Quand l’Etat détourne les meilleurs bacheliers des universités

Ok, le titre est un peu provoc…

Comme chaque année, impossible d’échapper au (non)débat estival sur les pratiques sélectives des universités. Ayant déjà écrit un article à ce sujet il y a quelques années (Le marronnier des pratiques illégales des méchantes universités), l’objet de ce nouvel article ne sera pas d’y redire les mêmes choses.

J’ai cette fois envie de réagir à cet article paru sur le site du journal le Monde le 21 juillet : Bac 2015, les nouveaux horizons des « bacheliers méritants »

Suite aux assises de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de 2012 et à la loi de l’été 2013 (dite « loi Fioraso »), l’Etat a mis en place un dispositif visant à permettre aux meilleurs bacheliers (10% d’entre eux dans chaque lycée) d’accéder à des formations sélectives.

A ce sujet, voir :

Seulement voilà, ce dispositif pose une question de fond quant à la conception de l’Enseignement Supérieur qu’il sous-tend. Si l’idée mise en avant consiste à soutenir la dimension « méritocratique » (terme commode puisque tout le monde peut s’en réclamer en dépit de sa dimension polysémique) de l’accès aux études supérieures et des cursus, il n’en reste pas moins que ses modalités invitent à quelques interrogations.

Tout d’abord, notons que permettre aux 10% des meilleurs bacheliers des lycées d’accéder à une filière sélective relève d’une approche faisant abstraction de l’origine sociale de ces futurs étudiants. Or, on sait que le déterminisme social fait déjà son oeuvre bien en amont dans le système éducatif, phénomène qui s’est d’ailleurs accentué ces dernières années. Autrement dit : ceux qui étaient déjà excellents pourront continuer à l’être en accédant plus facilement aux filières sélectives. Tant mieux pour eux. Et au passage, quid des autres bacheliers ? Que leur propose-t-on, en dehors de s’inscrire dans le privé ou dans la seule filière de premier cycle non sélective (la L1), dont les moyens et taux d’encadrement ne sont pas ceux d’un DUT ou d’une CPGE ?

Effet de bord : certains étudiants peuvent se voir détournés de la L1 universitaire pour aller en filière sélective. Or, c’est exactement le cas que décrit l’article du Monde cité plus haut :

« Après un cursus brillant en terminale ES au lycée Montaigne de Mulhouse, Dounyazad Douah, 17 ans, s’apprêtait début juillet à rejoindre la fac de psychologie de la même commune. La jeune femme s’était résolue à cette orientation un peu la mort dans l’âme, triste de ne pas découvrir une nouvelle ville, déçue de ne pas avoir été admise en prépa au lycée Fustel de Coulanges de Strasbourg. Mais coup de théâtre mardi 14 juillet, le dispositif « bacheliers méritants » lui ouvre la porte que le système d’orientation APB (admission post-bac) lui avait fermée, son vœu de prépa est exaucé (…) Mieux encore, le lendemain, c’est Sciences Po Strasbourg qui l’invite à rejoindre ses bancs. »

Puis : « La folle semaine ne s’arrête pas là, la Mulhousienne est aussi conviée au ministère de l’éducation nationale pour être félicitée par la ministre Najat Vallaud-Belkacem en personne. »

Conclusion :
il y a quelques jours, le gouvernement réaffirme son refus de la sélection à l’université
dans le même temps, l’Etat met en oeuvre un dispositif visant à envoyer les meilleurs bacheliers vers les filières sélectives. La Ministre invite à la rencontrer une jeune bachelière prometteuse que le dispositif a effectivement détourné de l’Université pour l’orienter vers Sciences Po.

Alors effectivement, personne n’a forcé cette future étudiante à s’orienter vers Sciences Po. Mais on peut s’interroger entre la compatibilité de ce dispositif, et les déclarations officielles affirmant vouloir soutenir l’Université et la remettre au coeur de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche : le gouvernement est contre la sélection à l’université, mais envoie les meilleurs bacheliers vers les filières sélectives (dont certaines, comme les DUT, sont universitaires …).

Voilà qui interroge, non ?

Ayant lancé un débat hier sur mon compte facebook, voici quelques commentaires instructifs qui en ressortent :

  • pour Léonie, « ce qui est choquant c’est le décalage entre le discours et la réalité, le discours et les actes« 
  • Arnaud défend le dispositif en raison de sa conception du « mérite » : « Pourquoi ne pas être réaliste et se réjouir de ce dispositif cohérent avec la valorisation du mérite ? (…) Etre dans les 10% ayant le mieux réussi le bac, en l’occurrence. Et pour bénéficier de ce dispositif, ne pas avoir été recruté dans une filière élective. » – A ceci près que pour ma part, la notion de mérite doit également renvoyer à l’origine sociale
  • Marie écrit pour sa part : « Déjà, les bacheliers avec mention, c’est pas 10%, mais 48% des bacheliers. Si on garde les B et TB, on est à 20%. Je ne vois pas trop la valeur d’une catégorie d’excellence qui est quasiment la norme, mais passons. Ensuite, je ne vois pas pourquoi ces bacheliers, si tant est qu’ils soient méritants, devraient être privés de la filière d’excellence qu’est l’université 🙂« 
  • dans un autre commentaire, Marie écrit : « Non, mais sérieusement, on marche sur la tête. Tout cela est absurde. Le double discours ministériel qui poignarde dans le dos l’université est à vomir; L’attachement des français pour la prétendue excellence sélective des CPGE et GE est incroyable: voilà à un pays qui communie dans la joie et la bonne humeur sur les résultats d’un bac bradé, qui fait semblant de ne pas voir que l’on envoie à l’abattoir des gosses à qui ont fait croire qu’ils ont le niveau pour réussir dans l’ES. Voilà un pays qui dans une gignatesque poussée lénifiante se réjouit de l’absence totale de sélection pour le bac. Et qui réclame ensuite à corps et à cri une sélection sévère dans l’ES, à 18 ans, qui considère que si tu n’as pas été sélectionné sur tes notes de maths de 1ère, tu es un bon à rien. C’est dingue… (…) Et c’est lié ensuite à l’attachement dément, pendant toute la vie des gens, pour ce à quoi ils ont été sélectionnés à 18 ou 20 ans. Tu as fait partie des 30% d’étudiants sélectionnés de L1 à L2? on s’en fout! Tu as obtenu un master difiicile? on s’en fout, c’est l’université! Tu as un doctorat? On s’en fout, t’as pas fait une prépa à 20 ans.« 
  • François, qui est enseignant-chercheur dans une école d’ingénieurs universitaire, commente « C’est un combat à armes inégales… C’est amusant de constater que les écoles dont le but était de fournir une alternative égalitaire à la promotion par l’origine sociale ont fini par produire une nouvelle aristocratie…« 
  • enfin, « Mahster » réagit en confirmant bien la vision de l’université sous-tendue par un tel dispositif : « On parle tout de même d’étudiants qui auraient fait une L1 ou 2ans à vide pour préparer des concours d’école qui leur ont été refusées « sur dossier ». En plus ça touche une minorité, moi je trouve ça pas trop mal vu que l’Université c’est charmant mais c’est naze en termes d’attractivité « 

Ce dernier commentaire renvoie bien à l’idée que pour certains, il faut sortir les meilleurs bacheliers des griffes des horribles universités … Je vous invite toutefois à ne pas considérer cet article comme une attaque contre les filières sélectives, ou en leur faveur. Mais simplement comme une invitation à s’interroger quant à la cohérence globale du premier cycle des études supérieures, ainsi qu’à celle des politiques conduites à cet égard …

Pour finir, parce que c’est important : bonnes vacances à toutes et à tous (et bon courage à celles et ceux qui n’en prennent pas)

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6 Responses to Quand l’Etat détourne les meilleurs bacheliers des universités

  1. David says:

    Un système qui se repose sur l’hypocrisie n’est pas le plus à même de réussir ses missions. De force, l’université sélectionne — mais dans la durée, par l’échec — ce qui n’est pas reconnu pour ceux qui y réussissent, et qui est reproché à l’université qui doit la pratiquer. Quant au tirages au sort pour décider de l’avenir des jeunes, c’est une honte pure et simple.

    • romain-pierronnet says:

      D’accord avec vous.
      Le propos de mon article n’était pas de prendre position contre la sélection, mais de pointer l’hypocrisie que vous évoquez à juste titre.

  2. Artheval_Pe says:

    Je souhaite également ajouter un complément issu de ma propre expérience, ayant été sur les bancs du Lycée il y a moins de 10 ans : ce n’est pas seulement l’État qui détourne les meilleurs bacheliers de l’université, ce sont en premier lieu les enseignants du secondaire.

    Je me souviens encore de mes cours en classe de première et terminale scientifique dans un bon Lycée de province, où le discours général des enseignants était que nous avions tous vocation à poursuivre nos études en CPGE. En Terminale, nous avions parfois même droit à « l’an prochain, vous verrez ceci », comme si nous devions tous continuer en MPSI ou PCSI. Les enseignants, fins connaisseurs du système universitaire français, encourageaient tous les lycéens à poursuivre dans des filières sélectives, et l’université n’était jamais réellement fixée comme un horizon. C’est pourquoi la majorité des lycéens qui y ont fini (hors médecine) l’ont fait soit contre l’avis des enseignants, soit à défaut d’être pris dans une formation sélective.

    Il y a donc un vrai problème, qui est en grande partie la responsabilité de l’Etat : le sous-financement actuel terrible des universités, la destruction de la recherche via le financement sur appel à projets, l’état déplorable de délabrement des locaux avant le passage aux RCE, rendent les conditions d’études à l’université assez médiocres, alors même que c’est là qu’on trouve les meilleurs enseignants-chercheurs. De plus, la domination des entreprises et administrations françaises par des diplômés de grandes écoles qui n’ont que mépris pour l’université rend plus difficile l’insertion professionnelle à compétences égales. Ainsi, j’ai récemment été confronté en administration à un directeur ayant une bien meilleure appréciation de Sciences Po Toulouse que de l’université Paris X Nanterre en Sciences politiques, alors même qu’en second cycle, le niveau y est tout à fait comparable et que le niveau de la recherche de cette université dans cette discipline et meilleur que celui de l’IEP de Toulouse. Même à niveau égal, l’université souffre d’une très mauvaise réputation complètement injustifiée.

    Mais cette attitude des enseignants du secondaire est aussi liée à un autre phénomène : se sentant obligés de mettre sous pression les lycéens pour leur faire obtenir les meilleurs résultats possibles, il leur est très utile de valoriser les filières sélectives nécessitant un « bon dossier » afin d’inciter les étudiants à obtenir les meilleures notes possibles en cours d’année. Ce serait presque louable si cela ne causait pas chez les jeunes un stress démesuré, sauf que cette pratique a aussi le défaut de donner aux bons lycéens l’impression que l’université n’est qu’une poubelle à fainéants.

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  4. François says:

    Finalement, au point où nous en sommes, la seule solution réaliste serait :
    – d’augmenter d’au moins 50% l’effectif des filières sélectives (CPGE, IUT, STS et admissions directes en écoles post-bac, ensemble de voies qui est déjà largement majoritaire au niveau des admissions post-bac),
    – fermer l’ensemble des cycles de licences universitaires,
    – limiter les universités aux cycles master et au doctorat,
    les enseignants-chercheurs et enseignants en licence étant mutés soit vers les filières sélectives soit vers les masters et doctorats.

    • romain-pierronnet says:

      Bonjour
      Votre commentaire me fait penser à la fois à l’interview récente de Jean-Marc Monteil, ainsi qu’à la proposition de Pierre Dubois de rassembler toutes les formations de premier cycle dans des « Instituts d’Enseignement Supérieur », dont l’essentiel du personnel enseignant serait constitué de professeurs agrégés, les universitaires ayant alors effectivement vocation à enseigner en 2ème et 3ème cycle.

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