Une ville où l’iMagination en passe par le street-art

Sans titre

 

Dans une ville où la propreté se dispute la sécurité nous pouvons être surpris par la possibilité de dessiner sur les murs ou de voir apparaître une sculpture à l’angle d’une rue. C’est pourtant le cas à Singapour et cela depuis le 19ème siècle. Et même après l’indépendance, Singapour a toujours été un lieu où l’expression artistique tient une place importante et il n’est pas rare de déambuler au milieu d’œuvres de Chern Lian Shan, de Cavalieri Rodolfo Nolli ou même de Roy Lichtenstein. Cependant l’art est une chose avec laquelle Singapour ne plaisante pas et la présence d’arts dans la rue doit se faire dans le cadre offert par les autorités.

Pour la cité-état l’art est une source de savoir et un développement de soi, quiconque avec une bombe de peinture entre les mains ne peut pas s’improviser artiste. Toute tentative de dessins, de graffitis ou de pochoirs n’est pas nécessairement de l’art, en conséquence s’est créée le National Art Council (NAC). Le but du NAC est de développer les arts et faire en sorte que ce soit au profit de tous les singapouriens, que rendre l’art accessible à l’ensemble de la population. Ce Council s’est donné comme mission que tout un chacun puisse apprendre à travers l’art, à réfléchir par soi-même et également s’exprimer que ce soit pour divertir ou enrichir, pour inspirer Singapour comme le reste du monde.

Plutôt que de condamner spontanément la politique artistique de la ville de Singapour, peut-être faut-il la mettre en perspective avec la philosophie de l’américain John Dewey pour qui la pire des choses était l’élitisme de l’art. Pour lui l’art se doit d’être abordable, accessible, pour qu’il agisse de façon la plus populaire possible : « Nos musées et nos galeries d’expositions dans lesquels sont entreposées les œuvres d’art illustrent quelques-unes des raisons qui ont conduit à une ségrégation de l’art au lieu de l’intégrer au temple, au forum et autres formes de la vie collective. »

Certes parler de « National Art » fait débat : qu’est-ce que l’art ? Qui décide de ce qu’est l’art ? Et surtout faut-il interdire l’art ou le cadrer ? Mais là ne sont pas forcément les bonnes questions. Car d’une part les « street-artistes » ne sont pas moins interdits en France, ils sont cependant plus audacieux pour exister et la justice plus laxiste pour les tolérer. Mais surtout les « street-artistes » de Singapour ont toutes possibilités dès lorsqu’ils restent dans un cadre défini et ils sont aidés par la ville notamment par la mise à disposition de lieux d’expressions, d’expositions. Car au bout du compte ce qui importe à la politique de la ville et plus particulièrement au NAC ce n’est pas tant le débat sur l’essence même de l’art, la création ou la dégradation, le droit, la loi ou la liberté. Ce qui importe c’est d’une part étant donné que tout n’est pas art, s’assurer que ce qui est montré en relève même au risque de passer à côté de certains travaux pertinents. D’autre part il faut avoir l’assurance sur les principes de John Dewey, que l’art existe, qu’il se développe dans la ville aux yeux et aux bénéfices de tous et non seulement dans les musées.

Si l’on peut donc comprendre le positionnement de la ville vis à vis de l’art, on ne s’empêcher de penser que Singapour passe à côté de ses EZKstreetart, Petitepoissone, Spaceinvaders, Miss tic, Hopare ou encore C215 locaux, et dans une ville où la créativité fait souvent défaut, peut-être que sortir du cadre pourrait aider à redessiner non pas simplement les murs, mais aussi les esprits.

S’imaginez soi-même pour iMaginez les autres

Sans titre

Le gouvernement de soi et des autres

Nicoclès, alors souverain de Chypre déclarait être fidèle à sa femme car, étant roi et devant gouverner ses sujets, il devait dès lors montrer qu’il était capable de se gouverner lui-même : « Exerce ton autorité sur toi-même autant que sur les autres et considère que la conduite la plus digne d’un roi est de n’être l’esclave d’aucun plaisir et de commander à ses désirs plus encore qu’à ses compatriotes. » Avec cette déclaration le souverain cherchait à prouver sa maîtrise de lui-même car le gouvernement de soi permet celui des autres. Il semble que celui que l’on peut considérer comme le souverain de Singapour, Lee Kuan Yew ait fait de cette idée sa ligne de conduite. Outre qu’il n’y ait jamais eu la moindre incartade conjugale à son sujet, ce dernier a continuellement montré la façon avec laquelle il se gouvernait. Il est en effet réputé pour s’être imposé une discipline de fer : il pratiquait régulièrement du sport (cf la photo ci-dessus), se nourrissait de façon saine et équilibrée, il ne buvait que très modérément de l’alcool, s’était arrêter de fumer lorsqu’il s’aperçut que la cigarette d’une part le rendait dépendant et d’autre part qu’elle affectait sa voix.

Sa vie était réglée comme du papier à musique et il travaillait en harmonie avec son métabolisme qu’il connaissait et respectait. C’est pourquoi il travaillait très tard la nuit mais commençait sa journée le matin vers huit heures, il prenait son petit déjeuner sans que personne ne lui parle pour lire consciencieusement la presse. Puis à dix heures du matin il entrait dans son bureau et concentrait toutes ses décisions pendant une heure et demi. A treize heures trente, il déjeunait dans son bureau avec un invité ou un collaborateur simplement pendant quelques minutes, pas d’alcool, seulement du thé qu’il consommait d’ailleurs tout au long de la journée. A seize heures il faisait neuf trous de golf avant de rentrer chez lui vers dix-huit heures. Obsédé par sa forme physique lorsqu’il comprit que courir était plus efficace pour sa ligne et sa forme que le golf il finit par ranger définitivement ses clubs.

C’est certainement cette maitrise de soi qui a convaincu Lee Kuan Yew de forcer ses citoyens à agir de la même manière : faire du sport, apprendre et travailler dur. Mais cette force de gouvernement de soi est celle qu’il a également appliquée à la ville de Singapour, ville qu’il a voulu forger d’une part à son image – propre, sécurisée, moderne – mais également à son idée, c’est à dire une ville faite pour réussir : un équilibre des religions, un équilibre des origines, un comportement de respect mutuel, etc. C’est ce qui explique ke discours dur qui suit : « Je suis souvent accusé de m’ingérer dans la vie privée des citoyens. Oui, si je ne l’avais pas fait, nous n’en serions pas arrivés là où nous en sommes aujourd’hui. Et je le dis sans le moindre remords : nous n’aurions pas accompli nos progrès économiques si nous n’étions pas intervenus sur des questions très personnelles – qui est votre voisin ? Comment vivez-vous ? Le bruit que vous faites, comment vous crachez, ou quelle langue vous utilisez. Nous décidons de ce qui est juste. Peu importe ce que les gens en pensent ».

Michel Foucault dans ces cours au Collège de France avait bien repéré que dès l’Antiquité le gouvernement de soi et le gouvernement des autres étaient intimement lié. Rien n’a changé et aujourd’hui l’actuel Premier Ministre de Singapour, n’hésite pas rappeler l’importance de faire du sport, de se nourrir correctement, d’apprendre continuellement. Mr Lee se met d’ailleurs régulièrement en scène sur les réseaux sociaux pour rappeler les bonnes pratiques à suivre pour se gouverner, mais aussi l’être.

L’iMagination d’une ville par l’architecture

Archi1

Le philosophe Wittgenstein considère l’architecture comme un moyen de se régénérer et précise que « le travail en philosophie – comme, à beaucoup d’égards le travail en architecture – est avant tout un travail sur soi-même ». Cette phrase aurait tout à fait pu être formulée par des architectes eux-mêmes tels Le Corbusier, Gehry ou encore Wright, mais certainement aussi des autorités d’aménagements de Singapour. Il n’y a aucune ville en Asie, peut-être au monde, qui associe autant le développement de l’architecture moderne avec son propre développement.

Si la cité-état a fait de l’architecture un mode de vie et d’inspiration elle n’a cependant pas délaissée sa valeur fondamentale qu’est le pragmatisme, ainsi chaque bâtiment singapourien a haute valeur ajoutée doit avoir un sens déterminé. Soit le sens est véritablement pratique soit il est plus subliminal. Y compris si cela relève de la science-fiction ainsi que l’on peut s’en rendre compte avec le célèbre Sandcrawler de Star Wars et sa version moderne dans la ville de Singapour. Les cinq exemples architecturaux expliqués ci-dessous sont une parfaite traduction de la vision prophétique de Wittgenstein.

 archi2

Peut-être plus classique quoique particulièrement pertinent sur l’ile, le bâtiment d’OCBC, la célèbre banque d’origine Hongkongaise réalisé par le célèbre Pei ressemble à s’y méprendre – si ce n’est la taille – à une calculatrice.

archi3

Les théâtres de la baie sont aussi appelés les Durians ou les yeux de mouches en référence à leurs structures extérieures. Ouvert en 2002 c’est une prouesse architecturale et écologique puisque le bâtiment fut conçu avec des matériaux permettant d’être parfaitement adapté aux climats tropicaux et notamment les vitres qui laissent passer la lumière sans la chaleur.

archi4

En forme de fer à cheval, le Pearl Bank Appartment est l’un des plus célèbres de Singapour. Construit en 1976 il est à l’origine d’un très grand nombre de développements, d’influences tant à Singapour que dans le reste de l’Asie du sud-est. C’est le modèle du genre concernant la densité d’habitants que le bâtiment est capable d’accueillir – 1500 – et ses innovations puisque tout est fait pour minimiser la pénétration directe de la lumière et de la chaleur l’après-midi.

archi5Le Marina Bay Sands par Moshe Safdie avec son bateau sur le toit rappelle l’essence de l’île coincée entre la Malaisie et l’Indonésie. C’est un complexe hôtelier qui a coûté plus de 5.5 milliards de dollars et qui possède sur sa terrasse d’un hectare la plus longue piscine en altitude du monde.

archi6

Ces cinq exemples de bâtiments ne constituent pas les plus majestueux, les plus beaux ou les plus impressionnants de la ville. Ils sont simplement intéressants à considérer pour comprendre le développement économique de Singapour d’hier, d’aujourd’hui et de demain : tout d’abord avec le bâtiment d’OCBC, Singapour est le troisième centre financier du monde ; la densité de la population avec laquelle il faut composer comme le montre le Pearl Bank Apartment ; l’art et la culture symbolisés par le théâtre en forme de Durian ; le tourisme avec le Marina Bay Sand et la technologie comme l’illustre le Sandcrawler. Ces cinq axes sont ceux qui ont permis le développement de Singapour ces cinquante dernières années. Comme le dit Wittgenstein l’architecture est bien un travail sur soi et c’est ce qu’a fait la ville-état, ces dernières décennies, un travail permanent sur elle-même : qui elle est et ce qu’elle veut devenir.

iMaginons un gouvernement sans corruption

Sans titre

Est-ce qu’avec un salaire de près de 3 millions de dollars par an un premier ministre est moins corrompu que celui qui ne touche que 5% de cette somme ? C’est le pari qu’a fait Singapour en rémunérant de manière abusivement élevé le chef du gouvernement. C’est d’ailleurs aussi le cas de l’ensemble des ministres dont la rémunération est souvent supérieure à celle des plus importants chefs d’entreprises. Il semble que cela fonctionne puisque Singapour arrive généralement en 7ème position dans la liste des pays les moins corrompus au monde (Indice de Perception de Corruption) et très largement premier pour ce qui concerne l’Asie du sud-est. Il est donc important de comprendre pourquoi Singapour a fait de la lutte contre la corruption un axe prioritaire.

Sans aucune ressource le fondateur Lee Kuan Yew avait bien compris que le pays devait réussir à attirer des investissements importants. Or la concurrence agressive de la zone de la part des 3 autres célèbres « dragons » – Corée du sud, Taïwan, Hong Kong – nécessitait de trouver des avantages concurrentiels forts. Outre l’innovation et l’éducation, l’absence de corruption pour attirer les capitaux étrangers fut une caractéristique déterminante. C’est particulièrement dans les années 80 que l’ancien Premier Ministre justifie l’amélioration substantielle des salaires des dirigeants politiques et des hauts fonctionnaires affirmant que ceux-ci doivent être payés avec des salaires importants afin d’assurer un gouvernement transparent et honnête. Si les sanctions sont importantes – amendes conséquentes et prison ferme – c’est le système anti-corruption qui est à souligner. La principale loi, the Prevention of Corruption Act, est révisé régulièrement pour s’assurer que celle-ci soit en permanence adaptée aux situations nouvelles – monnaie électronique, transaction désintermédiée -. Il existe une agence d’état exclusivement consacrée à l’exécution de cette loi : le Corrupt Practices Investigation Bureau, elle est la seule habilitée à enquêter sur les soupçons de corruption. Enfin le système judiciaire lui-même affichant une volonté de transparence, de justice et d’équité a pour priorité de traiter les cas de corruption en étant attentif à donner l’image d’une bonne gouvernance et d’une administration efficace.

Cette image que Singapour veut donner d’elle-même ne se résume pas à la lutte contre la corruption. Les valeurs de Singapour autour de la méritocratie, de la transparence et du pragmatisme sont les racines de cette lutte et celles-ci se retrouvent dans toutes les domaines : la politique évidemment mais également l’éducation, et le travail dans les entreprises. La corruption n’est que l’effet d’un comportement, n’est qu’une conséquence d’un état d’esprit. Si l’on ne souhaite pas corrompre ou être corrompu c’est parce que l’on pense que l’on peut réussir en étant honnête, c’est parce que l’on considère que la transparence vis à vis des siens est une valeur importante. Comment pourrait-on imaginer un candidat à une élection présidentiel corrompu ? Dissimuler, jouer avec les règles de la loi, quand bien même cela puisse être légal n’est ni honnête ni transparent. Et c’est exactement ce contre lequel Singapour souhaite lutter. Autrement dit si Singapour a un niveau de corruption faible, c’est certainement davantage grâce ses valeurs que grâce au niveau de salaire offert aux fonctionnaires. D’ailleurs le pays étant le moins de corruption au monde est celui ou le chef du gouvernement est parmi les moins bien payé, le Danemark, avec une rémunération de 200000€ par an. De manière plus anecdotique on remarque qu’en Uruguay le président Pepe Mujica qui a renoncé à son salaire est pourtant à la tête d’un pays classé 21ème, c’est à dire dans le premier tiers des nations les moins corrompues – la France est 23ème… -

Il ne fait aucun doute que la stratégie qui a été adoptée par Singapour dans les années 60, jusqu’aux années 90 pour lutter contre la corruption et faire de cette caractéristique un avantage compétitif fut pertinente. Elle a permis d’attirer les capitaux étrangers dans le pays, d’apparaître comme un état exemplaire dans la région. Mais alors que la crise économique n’épargne pas la cité-état et ses habitants aujourd’hui, est-ce que l’exemplarité du gouvernement ne devrait pas être, forte de ces valeurs ancrées et immuables, dans une rémunération plus décente ?

iMaginez le meilleur système éducatif au monde

Sans titre

Singapour a obtenu en décembre dernier le score le plus élevé de l’enquête PISA (Programme for International Student Assessment) qui évalue les acquis des élèves de 15 ans dans 72 pays de l’OCDE. Les épreuves portaient sur les sciences, les mathématiques et la compréhension de l’écrit. C’est en science que les élèves de la cité-état se démarque le plus avec quatre singapouriens sur dix qui obtiennent de très bons résultats quand c’est en moyenne un sur dix dans le reste de l’OCDE.

Faut-il vraiment être surpris de ces résultats lorsque l’on sait que l’éducation a toujours été l’investissement prioritaire à Singapour et cela depuis sa création? Faut-il s’étonner de ce résultat quand l’accent a toujours était mis sur l’excellence ? Quand dans beaucoup de secteurs, dans nombre de pays la notion « d’excellence » reste un concept, une volonté, une voie à suivre, Singapour l’a mise en œuvre avec toutes les conséquences que cela implique : investissement et exigence. Et si l’excellence scolaire fait partie de la stratégie de la ville du lion c’est pour obtenir les meilleures places dans les classements internationaux et notamment ce classement PISA.

Certes le soutien scolaire privé joue un rôle non négligeable dans cette quête d’excellence et les chiffres de ce marché qui représente plus de 70 millions d’euros par an donnent le tournis : 60% des élèves du secondaire et 80% des élèves du primaire suivent des cours particuliers dans des établissements privés. 40% des enfants d’âge préscolaire suivent aussi des cours particuliers. C’est au total plus de 850 collèges privés qui sont exclusivement dédiés au soutien scolaire. Cela dit des études semblent montrer que les élèves qui suivent les cours particuliers ne sont pas nécessairement ceux qui obtiennent les résultats les plus élevés dans les classements.

La réussite en passe donc par d’autres aspects et l’investissement public est certainement une des raisons de ce succès et pour le comprendre il faut revenir un peu en arrière, quelques années avant et quelques années après la création de la Cité-état. Lorsque le pays était sous le contrôle des lois coloniales britanniques l’éducation était déjà une priorité, toutefois celle-ci était utilisée comme un outil destiné à faire rejoindre les intérêts politiques britanniques et pacifier les aspirations politiques des différents groupes ethniques locaux. A partir de 1965, l’indépendance  annonce le tournant décisif en matière de politique éducative. La conviction des pères fondateurs de Singapour était qu’il y un lien ténu entre l’éducation et le développement économique. En conséquence il fallait au plus vite mais aussi avec la meilleure qualité possible pour développer de nouvelles stratégies éducatives et faire acquérir les compétences techniques et savoir-faire nécessaires pour répondre aux besoins des développements économiques mondiaux. Autrement dit il fallait investir là où l’avenir se faisait. Tout cela dans un contexte de création d’un nouveau pays avec la nécessité d’une identité nationale forte.

Le gouvernement ne lésina alors pas sur les moyens et alors qu’en 1965 cette nation est considérée comme un pays du tiers monde, avec une population pauvre, et une ville entière à construire, à créer de toutes pièces, son premier poste budgétaire – 28.8% du budget total – fut consacré l’éducation ! 59% de ce budget fut alloué à l’école primaire, 27% au secondaire et 14% aux études supérieures, une répartition qui montre bien que l’investissement visait long terme.

L’investissement dans l’éducation n’a jamais diminué dans la Cité-état et le développement des écoles privées n’a jamais incité le gouvernement à réduire son investissement. Même si cela peut être incongru de parler en ces termes l’éducation est à la fois un investissement et une stratégie et Singapour l’a bien compris et depuis plus de 50 ans. A l’heure d’une compétitivité et d’une mondialisation accrues, sans investissement massif, à long terme et sans stratégie claire et distincte aucun système éducatif n’est véritablement tenable.

iMaginons la compétition par l’excellence !

Image 1

Ce qui peut étonner un voyageur qui arrive pour la première fois à Singapour, c’est que la douane lui demande son niveau de satisfaction face au service qu’il vient de recevoir de la part des agents. A partir de smileys le passager en transit ou arrivant à destination a en effet le choix de sélectionner parmi cinq degrés de satisfaction allant de très insatisfait à très satisfait. Cette expérience peut paraître incongrue pour qui se retrouve régulièrement dans des files d’attentes interminables que ce soit en France ou aux Etats-Unis par exemple et celle-ci ne s’arrête pas là puisque l’évaluation aura lieu aussi aux toilettes (juste derrière la douane), et plus généralement dans l’ensemble de la cité-état.

Singapour a fait de l’excellence sa marque de fabrique et a pour un principe de cultiver celle-ci et de la développer. Pour se faire, il n’y a pas d’autre possibilité que de l’évaluer en continue de manière extrêmement méthodique. Cela en passe par le Customer Satisfaction Index of Singapore (CSISG) qui mesure de manière très régulière le degré de satisfaction des usagers dans tous les secteurs d’activités de services. Mis au point par l’Institute of Service Excellence de Singapore Management University les indicateurs sont produits et mis à jour tous les trimestres.

Développés en étroite collaboration avec le ministère du travail en 2008, le CSISG analyse de manière totalement indépendante les 11 secteurs les plus déterminants selon le gouvernement et les 40 sous-secteurs ainsi que de grands nombres d’organisations que ce soit en finance, assurances, transports, alimentation, santé, éducation, tourisme, etc. Ce baromètre a pour objectif très clair et affiché d’évaluer l’excellence et la compétitivité de Singapour de manière rigoureuse, objective et compréhensible par tous dans le secteur public ou privé. Et pour les organisations l’enjeu est de se garantir d’une excellente évaluation de la satisfaction de leurs clients, mais aussi avoir la possibilité de se comparer les unes avec les autres.

Il faut bien considérer le défi que représente ce baromètre. Etabli sur un certain nombre d’années il est très facile d’évaluer la satisfaction des clients et usagers en fonction de leur expérience au regard des décisions prises par les dirigeants. Par exemple le transport public par bus atteignait 64.3 points de satisfaction en 2008 quand en 2015 il n’en n’obtient que 58.5. Lorsque l’on connaît l’importance des services publics à Singapour, il y a fort à parier que le ministère en charge des transports en tire les conséquences et veille à changer drastiquement et rapidement l’évolution de la courbe… Autre exemple, positif cette fois, les universités publiques en 2008 obtiennent 70.9 points de satisfaction, en 2016 c’est 75.6 point. Et bien entendu le CSISG permet de connaître quelle université performe mieux que les autres.  On peut le remarquer aussi avec l’exemple du tourisme ci-dessous :

2

et avec l’exemple du secteur des Food & Beverages:

3

Comme pour le transport public et l’administration singapourienne en générale on imagine aisément la pression que représente cet index pour directeur de la chaine Starbucks dans la cité-état, celui de Mc Donald’s ou encore le directeur du Marina Bay Sands ou du parc d’attraction Universal studios par exemple. Tout est évalué, comparé, mesuré, mais il faut le reconnaître, au profit de l’usager, au bénéfice du client, qui d’ailleurs peut facilement avoir accès à ces données. Autrement dit c’est certainement une façon de rendre des comptes à ses citoyens : faire en sorte que tous les services visent l’excellence et ce, dans le quotidien de tout un chacun. Le fondateur de Singapour s’adresse un jour à ses ministres en ces termes : « Je veux être sûr que chaque bouton fonctionne et même si vous ne l’avez pas utilisé depuis longtemps soyez sûr que chaque matin il fonctionnera. Et si celui-ci ne fonctionne pas, alors quelqu’un va passer un mauvais moment car je ne supporte pas la négligence. Et je ne vous demande pas plus que ce que je m’applique à moi-même ».

A bien y réfléchir, le voyageur arrivant à Singapour n’est peut-être pas surpris qu’on lui demande si il est satisfait du service à la douane, mais plutôt parce ce qu’il n’a pas attendu (il n’y a aucune file d’attente dans cet aéroport) et il a fait face à un agent qui a certainement souri et qui a mis à sa disposition quelques bonbons. Si l’aéroport de Changi est le numéro un mondial et est présenté comme l’un des modèles pour le monde entier, c’est avant tout pour son service client, pour son expérience passager et cette fierté, pour tous ceux qui y travaillent de le rendre encore meilleur que ceux que vous aurez connus.

iMaginer “disrupter” l’éducation pour inspirer les entrepreneurs sociaux

SBS2017_logo_big

« Disrupting Education by Creating a New Generation of Inclusive-Wealth Creators » était le thème abordé lors d’une conférence pour le 4th Social Business Summit sur le site de la Ferme Enchantée Gawad Kalinga aux Philippines.

FullSizeRender
Intervention avec Eloic Peyrache, Associate Dean HEC et modérée par Alex Brillante Jr. Commissioner High Education Philippines

 Le terme disruption vient du latin et signifie « rupture », « cassure » ou encore « séparation ». Jusqu’au début des années 90, il est essentiellement utilisé pour décrire des catastrophes naturelles et c’est le publicitaire Jean-Marie Dru qui l’importe dans le monde économique pour décrire des innovations importantes, radicales qui s’opposent à des innovations plus marginales, incrémentales. Le terme deviendra d’autant plus important que Clayton Christensen, Professeur à Harvard l’emploiera dans son célèbre livre Innovator dilemna. Que signifie donc cette notion de disruption pour l’éducation si l’on souhaite, comme la problématique l’indique, faire en sorte de faire émerger des entrepreneurs sociaux avec succès ?
Les initiatives à l’ESSEC ne manquent pas et à titre d’exemple nous recevons chaque année deux jeunes étudiantes de l’Organisation Non Gouvernementale Gawad Kalinga afin qu’elles poursuivent leurs études dans notre école. De même depuis plusieurs années, de nombreux étudiants partent pour 3 mois, 6 mois, parfois un an aider la communauté aussi bien sur des problématiques de management que plus concrètement dans la ferme à nourrir les animaux, fabriquer des maisons, etc. Dernier exemple nous soumettons régulièrement des cas issus de l’ONG à nos étudiants pour les aider à résoudre, en salle de classe des questions marketing, innovation, finance, etc.
Au-delà de l’ESSEC de nombreuses organisations et initiatives sont à souligner pour encourager et former les jeunes entrepreneurs sociaux. Il est facile de trouver des cours en ligne à la Khan Academy ou encore sur Coursera.

Néanmoins tout cela est-il suffisant pour « disrupter » l’éducation et former des jeunes entrepreneurs issus des classes les plus pauvres ? Certainement pas et toutes ces propositions pleines de bons sens et de bienveillance ne sont finalement que des innovations incrémentales et non radicales ! A l’évidence l’innovation disruptive doit aller bien plus loin. Rappelons que l’innovation c’est le latin, innovare – se changer à l’intérieur – en vue de s’adapter à son environnement. Est-ce que l’ESSEC, est-ce que HEC se changent pour s’adapter et former ces entrepreneurs ? Certainement pas assez. Essayons trois pistes pour enclencher la disruption :

  1. « Be present ». Il faut se rendre là où les entrepreneurs en puissance sont, et ils ne sont ni à Cergy Pontoise, ni à Jouy-en-Josas. Ils sont à Manille et dans les campagnes des Philippines comme elles sont au Cambodge, en Thaïlande, au Vietnam, etc. Autrement dit les campus de demain de nos grandes écoles ne devraient-ils pas s’implanter là où les potentiels de demain sont ? Être présent là où l’école doit être pour son propre développement comme celui des autres ? – Notons l’initiative de l’ESSEC de s’implanter en Afrique, autre bastion de futurs potentiels -.
  2. « Be inclusive ». Il faut des modèles de réussites entrepreneuriales issues des classes les plus pauvres. Il ne s’agit pas d’inviter un philippin à l’occasion d’un séminaire, pour simplement donner une conférence aux étudiants ! Il s’agit de recruter les prochains professeurs issus de ces classes sociales. Certes ils ne rempliront peut-être pas les cases standards de l’académisme mais ils rempliront à coup sûr les salles de classe et la motivation des jeunes.
  3. « Be mainstream ». Il faut cesser d’appeler Social Business les cours qui intègrent les notions de « social » de « responsable », de « partage », de « communauté ». Nous devons considérer que c’est le « business classique »  que d’agir de la sorte. Il faut arrêter la distinction entre « social business » et « business » entre « innovation sociale » et « innovation ». Toute innovation doit avoir un caractère social, responsable et rendre des comptes et promouvoir la communauté. Il est indispensable que nos écoles comprennent qu’un cours d’innovation et un cours d’innovation responsable par exemple n’a aucun sens. Le cours d’innovation doit avoir une, deux, trois sessions dédiées à la responsabilité. Même chose pour la partie « sociale » qui doit se retrouver « normalement », « naturellement » dans les cours de stratégie, de management. Etc.

Ces trois propositions : « be present », « be inclusive », « be mainstream » sont des propositions radicales et pourtant accessibles et facilement applicables. Plus exactement elles sont nécessaires pour nos organisations si celle-ci ne veulent pas disparaître. Et si elles ne prennent pas ce chemin de l’éducation des jeunes entrepreneurs aux philippines ou ailleurs dans la région, celle-ci se fera par des philippins non issus du système classique de l’éducation ou par Google et Microsoft qui savent investir dans la formation des plus démunis, ou encore par un équivalent de l’Ecole 42 ou d’un Alex Khan local. Charge donc aux Ecoles de comprendre notre nécessité d’innovare pour survivre dans un environnement qui nous tend les bras, cela n’est possible que si nous acceptons de nous changer nous-même.

IMG_5785

Panel de jeunes entrepreneurs venus défendre leur projet face au jury parmi lesquels, une jeune fille condamnée à voler sur les étalages pour se nourrir qui a lancé son projet de vente de chips très orginales, « friend chips » ; ou encore un ancien leader de gang de Manille qui s’est investi dans l’élevage de canards avec un grand succès.

 Note 1 : Gawad Kalinga est un organisme de lutte contre la pauvreté, créé en 2003 et basé aux Philippines. Le nom de l’organisme vient du tagalog et veut dire « prendre soin ». Son objectif est de sortir de la pauvreté 5 millions de familles Philippines d’ici 2024, en construisant de petites communautés solidaires, comme le rappelle son slogan « Building communities to end poverty ».
Note 2 : Cette conférence était donnée en anglais ce qui explique les très nombreux anglicisme présents dans ce post (billet ;) ).

iMagination créative, imagination pragmatique

Sans titre

Si Aristote nous dit que la première qualité d’un philosophe est sa capacité à s’étonner, c’est parce que cette qualité est fondamentale pour qui veut diriger son existence vers la sagesse. La capacité de s’ouvrir au monde, de s’étonner de ce qu’il offre, d’observer avec un œil toujours neuf aide à changer notre regard, à modifier notre prisme pétri de certitude, et d’habitude. Le jeune enfant s’étonne facilement, nourrisson très peu, mais rapidement il acquiert une curiosité qui l’éveille toutes ses journées durant : un ballon, un animal, un fruit, une musique, etc. Son imagination va de pair et il s’imagine entrer dans le jouet avec lequel il s’amuse, il est prêt à engloutir un légume cru alors qu’il s’agit de le cuire, le grand lit des parents est parfois un océan, de temps à autre un trampoline… Dans le système scolaire, les objets de la curiosité sont nombreux : les disciplines, les enseignants, les camarades de classe. Cependant la forme est peu propice à l’imagination, assis sur une chaise plusieurs heures par jour à ingurgiter des matières à travers des paroles, et des textes. On commence déjà à tuer autant l’imagination que la curiosité, autant la créativité que le rêve. Si le collège comme le lycée ne sont pas spontanément des lieux où l’imagination permet de s’épanouir, les études supérieures ne sont pas mieux adaptées. Faites des études de droit, de philosophie, de management ou de mathématiques, on vous servira la matière choisie en long, en large et en travers par la parole du Professeur, par les livres et autres exercices. L’imagination de l’étudiant est sans cesse remise à sa place : nulle part. Pas d’imagination, pas de curiosité (outre que celle nécessaire dans la discipline), pas de créativité : bachotage et autre par cœur sont les mamelles de l’enseignement.

L’imagination est une qualité qui est spontanée chez tout un chacun, mais qui demande d’être entretenue et protégée, autrement, elle disparaît. Comment faire pour rester curieux ? Comment notre imagination peut-elle être perpétuée ? La voie la plus évidente est celle de la transdisciplinarité. L’initiative menée à l’ESSEC Business School tant en France qu’à Singapour sous le nom d’iMagination week depuis plusieurs années s’inscrit dans ce cadre. Cette semaine incite les étudiants à imaginer le monde à très long terme. Outre le parcours pédagogique qui les amène à formuler des réponses concrètes sur le monde tel qu’il doit être, les étudiants sont confrontés à des paléontologues et des astrophysiciens, des chanteurs punks et des artisans chocolatiers ou confituriers, des aventuriers et des transhumains ou encore des prix Nobels. En voyant devant eux un homme-cyborg, les étudiants font renaître la graine d’imagination qui les habitent ; en écoutant un médaillé Fields, ils se plongent dans une aventure mathématiques des plus envoutantes ; en regardant un artiste faire une performance devant leurs yeux, ils redeviennent des enfants qui s’émerveillent et ne demandent qu’à s’exprimer à leur tour ; en écoutant un astronaute, les yeux, le cerveau et le cœur sont en ébullition. C’est grâce à la confrontation à tous ces acteurs, toutes ces disciplines, toutes ces sciences et tous ces arts que les étudiants redeviennent curieux, qu’ils réapprennent à se poser des questions, qu’ils vivent l’étonnement, si cher à Aristote.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en 1967, c’est à dire deux ans seulement après la création de Singapour l’un de ses pères fondateurs, Dr. Goh Keng Swee promeut à l’occasion d’un discours devenu célèbre « l’imagination créative ». Celle-ci est pour lui un moyen de penser de manière indépendante et avoir la capacité de trouver les solutions à des problèmes sans pour autant faire référence à des livres, sans l’aide de qui que ce soit. L’imagination créative se cultive selon lui grâce aux jeux de sociétés, ou la pratique d’activités physiques, bref en multipliant les disciplines et non en ne s’attelant qu’à une seule.

La transdisciplinarité n’a pas la prétention de la discipline mais elle veut les relier toutes. Contrairement à la pluridisciplinarité (juxtaposition de différents regards experts) et de l’interdisciplinarité (dialogue entre les disciplines), la transdisciplinarité veut faire son miel de son écosystème. Comme le préfixe « trans » l’indique, Il s’agit d’être à la fois entre les disciplines, à travers les disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l’unité de la connaissance.

Le monde de demain ne peut être construit avec le cerveau d’hier, avec les méthodes de formation qui ont fait leur temps. Et si nous avons tous été élevés avec des disciplines, il est grand temps de faire exploser les structures normatives de l’enseignement en montrant le chemin de la transdisciplinarité.

iMaginez découvrir ce que font vos enfants en classe

parent student success

Kids Empire est une petite école locale à Singapour pour les enfants à partir de 18 mois jusque 6 ans. Ni avant-gardiste ou particulièrement progressiste cette école – comme il en existe de très nombreuses dans la cité-état – attire cependant l’attention tant sur ses méthodes d’apprentissage que sur la communication qu’elle entretient avec les parents d’élèves.

La méthode d’apprentissage se fait par « le faire », par la démonstration, autrement dit ce que l’on entend désormais par le concept de « learning by doing » mais qui n’a rien de nouveau ni d’innovant dans un grand nombre de pays dans le monde où l’apprentissage sous cette forme est tout à fait classique.
A titre d’exemple l’apprentissage et la connaissance des lettres ne se fait pas sur un tableau noir où l’enseignant décrit la leçon mais en jouant avec des objets correspondant à la lettre. L’enjeu, ainsi que cela est formulé par l’école, est de « rendre visible l’apprentissage ».

1

Les enfants apprennent en utilisant les objets et développent ainsi plusieurs compétences à la fois : la mémorisation du nom de l’objet et son usage. Il y a un lien direct entre la théorie et la pratique et cela se dresse contre l’apprentissage séquencé qui n’articule par théorie et pratique mais oppose quasiment l’un et l’autre. A Kids Empire l’instruction est simultanée et se fonde sur l’expérience réalisée.

Ainsi le sèche-cheveux ou le fer à repasser sont expliqués dans leur contexte d’usage et non dans l’absolu. Les enfants prennent en main l’objet pour l’apprentissage, ils doivent toucher, sentir, ressentir et de cette manière mémorisent.

2

Les matières plus complexes bénéficient elles aussi d’un apprentissage par le « faire ». Les enfants apprennent à compter en jouant, en se comptant eux-mêmes, en comprenant surtout l’importance de savoir compter. Autrement dit, ils comprennent la finalité de l’addition et non exclusivement le moyen. Ce dernier est secondaire dans cet apprentissage, la méthode de calcul se supplée à la finalité.

3

Enfin, environnement international oblige, l’apprentissage inclus de manière régulière et intense les particularités religieuses et géographiques des élèves qui composent l’école. Kids Empire veille en effet à faire découvrir régulièrement les fêtes religieuses à tous les élèves et celles-ci sont prétextes à expliquer les différentes religions qui composent Singapour. En s’appuyant sur ce qui les relient toutes : les spécificités culinaires, l’école souligne de cette manière que l’harmonie religieuse, si chère à la cité du lion, peut-être une réalité.

4

L’autre singularité de l’école, est donc l’importance de la communication avec les parents. La communication est en effet clef pour l’école car elle est selon elle un vecteur de continuité d’apprentissage entre le lieu de résidence de l’élève et l’école. Ainsi, chaque semaine les parents reçoivent un document où il est très exactement décrit ce que leurs chères têtes blondes ont appris, découvert, quels événements ont eu lieu et quels sont ceux qui sont programmés. C’est l’occasion de savoir également où ils en sont dans leur apprentissage, quelles thématiques ils abordent et comment ils l’abordent.

Capture d’écran 2016-12-26 à 16.18.37

Des photos sont régulièrement prises, tant pour montrer aux parents l’environnement dans lequel évolue leurs enfants autant pour que ces derniers partagent avec les parents les moments vécus. L’école n’est pas le centre de l’éducation à Singapour, l’éducation est partout, par tous et en permanence. C’est à la maison que se forme l’éducation des enfants, c’est à l’école qu’elle se développe, c’est dans la société qu’elle se peaufine, et ce tout au long de sa vie.

Cette approche très confucianiste qui est aux racines de Singapour depuis sa création en tant qu’état en 1965, Kids Empire semble s’en faire écho. Simple petite école de quartier elle infuse sa philosophie dès le plus jeune âge, à des enfants qui deviendront collégiens, lycéens, étudiants avant de travailler et devenir parents, c’est à dire éducateurs à leur tour.

iMaginez l’ubérisation des animaux de compagnie…

Capture d’écran 2016-12-07 à 11.27.55

Uber a décidé de lancer un nouveau service (certainement éphémère) dans la cite-état : UberPuppies, en partenariat avec l’entreprise Purina Pro Plan et Dog Shelter Volunteer, une association de protection des chiens qui aide le meilleur ami de l’homme à trouver un refuge. Néanmoins le refuge dans ce service proposé est de courte durée, voire de très courte durée puisque l’on parle d’une journée. Directement depuis l’application Uber vous pouvez candidater pour recevoir un chien pendant une journée à l’occasion de noël. Comme l’indique la communication vous n’aurez simplement qu’à le rendre heureux en jouant avec lui et en lui faisant des câlins. Service entièrement gratuit (les contributions à l’association sont évidemment les bienvenues), l’animal de compagnie temporaire vient directement à la maison de « l’utilisateur » où il sera récupéré quelques heures plus tard.

Si l’idée semble maligne – puisque ces chiens sont à adopter on peut supposer que les bénéficiaires du canidé se prennent d’affection au point de ne plus s’en défaire – on peut être dubitatif sur cette consommation de tendresse à domicile promue par un géant de l’alimentation pour animaux et une organisation de transport – nous noterons qu’ils n’ont pas jugé pertinent de faire le partenariat avec leur filiale UberEat… -. Car si la proposition est de « donner envie », a-t-on songé au message que nous envoyons avec un tel service ? D’abord aux innocents animaux, quelles conséquences peuvent avoir ces câlins, ces caresses, ces jeux furtifs avant de retrouver sa cage de refuge le soir-même ? Quelle communication auprès des possibles enfants présent dans la famille « d’accueil » si ce n’est que les animaux peuvent être des jouets que l’on prend pour s’amuser avec et qu’il est possible de les rendre comme on pose une petite voiture sur une étagère ?

Faut-il que les singapouriens soient si désespérés, soient tant en manque de tendresse pour s’adonner à une telle pratique ? Faut-il que la valeur fondamentale du pragmatisme à Singapour soit ainsi appliquée ? Au point de calibrer la relation aux êtres vivants, de cadrer à l’extrême la tendresse que l’on peut offrir ? Une tendresse qui a une date, une heure, un usager et un fournisseur… La limite de l’ubérisation est franchie avec ce service qui exploite autrui, et au-delà de cette limite pourrions-nous retrouver la même offre avec un bébé ? Un jeune enfant que l’on pourrait obtenir quelques heures, quelques jours pour s’amuser avec lui, faire des câlins comme avec le chien ? Serait-ce un service possible pour de potentiels futurs parents ? Juste pour essayer, avant de vraiment se décider d’avoir un enfant ? Ou pour montrer à son enfant que ce serait très sympathique d’avoir un petit frère ou une petite sœur ? Ne nous faisons aucun doute, il y aura une offre, et laisser son enfant contre quelques dollars pourrait devenir une banalité.

Ce qu’il y a de surprenant c’est que le gouvernement singapourien qui a l’œil rivé sur la moindre initiative qu’elle soit privée ou publique puisse avoir laissé exister une telle offre. Et d’autant plus en ce qui concerne les animaux de compagnie dont la réglementation est particulièrement stricte. Il est si difficice d’amener son animal chez soi à l’occasion d’une expatriation ou d’en en adopter un sur place. A titre d’exemple l’équivalent de la SPA se réserve le droit de venir visiter la maison ou l’appartement où l’animal vivra. Il n’est pas rare que des entretiens soient menés à cette occasion auprès de tous ceux qui seront en contact avec l’animal : la famille comme l’employée de maison – très fréquente à Singapour -. Il s’agit de s’assurer que tous réalisent les responsabilités et obligations qui découlent de l’adoption d’un animal. Et il n’est pas rare que l’administration refuse l’adoption d’un animal. Dans ces conditions ont peut s’interroger sur l’obtention pour Uber de proposer ce service.

Mais tout s’éclaire au regard de la définition de « pragmatisme » : l’attitude d’une personne – ou d’une organisation – qui s’adapte à la réalité et qui préfère l’action pratique aux dimensions conceptuelles. En l’occurrence, Uber est pourvoyeur d’emplois dans la cité-état, il est un contributeur majeur tant du point de vue fiscal que du point de vue du nombre de services qu’il offre aux habitants de l’île. A cela s’ajoute une demande qui semble présente d’avoir la possibilité de vivre quelques moments avec un animal de compagnie. Or compte tenu des contrôles sanitaires drastiques pour l’importation des animaux sur lesquels le gouvernement ne reviendra pas par souci de sécurité et d’hygiène, quelle autre alternative que finalement #UberPuppies qui convient à toutes les parties prenantes, si ce n’est le chien…