Un enseignant-chercheur en maths singulier (*)

Lorsque je suis arrivé à Nancy en 2004, c’était pour faire des études de mathématiques (le DEUG vivait ses dernières années …). J’ai eu l’occasion d’y croiser un certain nombre d’enseignants-chercheurs, et c’est de l’un d’eux que je souhaite vous parler aujourd’hui : Vladimir Latocha. C’est même, depuis, un ami : c’est donc avec cet ami que je déjeune le 12 février 2016, afin de recueillir quelques uns des propos utiles à cet article.

Vladimir Latocha

Vladimir, c’était mon « prof » d’épistémologie : à l’époque, le cursus de maths prévoyait un petit module dont j’ai compris seulement plus tard à quel point il avait influencé ma conception des mathématiques, et plus généralement des sciences. Or, un cours ça n’est pas qu’un volume horaire : c’est un programme, et un enseignant qui le décline avec ses contenus, ses méthodes, et sa façon d’être. Il faut dire que Vladimir Latocha est un personnage particulier : vous pourrez déjà vous faire une premier impression du personnage en consultant son CV, ici. Ancien nageur olympique, il est une sorte de touche à tout, au point que la presse locale vient de lui consacrer un article laudateur (même si, me dit l’intéressé, certains faits y ont été inexactement retranscrits).

Parmi ses marottes récentes, Vladimir vient de lancer deux initiatives en formation, inspirées de son passé de sportif de haut niveau :

Il fait également partie de l’équipe qui anime la « Classe Préparatoire Universitaire » adossée à la Licence Mathématiques de l’Université de Lorraine, qui vise à permettre à de très bons étudiants de pouvoir profiter d’un accompagnement supplémentaire pour assouvir leur curiosité et leur intérêt pour les mathématiques. Les bénéficiaires de cette « CPU » peuvent ainsi espérer passer intégrer, via des concours « sur titres », d’autres formations prestigieuses. Et ça marche : la CPU compte 27 étudiants en 2015-2016 et en comptera 30 l’année prochaine : « Elle repose sur une idée simple : permettre de libérer des potentiels, comme avec Loïc Richier que nous avons accompagné il y a quelques années et qui est ensuite sorti major de Polytechnique, avant de se lancer dans une thèse. »

On le voit bien, les initiatives pédagogiques auxquelles Vladimir s’associe, ou qu’il porte, ont toutes en commun cette idée de dépassement de soi : « j’ai un passé d’athlète de haut niveau intéressant qui peut se transformer en quelque chose d’utile pour un étudiant ou quelqu’un qui vit en entreprise. Donc j’articule énormément de choses, dont ce qui vient du sport de haut niveau. J’ai été déçu par les conférences de pédagogie, alors je me suis dit qu’il fallait que je monte quelque chose », m’explique-t-il avec son calme habituel.

Histoire de rajouter une corde à son arc : « Je pratique aussi la méthode Feldenkrais, qui m’apporte des outils de réflexion pédagogique que je peux ensuite exprimer dans les apprentissages. Les difficultés qu’ont beaucoup de gens ne se résolvent pas toutes sur le plan de la logique ou du langage. Il faut d’aller chercheur des choses de l’ordre de l’expérience, du corps, de l’expérience sensori-motrice. De ce point de vue je suis plus Spinoziste que Cartésien ». À rebours de l’image d’Épinal (pourtant, on est en Lorraine) qu’on se fait des mathématiciens … « Je prends des choses qui viennent d’autres domaines, que je peux ensuite transférer aux maths et inversement. Je me vois comme une plante qui étend ses racines pour que les feuilles poussent. Ou comme un chêne qui nourrit son environnement et sécurise sa croissance de manière indirecte ; la question est moins d’être le plus fort ou le plus rapide que d’être tout simplement adapté. Un peu comme quand on fait de l’optimisation en maths : le chemin le plus court n’est pas toujours le meilleur. »

Je lui demande si les formations qu’il propose pourraient être déclinées en MOOC, et ce qu’il pense des MOOC en général : « si tu ouvres une piscine 24h sur 24 et 7 jours sur 7, gratuitement, est-ce que ça suffit à faire des champions de natation ? Non : il faut de l’entraînement, mais aussi un accompagnement. Et je dirais que c’est de plus en plus important maintenant que nous sommes inondés d’information et de distractions. »

Je l’interroge alors sur sa perception de l’avenir : « je suis un peu inquiet de l’état de la société. De là où en sont les étudiants quand ils arrivent à la fac. En maths ils reprennent des choses à zéro tout le temps : ce n’est pas qu’ils sont bêtes, c’est qu’il faut trouver d’autres façons d’enseigner. Alors, j’essaye de proposer des choses un peu amusantes. Je rêve d’un stage où tu fais quelque chose intensément pendant une semaine, histoire de réapprendre à se focaliser … Alterner des phases de travail et de repos. Proposer des « weekend d’intégration » dans les Vosges … pour y faire du calcul intégral. Mais en laissant le téléphone de côté. [Ce qui me fait penser à cet article] Ça n’empêche pas d’imaginer des possibilités festives. On n’est pas obligés de faire la tête tout le temps. »

Avec une attitude et un parcours singuliers (il fait aussi partie du Conseil de Développement Durable du Grand Nancy), je suis naturellement obligé de lui demander comment il vit cette singularité dans un contexte où l’université se retrouve au coeur de multiples injonctions (dont certaines sont paradoxales) : « Je suis enseignant-chercheur, mais avec un parcours atypique. Je suis fonctionnaire, la collectivité me paye pour avoir une utilité sociale et un impact positif. Du coup, il faut se demander « Qui tu dois servir ? » L’université et son activité propre, ou alors l’université comme un acteur dans un éco-système ? Ce n’est pas tout à fait la même histoire »

Bref, à l’heure de l’urgent et de l’immédiat, Vladimir nous invite précisément à prendre le temps, ne serait-ce que le temps de réfléchir au sens qui devrait animer notre quotidien, et en particulier celui des universitaires.

(*) Note du titre : en même temps, les mathématiciens s’intéressent de fait naturellement aux singularités (ceci est une private joke de matheux)

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