obtention de la licence, les étudiants peuvent passer un ou des concours administratifs ou s’insérer professionnellement » ; « un stage de professionnalisation peut être envisagé en fin de master 2« . Aucune heure d’initiation à la recherche juridique. Qui a dit : « former à et par la recherche dès la licence » ?  

Pour exercer un métier du droit, il faut donc absolument poursuivre en master ou bifurquer vers un des 7 Instituts spécialisés de l’université. A Strasbourg, il n’y a pas de sélection à l’entrée de la 1ère année de master. Programme de cette 1ère année. Six mentions sont formellement  proposées : droit public et droit privé, droit public, droit privé, droit européen et international, droit des affaires, droit social. Charles, n’ayant encore qu’une idée incertaine de son avenir professionnel, a choisi l’option la plus large, « Droit public et droit privé » : au premier semestre , il a suivi 2 matières fondamentales parmi neuf (32 heures de cours magistraux et 15 heures de travaux dirigés) et trois autres parmi 17 (32 heures de cours et pas de travaux dirigés). 75 heures de travaux dirigés seulement dans l’année, aucune heure consacrée au travail sur le projet professionnel, aucune heure d’initiation à la recherche, au choix de la thématique du mémoire de M2 ! Étudiant à temps plein, Charles pallie l’absence de stage : il fréquente les bibliothèques et fait des recherches historiques pour ses premières publications.

Bilan du premier semestre du M1 de droit. Charles est plutôt déçu de se retrouver encore dans des amphis de plusieurs centaines d’étudiants car des cours sont communs à plusieurs spécialités : « mais pourquoi n’y a-t-il pas sélection à l’entrée du master ? » Des cours qui apportent peu par rapport aux enseignements de licence. Trop peu de travaux dirigés et donc d’occasions de discuter avec les chargés de TD. Deux demandes de rendez-vous avec des enseignants, restées sans réponse. Mais plaisir d’avoir pu entendre quelques « grands professeurs » en particulier en droit public. Les examens du 1er semestre ? « La rentrée ayant eu lieu en septembre, ils se sont déroulés en décembre. Je n’en ai pas encore les résultats. Nous sommes fort souvent en examens. J’ai eu la satisfaction de pouvoir passer deux examens oraux, les premiers depuis l’oral de français du bac ! ». Deux examens oraux en trois ans et demi : bizarre pour une formation de juriste, non ?

Des projets pour le M2 et pour la suite ? Charles ne sera ni pasteur comme son père, ni homme politique ; il a fréquenté un moment le mouvement des jeunes UMP mais s’en est éloigné ; « à la maison, faire de la politique allait de soi ; c’était culturel ; mon père a été candidat aux cantonales, et aussi aux régionales sur la liste RPR dans les années 90″. Charles souhaite faire un master « recherche » et peut-être ensuite un doctorat. Il a commencé à construire, de manière isolée et individualiste – il assume ce qualificatif -, des compétences de jeune chercheur en droit : lectures nombreuses, recherches en bibliothèque, écriture de 4 documents déjà, volonté réussie de les publier. Mais Charles est inquiet car il est pragmatique : faire un doctorat pour devenir enseignant-chercheur alors que les débouchés sont fort limités. Prendre le risque ? Il évoque quelques thématiques pour son mémoire de master : traiter d’une question en droit public ou en histoire du droit, droit naturel, ou légitimité du pouvoir, ou encore fondement théorique du droit. Il a une passion pour les travaux de Jacques Ellul, historien du droit, sociologue et théologien protestant (« Strasbourg : de Jean Sturm aux prix Nobel« ).

Nous discutons des travaux d’Ellul sur la technique dans le monde contemporain. Après l’entretien, j’ imagine les mémoires que j’aimerais faire en histoire du droit des techniques. Me plairait bien un mémoire « comparant les règlements d’hygiène et de sécurité, dont leur intégration dans les dispositifs machiniques agricoles et industriels, en Alsace, entre 1830 et 1939″. Le doctorat pourrait élargir la comparaison avec les autres régions du Rhin supérieur dans le cadre d’EUCOR, mais d’ici là Charles doit apprendre et maîtriser l’allemand !

Le parcours de Charles m’a interpellé. Comment faire naître, repérer précocement et encourager les vocations de chercheur ? Pourquoi faut-il passer par un enseignement, forcément superficiel, de toutes les disciplines juridiques, de plus en plus spécialisées ? A quoi sert-il d’acquérir en 5 ans des connaissances minimales dans chacune de ces disciplines ? Quand les facultés de droit s’équiperont-elles pour dénicher et soutenir les vocations de chercheur ? Conseil gratuit aux collègues juristes de Strasbourg : « si j’étais vous, je prendrais contact immédiatement avec Charles pour discuter de son mémoire de recherche en master » ! Pas facile en effet pour lui de choisir entre les 28 parcours de master 2 proposés par la Faculté !

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Article du on Samedi, janvier 26th, 2013 at 16:13 dans la rubrique C. Alsace. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

2 commentaires “Le droit et la vocation à la recherche”

  1. Olivier dit:

    Il semble que le rapport Berger ne s’intéresse qu’aux élèves des CGPE pour les inciter à s’orienter professionnellement vers la recherche scientifique…

    Donc, l’université forme par la recherche des étudiants qui ne deviendront pas à 99,9% des chercheurs…

    Trouvez l’erreur…

    Encore une preuve supplémentaire que les Assises n’ont servi à rien (mais ça on pouvait le prévoir AVANT qu’elles aient lieu…).

  2. Samuel BLIMAN dit:

    Pour percevoir le sel de la proposition formation par et à la recherche:
    -quelle est l’origine de formation des candidats admis dans les institutions de recherche: CNRS, INSERM, INRIA, INRA,IFP ?

    Ceci ne fait que prolonger la question: origine de formation de ceux quio nous gouvernent?

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