Travail étudiant : analyse critique d’un reportage de France 2

Alors que l’Observatoire de la Vie Etudiante publiait hier les premiers résultats issus de l’enquête 2013 « Conditions de vie des étudiants », le journal télévisé du soir de France 2 nous gratifiait d’un reportage sur les étudiants salariés.
Je me propose ici de le reprendre car quelques éléments m’ont interpellé comme étant emblématiques des raccourcis qui peuvent être faits sur ce sujet complexe, à l’aide du fascicule publié par l’OVE hier, que vous pourrez télécharger ici.Le fameux reportage est accessible ici (la vidéo étant mal calibrée, il faut laisser passer quelques secondes du reportage précédent).« L’éducation avec cette étude de l’Observatoire de la Vie Etudiante. Premier enseignement : le budget moyen d’un étudiant aujourd’hui, avec ce chiffre regardez : 681 euros par mois, budget moyen d’un étudiant aujourd’hui. » Sur ce sujet, rien à dire : l’affirmation de David Pujadas est juste à l’euro près et précise bien que c’est une moyenne. A noter que l’OVE précise que ce budget moyen est pour un cohabitant (étudiant résidant chez ses parents) de 415€ et de 799€ pour un décohabitant. Poursuivons.« Ils sont toujours aussi nombreux à travailler en parallèle à leurs études, 46% en moyenne. Beaucoup par nécessité, d’autres par choix »

Là, ça se complique. Tout d’abord, parce que l’enquête de l’OVE ne permet pas d’affirmer « toujours aussi nombreux » : le périmètre de l’enquête de l’OVE ayant changé depuis 2010, les comparaisons (d’ailleurs David Pujadas ne cherche pas à étayer par des chiffres ici) sont plus difficiles. Le développement des stages obligatoires tend néanmoins, dans la durée, à faire croitre au fur et à mesure le nombre d’étudiants « qui ont une activité rémunérée ».

Ensuite, et techniquement, David Pujadas commet l’erreur classique consistant à entendre « travail étudiant » au sens large du terme, alors qu’il convient d’en distinguer au moins deux types :

les « jobs étudiants » exercés en plus des études, parfois concurrents avec eux

le travail étudiant intégré aux études : stages, gardes, alternance etc. La précision est de taille, car cette catégorie représente ainsi 46% des activités rémunérées des étudiants … Et ne pose pas du tout les mêmes contraintes aux étudiants, puisque s’agissant d’activités intégrées aux études et insérées dans les emplois du temps. Il n’y a ici a priori pas de concurrence avec le suivi des cours

Or, tout le reportage va être illustré par le cas d’étudiantes exerçant des activités rémunérées de type « petits boulots », soit des activités relevant du premier type.

Source : brochure "Repères" de l'OVE - 2013

Source : brochure « Repères » de l’OVE – 2013

L’OVE précise d’ailleurs dans sa brochure : « Près d’un étudiant sur deux travaille pendant l’année universitaire (46 %). L’intensité de l’activité rémunérée et son lien avec les études sont deux informations utilisées pour déterminer si l’activité rémunérée entre, ou non, en concurrence avec les études. On distingue ainsi : les stages et alternance (29 % des étudiants qui travaillent), l’activité rémunérée liée aux études (17 %), les jobs étudiants (35 %), les activités rémunérées concurrentes des études (6 %) et très concurrentes des études (13 %). Un étudiant sur deux qui exerce une activité fortement concurrentielle à ses études estime que celle-ci a un impact négatif sur ses études. C’est dans les filières universitaires de lettres-SHS que les étudiants exercent le plus souvent une activité fortement concurrentielle aux études (24 %) tandis que les stages rémunérés et les formations en alternance sont dominants en écoles d’ingénieurs (60 %). »

Au sens où l’entend David Pujadas, il n’y a donc pas 46% d’étudiants salariés (sous-entendu : d’étudiants qui « bossent en dehors de leur cursus ») mais, selon l’OVE, plutôt 25%. Un chiffre donc inférieur presque du double de ce qui était initialement affirmé. Sans parler du fait qu’il convient de distinguer ces activités en fonction de leur impact sur le temps d’études des étudiants : travailler 2h par mois n’est pas la même chose que 20h par semaine.

Vous direz que je pinaille avec les chiffres, mais le « salariat étudiant » est un sujet suffisamment complexe et important, pour qu’on évite de faire dire n’importe quoi aux chiffres. C’est pourtant une habitude récurrente en France.

Le reportage se poursuit au travers du cas de deux étudiantes, ayant chacune « 20 heures de cours hebdomadaires ». L’information a son importance, car plus un cursus est chargé en cours (ou en stages et gardes), plus le cumul avec un job étudiant est difficile. Une approche que l’OVE intègre également dans son guide « Repères ».

Extrait de la brochure "Repères" de l'OVE - 2013 - Emploi du temps des étudiants selon les filières

Extrait de la brochure « Repères » de l’OVE – 2013 – Emploi du temps des étudiants selon les filières

La première étudiante (Lara) rencontrée étudie à « la faculté de la Sorbonne Nouvelle ». On imagine qu’il s’agit plutôt de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, le terme « faculté » n’existant plus dans le code de l’Education depuis la loi Faure (1968) même si de nombreuses composantes universitaires s’en attribuent souvent le nom dans leurs statuts.

Le cas de cette étudiante est intéressant : travaillant 12 heures par semaine comme serveuse dans une cafétéria du CROUS, elle explique être contrainte de sacrifier sa participation à certains cours pour assurer son service. De là, il aurait été intéressant de creuser deux questions :

quels aménagements l’Université propose-t-elle à cette étudiante pour faciliter sa situation (dispenses d’assiduité et tolérances d’absence, report d’examens etc.) ;

le CROUS (établissement public) s’inquiète-t-il de voir certains des étudiants qu’il emploie devoir sacrifier leurs cours ? Question importante quand on sait que de nombreux commentateurs souhaitent voir les universités développer des politiques plus ambitieuses de « jobs étudiants ». Autant alors y associer le CROUS quant à l’articulation de ces jobs avec les cursus.

Avec 12h par semaine, Lara exerce un job étudiant à moins d’un mi-temps hebdomadaire : au sens des études de l’OVE, son job n’est a priori que peu concurrent avec ses études (même si chacun conviendra que 12h c’est déjà beaucoup). On voit pourtant qu’il lui faut sacrifier certains cours. La raison tient au fait que la « limite » du mi-temps hebdomadaire souvent employée par l’OVE est une moyenne : c’est bien la situation de chaque étudiant qu’il faut considérer (positionnement de ses cours et volumes horaires, temps de trajets etc.) pour juger du niveau de concurrence entre études et job étudiant.

Deuxième exemple avec Claire, qui travaille chez Décathlon (toujours amusant d’ailleurs de voir les efforts pour faire semblant de masquer les marques dans les reportages).

Claire travaille 20h par semaine : elle rentre a priori plutôt dans la catégorie des jobs étudiants très concurrents avec ses études, mais semble pourtant bien le vivre. Voici là une nouvelle illustration du fait que la notion de « concurrence avec les études » relève aussi de l’appréciation par l’étudiant de sa situation globale, en intégrant sa motivation, car il est toujours bon de rappeler que des étudiants travaillent aussi par choix comme Claire. Pour sa part, c’est la recherche d’une première expérience professionnelle qui l’y a poussé. Etudiante en 4ème année (on ne sait pas dans quelle filière), Claire n’a-t-elle pas eu de stage à réaliser durant sa troisième année de Licence ?

Cette dernière question n’est pas innocente de ma part : je fais ici allusion aux travaux de Nicolas Charles (dont notamment sa thèse) et au recul que ce dernier a pu prendre sur la notion de « jobs étudiants ». Venu intervenir dans le cadre d’une conférence organisée par le Conseil de la Vie Etudiante du Grand Nancy, Nicolas nous avait notamment expliqué que certains systèmes étrangers d’Enseignement Supérieur concevaient autrement la part d’activité professionnelle dans les études, tant et si bien que les stages et les « petits boulots » n’y prenaient pas le même sens. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez revoir son intervention ici.

En tous cas, le reportage précise par la suite que Claire habite encore chez sa mère : elle est donc cohabitante, ce qui lui permet de dégager davantage de temps et de facilités pour « se salarier ».

Le reportage se poursuit : « la moitié des étudiants français qui travaillent le fait par nécessité. »

Le problème que pose cette affirmation, c’est la notion de « nécessité ». Notion que l’OVE a tenté d’appréhender au travers du tableau ci-dessous

Extrait de la brochure "Repères" de l'OVE - 2013 - Motifs du recours aux jobs étudiants

Extrait de la brochure « Repères » de l’OVE – 2013 – Motifs du recours aux jobs étudiants

A noter bien entendu que les questions ont été posées de manière cumulative. On relève néanmoins bien que 51% des étudiants concernés répondent que leur activité leur est indispensable pour vivre. Il serait bon de croiser ce résultat avec la situation financière de ces étudiants, et notamment la structure de leurs revenus (aides des parents et bourses notamment).

Je m’arrête ici : mon objectif était d’une part de relever les nombreuses imprécisions que ces reportages peuvent comporter, d’autre part de vous inviter à nouveau à nous interroger sur ce qu’est « le salariat étudiant ». Sujet complexe que l’OVE va davantage étudier dans les semaines à venir, et c’est heureux.

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11 Responses to Travail étudiant : analyse critique d’un reportage de France 2

  1. Calvin says:

    Pkoi on n’a pas le même temps total selon qu’on soit dans le cas étudiant avec ou sans activité? Les salariés ont des semaines plus longues et les non salariés du temps pour s’ennuyer?
    Autre remarque : pkoi les étudiants salarié ont globalement plus de temps de loisir? (en moyenne 12.5 contre 11,9 pour les non salariés, mais dans 8 cas sur 10, on a un écart en faveur des salariés de plus d’un heure). Doit on en déduire que les étudiants travaillent en majorité pour se payer des loisirs et non pour vivre? 🙂 Personnellement ça a été mon cas (bon et aussi parce que sinon je devais couper internet et le téléphone mais bon).
    Mon propos n’est pas dire qu’il n’y a pas de problème parfois, mais de dire qu’il n’y a pas toujours de problème et qu’on fait sans doute du catastrophisme sur quelque chose qui ne l’est pas et assimilant les cas normaux à ceux qui sont vraiment problématiques. Du coup les réponses sont inefficaces puisque non adapté à la vraie frange qui a un problème.

    • Calvin says:

      (Aïe… Désolée pour les fautes d’orthographes y’a pas de bouton « éditer » :s)

    • romain-pierronnet says:

      Oui, je rejoins tes commentaires 🙂
      Pkoi on n’a pas le même temps total selon qu’on soit dans le cas étudiant avec ou sans activité? Les salariés ont des semaines plus longues et les non salariés du temps pour s’ennuyer?
      C’est sans doute lié à l’appréciation du temps déclaré par les répondants, ainsi qu’à la dimension « temps de transports » sans doute mécaniquement légèrement plus importante pour les étudiants salariés.
      Autre remarque : pkoi les étudiants salarié ont globalement plus de temps de loisir? (en moyenne 12.5 contre 11,9 pour les non salariés, mais dans 8 cas sur 10, on a un écart en faveur des salariés de plus d’un heure).
      On peut effectivement faire l’hypothèse que pour certains étudiants salariés (j’ai bien dit « certains »), les revenus ainsi dégagés peuvent permettre de faciliter l’accès à des loisirs.
      on fait sans doute du catastrophisme sur quelque chose qui ne l’est pas et assimilant les cas normaux à ceux qui sont vraiment problématiques
      Oui, c’est un peu ma pensée : il y a bien entendu des cas dramatiques d’étudiants qui rament et galèrent pour s’en sortir (parce que le système d’aides sociales ne leur est souvent pas ou peu adapté), mais il ne faut pas non plus imaginer que c’est le cas de tous les étudiants salariés.

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  3. Thomas says:

    Analyse trés pertinente et détaillée, toutefois ce que je retire de tout ca c’est que c’est quand meme assez malheureux que tant d’étudiants soient obligés de travailler pour financer leurs études , bien souvent au détriment de ces dernières et que en fonction du cursus suivi, ils peuvent rater leur année malgré tous leurs efforts. Le prix des études et des loyers étant de plus en plus cher, certains a qui on offre pas de bourses ou de prets étudiants vont se voir dans l’obligation de ne plus étudier? C’est ca que la France leur propose?

    • romain-pierronnet says:

      Bonjour Thomas.
      Le propos de l’article n’est effectivement pas de nier la part importante des étudiants qui travaillent de manière dangereusement concurrente avec leurs études, mais bien de la replacer à son niveau : c’est un sujet suffisamment complexe et important, en terme de justice sociale, pour qu’on évite les lieux communs car on ne fait pas de « bonne politique publique » sur la base d’exagérations. Comme vous le dites justement, un travail un peu sérieux sur ces étudiants « sur-salariés » traduit de fait un « trou » dans notre dispositif d’aides sociales : en République, travailler pendant ses études doit pouvoir rester « un choix » plutôt qu’une obligation « alimentaire », et surtout un choix qui ne mette pas en péril le succès d’un étudiant dans son cursus. Ou alors, c’est qu’il nous faut repenser l’organisation globale des études, comme nous y invitent un certain nombre de travaux universitaires (et par exemple l’intéressante thèse de Nicolas Charles).

  4. jacques says:

    En 1ere et 2 années je jonglais entre fac et boulot, je peux affirmer que c’est vraiment fatigant. Je n’arrivais plus à me lever pour aller en cours, et cela a eu un impact sur mes résultats. Du coup j’ai arrété de travailler pendant la période universitaire afin de concentré sur mes études d’autant plus qu’à partir de la 3è année il y a des stages donc ça permet de gagner un peu d’argent.

  5. sylvie says:

    Bonjour, je suis très intéressée par ce sujet et par vos propos, notamment pour un travail de groupe de méthodologie de l’enquête. Sauriez-vous où je peux trouver le questionnaire rempli par les étudiants ? je vous remercie par avance pour votre aide.

  6. matte says:

    bonjour
    dans le cadre de mon mémoire « L’impact du travail salarié des étudiants sur leur scolarité » je voudrais savoir ou je peux trouver ce reportage
    cordialement

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