iMaginons un gouvernement sans corruption

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Est-ce qu’avec un salaire de près de 3 millions de dollars par an un premier ministre est moins corrompu que celui qui ne touche que 5% de cette somme ? C’est le pari qu’a fait Singapour en rémunérant de manière abusivement élevé le chef du gouvernement. C’est d’ailleurs aussi le cas de l’ensemble des ministres dont la rémunération est souvent supérieure à celle des plus importants chefs d’entreprises. Il semble que cela fonctionne puisque Singapour arrive généralement en 7ème position dans la liste des pays les moins corrompus au monde (Indice de Perception de Corruption) et très largement premier pour ce qui concerne l’Asie du sud-est. Il est donc important de comprendre pourquoi Singapour a fait de la lutte contre la corruption un axe prioritaire.

Sans aucune ressource le fondateur Lee Kuan Yew avait bien compris que le pays devait réussir à attirer des investissements importants. Or la concurrence agressive de la zone de la part des 3 autres célèbres « dragons » – Corée du sud, Taïwan, Hong Kong – nécessitait de trouver des avantages concurrentiels forts. Outre l’innovation et l’éducation, l’absence de corruption pour attirer les capitaux étrangers fut une caractéristique déterminante. C’est particulièrement dans les années 80 que l’ancien Premier Ministre justifie l’amélioration substantielle des salaires des dirigeants politiques et des hauts fonctionnaires affirmant que ceux-ci doivent être payés avec des salaires importants afin d’assurer un gouvernement transparent et honnête. Si les sanctions sont importantes – amendes conséquentes et prison ferme – c’est le système anti-corruption qui est à souligner. La principale loi, the Prevention of Corruption Act, est révisé régulièrement pour s’assurer que celle-ci soit en permanence adaptée aux situations nouvelles – monnaie électronique, transaction désintermédiée -. Il existe une agence d’état exclusivement consacrée à l’exécution de cette loi : le Corrupt Practices Investigation Bureau, elle est la seule habilitée à enquêter sur les soupçons de corruption. Enfin le système judiciaire lui-même affichant une volonté de transparence, de justice et d’équité a pour priorité de traiter les cas de corruption en étant attentif à donner l’image d’une bonne gouvernance et d’une administration efficace.

Cette image que Singapour veut donner d’elle-même ne se résume pas à la lutte contre la corruption. Les valeurs de Singapour autour de la méritocratie, de la transparence et du pragmatisme sont les racines de cette lutte et celles-ci se retrouvent dans toutes les domaines : la politique évidemment mais également l’éducation, et le travail dans les entreprises. La corruption n’est que l’effet d’un comportement, n’est qu’une conséquence d’un état d’esprit. Si l’on ne souhaite pas corrompre ou être corrompu c’est parce que l’on pense que l’on peut réussir en étant honnête, c’est parce que l’on considère que la transparence vis à vis des siens est une valeur importante. Comment pourrait-on imaginer un candidat à une élection présidentiel corrompu ? Dissimuler, jouer avec les règles de la loi, quand bien même cela puisse être légal n’est ni honnête ni transparent. Et c’est exactement ce contre lequel Singapour souhaite lutter. Autrement dit si Singapour a un niveau de corruption faible, c’est certainement davantage grâce ses valeurs que grâce au niveau de salaire offert aux fonctionnaires. D’ailleurs le pays étant le moins de corruption au monde est celui ou le chef du gouvernement est parmi les moins bien payé, le Danemark, avec une rémunération de 200000€ par an. De manière plus anecdotique on remarque qu’en Uruguay le président Pepe Mujica qui a renoncé à son salaire est pourtant à la tête d’un pays classé 21ème, c’est à dire dans le premier tiers des nations les moins corrompues – la France est 23ème… -

Il ne fait aucun doute que la stratégie qui a été adoptée par Singapour dans les années 60, jusqu’aux années 90 pour lutter contre la corruption et faire de cette caractéristique un avantage compétitif fut pertinente. Elle a permis d’attirer les capitaux étrangers dans le pays, d’apparaître comme un état exemplaire dans la région. Mais alors que la crise économique n’épargne pas la cité-état et ses habitants aujourd’hui, est-ce que l’exemplarité du gouvernement ne devrait pas être, forte de ces valeurs ancrées et immuables, dans une rémunération plus décente ?

iMaginez le meilleur système éducatif au monde

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Singapour a obtenu en décembre dernier le score le plus élevé de l’enquête PISA (Programme for International Student Assessment) qui évalue les acquis des élèves de 15 ans dans 72 pays de l’OCDE. Les épreuves portaient sur les sciences, les mathématiques et la compréhension de l’écrit. C’est en science que les élèves de la cité-état se démarque le plus avec quatre singapouriens sur dix qui obtiennent de très bons résultats quand c’est en moyenne un sur dix dans le reste de l’OCDE.

Faut-il vraiment être surpris de ces résultats lorsque l’on sait que l’éducation a toujours été l’investissement prioritaire à Singapour et cela depuis sa création? Faut-il s’étonner de ce résultat quand l’accent a toujours était mis sur l’excellence ? Quand dans beaucoup de secteurs, dans nombre de pays la notion « d’excellence » reste un concept, une volonté, une voie à suivre, Singapour l’a mise en œuvre avec toutes les conséquences que cela implique : investissement et exigence. Et si l’excellence scolaire fait partie de la stratégie de la ville du lion c’est pour obtenir les meilleures places dans les classements internationaux et notamment ce classement PISA.

Certes le soutien scolaire privé joue un rôle non négligeable dans cette quête d’excellence et les chiffres de ce marché qui représente plus de 70 millions d’euros par an donnent le tournis : 60% des élèves du secondaire et 80% des élèves du primaire suivent des cours particuliers dans des établissements privés. 40% des enfants d’âge préscolaire suivent aussi des cours particuliers. C’est au total plus de 850 collèges privés qui sont exclusivement dédiés au soutien scolaire. Cela dit des études semblent montrer que les élèves qui suivent les cours particuliers ne sont pas nécessairement ceux qui obtiennent les résultats les plus élevés dans les classements.

La réussite en passe donc par d’autres aspects et l’investissement public est certainement une des raisons de ce succès et pour le comprendre il faut revenir un peu en arrière, quelques années avant et quelques années après la création de la Cité-état. Lorsque le pays était sous le contrôle des lois coloniales britanniques l’éducation était déjà une priorité, toutefois celle-ci était utilisée comme un outil destiné à faire rejoindre les intérêts politiques britanniques et pacifier les aspirations politiques des différents groupes ethniques locaux. A partir de 1965, l’indépendance  annonce le tournant décisif en matière de politique éducative. La conviction des pères fondateurs de Singapour était qu’il y un lien ténu entre l’éducation et le développement économique. En conséquence il fallait au plus vite mais aussi avec la meilleure qualité possible pour développer de nouvelles stratégies éducatives et faire acquérir les compétences techniques et savoir-faire nécessaires pour répondre aux besoins des développements économiques mondiaux. Autrement dit il fallait investir là où l’avenir se faisait. Tout cela dans un contexte de création d’un nouveau pays avec la nécessité d’une identité nationale forte.

Le gouvernement ne lésina alors pas sur les moyens et alors qu’en 1965 cette nation est considérée comme un pays du tiers monde, avec une population pauvre, et une ville entière à construire, à créer de toutes pièces, son premier poste budgétaire – 28.8% du budget total – fut consacré l’éducation ! 59% de ce budget fut alloué à l’école primaire, 27% au secondaire et 14% aux études supérieures, une répartition qui montre bien que l’investissement visait long terme.

L’investissement dans l’éducation n’a jamais diminué dans la Cité-état et le développement des écoles privées n’a jamais incité le gouvernement à réduire son investissement. Même si cela peut être incongru de parler en ces termes l’éducation est à la fois un investissement et une stratégie et Singapour l’a bien compris et depuis plus de 50 ans. A l’heure d’une compétitivité et d’une mondialisation accrues, sans investissement massif, à long terme et sans stratégie claire et distincte aucun système éducatif n’est véritablement tenable.

iMaginons la compétition par l’excellence !

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Ce qui peut étonner un voyageur qui arrive pour la première fois à Singapour, c’est que la douane lui demande son niveau de satisfaction face au service qu’il vient de recevoir de la part des agents. A partir de smileys le passager en transit ou arrivant à destination a en effet le choix de sélectionner parmi cinq degrés de satisfaction allant de très insatisfait à très satisfait. Cette expérience peut paraître incongrue pour qui se retrouve régulièrement dans des files d’attentes interminables que ce soit en France ou aux Etats-Unis par exemple et celle-ci ne s’arrête pas là puisque l’évaluation aura lieu aussi aux toilettes (juste derrière la douane), et plus généralement dans l’ensemble de la cité-état.

Singapour a fait de l’excellence sa marque de fabrique et a pour un principe de cultiver celle-ci et de la développer. Pour se faire, il n’y a pas d’autre possibilité que de l’évaluer en continue de manière extrêmement méthodique. Cela en passe par le Customer Satisfaction Index of Singapore (CSISG) qui mesure de manière très régulière le degré de satisfaction des usagers dans tous les secteurs d’activités de services. Mis au point par l’Institute of Service Excellence de Singapore Management University les indicateurs sont produits et mis à jour tous les trimestres.

Développés en étroite collaboration avec le ministère du travail en 2008, le CSISG analyse de manière totalement indépendante les 11 secteurs les plus déterminants selon le gouvernement et les 40 sous-secteurs ainsi que de grands nombres d’organisations que ce soit en finance, assurances, transports, alimentation, santé, éducation, tourisme, etc. Ce baromètre a pour objectif très clair et affiché d’évaluer l’excellence et la compétitivité de Singapour de manière rigoureuse, objective et compréhensible par tous dans le secteur public ou privé. Et pour les organisations l’enjeu est de se garantir d’une excellente évaluation de la satisfaction de leurs clients, mais aussi avoir la possibilité de se comparer les unes avec les autres.

Il faut bien considérer le défi que représente ce baromètre. Etabli sur un certain nombre d’années il est très facile d’évaluer la satisfaction des clients et usagers en fonction de leur expérience au regard des décisions prises par les dirigeants. Par exemple le transport public par bus atteignait 64.3 points de satisfaction en 2008 quand en 2015 il n’en n’obtient que 58.5. Lorsque l’on connaît l’importance des services publics à Singapour, il y a fort à parier que le ministère en charge des transports en tire les conséquences et veille à changer drastiquement et rapidement l’évolution de la courbe… Autre exemple, positif cette fois, les universités publiques en 2008 obtiennent 70.9 points de satisfaction, en 2016 c’est 75.6 point. Et bien entendu le CSISG permet de connaître quelle université performe mieux que les autres.  On peut le remarquer aussi avec l’exemple du tourisme ci-dessous :

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et avec l’exemple du secteur des Food & Beverages:

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Comme pour le transport public et l’administration singapourienne en générale on imagine aisément la pression que représente cet index pour directeur de la chaine Starbucks dans la cité-état, celui de Mc Donald’s ou encore le directeur du Marina Bay Sands ou du parc d’attraction Universal studios par exemple. Tout est évalué, comparé, mesuré, mais il faut le reconnaître, au profit de l’usager, au bénéfice du client, qui d’ailleurs peut facilement avoir accès à ces données. Autrement dit c’est certainement une façon de rendre des comptes à ses citoyens : faire en sorte que tous les services visent l’excellence et ce, dans le quotidien de tout un chacun. Le fondateur de Singapour s’adresse un jour à ses ministres en ces termes : « Je veux être sûr que chaque bouton fonctionne et même si vous ne l’avez pas utilisé depuis longtemps soyez sûr que chaque matin il fonctionnera. Et si celui-ci ne fonctionne pas, alors quelqu’un va passer un mauvais moment car je ne supporte pas la négligence. Et je ne vous demande pas plus que ce que je m’applique à moi-même ».

A bien y réfléchir, le voyageur arrivant à Singapour n’est peut-être pas surpris qu’on lui demande si il est satisfait du service à la douane, mais plutôt parce ce qu’il n’a pas attendu (il n’y a aucune file d’attente dans cet aéroport) et il a fait face à un agent qui a certainement souri et qui a mis à sa disposition quelques bonbons. Si l’aéroport de Changi est le numéro un mondial et est présenté comme l’un des modèles pour le monde entier, c’est avant tout pour son service client, pour son expérience passager et cette fierté, pour tous ceux qui y travaillent de le rendre encore meilleur que ceux que vous aurez connus.

iMaginer “disrupter” l’éducation pour inspirer les entrepreneurs sociaux

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« Disrupting Education by Creating a New Generation of Inclusive-Wealth Creators » était le thème abordé lors d’une conférence pour le 4th Social Business Summit sur le site de la Ferme Enchantée Gawad Kalinga aux Philippines.

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Intervention avec Eloic Peyrache, Associate Dean HEC et modérée par Alex Brillante Jr. Commissioner High Education Philippines

 Le terme disruption vient du latin et signifie « rupture », « cassure » ou encore « séparation ». Jusqu’au début des années 90, il est essentiellement utilisé pour décrire des catastrophes naturelles et c’est le publicitaire Jean-Marie Dru qui l’importe dans le monde économique pour décrire des innovations importantes, radicales qui s’opposent à des innovations plus marginales, incrémentales. Le terme deviendra d’autant plus important que Clayton Christensen, Professeur à Harvard l’emploiera dans son célèbre livre Innovator dilemna. Que signifie donc cette notion de disruption pour l’éducation si l’on souhaite, comme la problématique l’indique, faire en sorte de faire émerger des entrepreneurs sociaux avec succès ?
Les initiatives à l’ESSEC ne manquent pas et à titre d’exemple nous recevons chaque année deux jeunes étudiantes de l’Organisation Non Gouvernementale Gawad Kalinga afin qu’elles poursuivent leurs études dans notre école. De même depuis plusieurs années, de nombreux étudiants partent pour 3 mois, 6 mois, parfois un an aider la communauté aussi bien sur des problématiques de management que plus concrètement dans la ferme à nourrir les animaux, fabriquer des maisons, etc. Dernier exemple nous soumettons régulièrement des cas issus de l’ONG à nos étudiants pour les aider à résoudre, en salle de classe des questions marketing, innovation, finance, etc.
Au-delà de l’ESSEC de nombreuses organisations et initiatives sont à souligner pour encourager et former les jeunes entrepreneurs sociaux. Il est facile de trouver des cours en ligne à la Khan Academy ou encore sur Coursera.

Néanmoins tout cela est-il suffisant pour « disrupter » l’éducation et former des jeunes entrepreneurs issus des classes les plus pauvres ? Certainement pas et toutes ces propositions pleines de bons sens et de bienveillance ne sont finalement que des innovations incrémentales et non radicales ! A l’évidence l’innovation disruptive doit aller bien plus loin. Rappelons que l’innovation c’est le latin, innovare – se changer à l’intérieur – en vue de s’adapter à son environnement. Est-ce que l’ESSEC, est-ce que HEC se changent pour s’adapter et former ces entrepreneurs ? Certainement pas assez. Essayons trois pistes pour enclencher la disruption :

  1. « Be present ». Il faut se rendre là où les entrepreneurs en puissance sont, et ils ne sont ni à Cergy Pontoise, ni à Jouy-en-Josas. Ils sont à Manille et dans les campagnes des Philippines comme elles sont au Cambodge, en Thaïlande, au Vietnam, etc. Autrement dit les campus de demain de nos grandes écoles ne devraient-ils pas s’implanter là où les potentiels de demain sont ? Être présent là où l’école doit être pour son propre développement comme celui des autres ? – Notons l’initiative de l’ESSEC de s’implanter en Afrique, autre bastion de futurs potentiels -.
  2. « Be inclusive ». Il faut des modèles de réussites entrepreneuriales issues des classes les plus pauvres. Il ne s’agit pas d’inviter un philippin à l’occasion d’un séminaire, pour simplement donner une conférence aux étudiants ! Il s’agit de recruter les prochains professeurs issus de ces classes sociales. Certes ils ne rempliront peut-être pas les cases standards de l’académisme mais ils rempliront à coup sûr les salles de classe et la motivation des jeunes.
  3. « Be mainstream ». Il faut cesser d’appeler Social Business les cours qui intègrent les notions de « social » de « responsable », de « partage », de « communauté ». Nous devons considérer que c’est le « business classique »  que d’agir de la sorte. Il faut arrêter la distinction entre « social business » et « business » entre « innovation sociale » et « innovation ». Toute innovation doit avoir un caractère social, responsable et rendre des comptes et promouvoir la communauté. Il est indispensable que nos écoles comprennent qu’un cours d’innovation et un cours d’innovation responsable par exemple n’a aucun sens. Le cours d’innovation doit avoir une, deux, trois sessions dédiées à la responsabilité. Même chose pour la partie « sociale » qui doit se retrouver « normalement », « naturellement » dans les cours de stratégie, de management. Etc.

Ces trois propositions : « be present », « be inclusive », « be mainstream » sont des propositions radicales et pourtant accessibles et facilement applicables. Plus exactement elles sont nécessaires pour nos organisations si celle-ci ne veulent pas disparaître. Et si elles ne prennent pas ce chemin de l’éducation des jeunes entrepreneurs aux philippines ou ailleurs dans la région, celle-ci se fera par des philippins non issus du système classique de l’éducation ou par Google et Microsoft qui savent investir dans la formation des plus démunis, ou encore par un équivalent de l’Ecole 42 ou d’un Alex Khan local. Charge donc aux Ecoles de comprendre notre nécessité d’innovare pour survivre dans un environnement qui nous tend les bras, cela n’est possible que si nous acceptons de nous changer nous-même.

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Panel de jeunes entrepreneurs venus défendre leur projet face au jury parmi lesquels, une jeune fille condamnée à voler sur les étalages pour se nourrir qui a lancé son projet de vente de chips très orginales, « friend chips » ; ou encore un ancien leader de gang de Manille qui s’est investi dans l’élevage de canards avec un grand succès.

 Note 1 : Gawad Kalinga est un organisme de lutte contre la pauvreté, créé en 2003 et basé aux Philippines. Le nom de l’organisme vient du tagalog et veut dire « prendre soin ». Son objectif est de sortir de la pauvreté 5 millions de familles Philippines d’ici 2024, en construisant de petites communautés solidaires, comme le rappelle son slogan « Building communities to end poverty ».
Note 2 : Cette conférence était donnée en anglais ce qui explique les très nombreux anglicisme présents dans ce post (billet ;) ).

iMagination créative, imagination pragmatique

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Si Aristote nous dit que la première qualité d’un philosophe est sa capacité à s’étonner, c’est parce que cette qualité est fondamentale pour qui veut diriger son existence vers la sagesse. La capacité de s’ouvrir au monde, de s’étonner de ce qu’il offre, d’observer avec un œil toujours neuf aide à changer notre regard, à modifier notre prisme pétri de certitude, et d’habitude. Le jeune enfant s’étonne facilement, nourrisson très peu, mais rapidement il acquiert une curiosité qui l’éveille toutes ses journées durant : un ballon, un animal, un fruit, une musique, etc. Son imagination va de pair et il s’imagine entrer dans le jouet avec lequel il s’amuse, il est prêt à engloutir un légume cru alors qu’il s’agit de le cuire, le grand lit des parents est parfois un océan, de temps à autre un trampoline… Dans le système scolaire, les objets de la curiosité sont nombreux : les disciplines, les enseignants, les camarades de classe. Cependant la forme est peu propice à l’imagination, assis sur une chaise plusieurs heures par jour à ingurgiter des matières à travers des paroles, et des textes. On commence déjà à tuer autant l’imagination que la curiosité, autant la créativité que le rêve. Si le collège comme le lycée ne sont pas spontanément des lieux où l’imagination permet de s’épanouir, les études supérieures ne sont pas mieux adaptées. Faites des études de droit, de philosophie, de management ou de mathématiques, on vous servira la matière choisie en long, en large et en travers par la parole du Professeur, par les livres et autres exercices. L’imagination de l’étudiant est sans cesse remise à sa place : nulle part. Pas d’imagination, pas de curiosité (outre que celle nécessaire dans la discipline), pas de créativité : bachotage et autre par cœur sont les mamelles de l’enseignement.

L’imagination est une qualité qui est spontanée chez tout un chacun, mais qui demande d’être entretenue et protégée, autrement, elle disparaît. Comment faire pour rester curieux ? Comment notre imagination peut-elle être perpétuée ? La voie la plus évidente est celle de la transdisciplinarité. L’initiative menée à l’ESSEC Business School tant en France qu’à Singapour sous le nom d’iMagination week depuis plusieurs années s’inscrit dans ce cadre. Cette semaine incite les étudiants à imaginer le monde à très long terme. Outre le parcours pédagogique qui les amène à formuler des réponses concrètes sur le monde tel qu’il doit être, les étudiants sont confrontés à des paléontologues et des astrophysiciens, des chanteurs punks et des artisans chocolatiers ou confituriers, des aventuriers et des transhumains ou encore des prix Nobels. En voyant devant eux un homme-cyborg, les étudiants font renaître la graine d’imagination qui les habitent ; en écoutant un médaillé Fields, ils se plongent dans une aventure mathématiques des plus envoutantes ; en regardant un artiste faire une performance devant leurs yeux, ils redeviennent des enfants qui s’émerveillent et ne demandent qu’à s’exprimer à leur tour ; en écoutant un astronaute, les yeux, le cerveau et le cœur sont en ébullition. C’est grâce à la confrontation à tous ces acteurs, toutes ces disciplines, toutes ces sciences et tous ces arts que les étudiants redeviennent curieux, qu’ils réapprennent à se poser des questions, qu’ils vivent l’étonnement, si cher à Aristote.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en 1967, c’est à dire deux ans seulement après la création de Singapour l’un de ses pères fondateurs, Dr. Goh Keng Swee promeut à l’occasion d’un discours devenu célèbre « l’imagination créative ». Celle-ci est pour lui un moyen de penser de manière indépendante et avoir la capacité de trouver les solutions à des problèmes sans pour autant faire référence à des livres, sans l’aide de qui que ce soit. L’imagination créative se cultive selon lui grâce aux jeux de sociétés, ou la pratique d’activités physiques, bref en multipliant les disciplines et non en ne s’attelant qu’à une seule.

La transdisciplinarité n’a pas la prétention de la discipline mais elle veut les relier toutes. Contrairement à la pluridisciplinarité (juxtaposition de différents regards experts) et de l’interdisciplinarité (dialogue entre les disciplines), la transdisciplinarité veut faire son miel de son écosystème. Comme le préfixe « trans » l’indique, Il s’agit d’être à la fois entre les disciplines, à travers les disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l’unité de la connaissance.

Le monde de demain ne peut être construit avec le cerveau d’hier, avec les méthodes de formation qui ont fait leur temps. Et si nous avons tous été élevés avec des disciplines, il est grand temps de faire exploser les structures normatives de l’enseignement en montrant le chemin de la transdisciplinarité.

iMaginez découvrir ce que font vos enfants en classe

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Kids Empire est une petite école locale à Singapour pour les enfants à partir de 18 mois jusque 6 ans. Ni avant-gardiste ou particulièrement progressiste cette école – comme il en existe de très nombreuses dans la cité-état – attire cependant l’attention tant sur ses méthodes d’apprentissage que sur la communication qu’elle entretient avec les parents d’élèves.

La méthode d’apprentissage se fait par « le faire », par la démonstration, autrement dit ce que l’on entend désormais par le concept de « learning by doing » mais qui n’a rien de nouveau ni d’innovant dans un grand nombre de pays dans le monde où l’apprentissage sous cette forme est tout à fait classique.
A titre d’exemple l’apprentissage et la connaissance des lettres ne se fait pas sur un tableau noir où l’enseignant décrit la leçon mais en jouant avec des objets correspondant à la lettre. L’enjeu, ainsi que cela est formulé par l’école, est de « rendre visible l’apprentissage ».

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Les enfants apprennent en utilisant les objets et développent ainsi plusieurs compétences à la fois : la mémorisation du nom de l’objet et son usage. Il y a un lien direct entre la théorie et la pratique et cela se dresse contre l’apprentissage séquencé qui n’articule par théorie et pratique mais oppose quasiment l’un et l’autre. A Kids Empire l’instruction est simultanée et se fonde sur l’expérience réalisée.

Ainsi le sèche-cheveux ou le fer à repasser sont expliqués dans leur contexte d’usage et non dans l’absolu. Les enfants prennent en main l’objet pour l’apprentissage, ils doivent toucher, sentir, ressentir et de cette manière mémorisent.

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Les matières plus complexes bénéficient elles aussi d’un apprentissage par le « faire ». Les enfants apprennent à compter en jouant, en se comptant eux-mêmes, en comprenant surtout l’importance de savoir compter. Autrement dit, ils comprennent la finalité de l’addition et non exclusivement le moyen. Ce dernier est secondaire dans cet apprentissage, la méthode de calcul se supplée à la finalité.

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Enfin, environnement international oblige, l’apprentissage inclus de manière régulière et intense les particularités religieuses et géographiques des élèves qui composent l’école. Kids Empire veille en effet à faire découvrir régulièrement les fêtes religieuses à tous les élèves et celles-ci sont prétextes à expliquer les différentes religions qui composent Singapour. En s’appuyant sur ce qui les relient toutes : les spécificités culinaires, l’école souligne de cette manière que l’harmonie religieuse, si chère à la cité du lion, peut-être une réalité.

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L’autre singularité de l’école, est donc l’importance de la communication avec les parents. La communication est en effet clef pour l’école car elle est selon elle un vecteur de continuité d’apprentissage entre le lieu de résidence de l’élève et l’école. Ainsi, chaque semaine les parents reçoivent un document où il est très exactement décrit ce que leurs chères têtes blondes ont appris, découvert, quels événements ont eu lieu et quels sont ceux qui sont programmés. C’est l’occasion de savoir également où ils en sont dans leur apprentissage, quelles thématiques ils abordent et comment ils l’abordent.

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Des photos sont régulièrement prises, tant pour montrer aux parents l’environnement dans lequel évolue leurs enfants autant pour que ces derniers partagent avec les parents les moments vécus. L’école n’est pas le centre de l’éducation à Singapour, l’éducation est partout, par tous et en permanence. C’est à la maison que se forme l’éducation des enfants, c’est à l’école qu’elle se développe, c’est dans la société qu’elle se peaufine, et ce tout au long de sa vie.

Cette approche très confucianiste qui est aux racines de Singapour depuis sa création en tant qu’état en 1965, Kids Empire semble s’en faire écho. Simple petite école de quartier elle infuse sa philosophie dès le plus jeune âge, à des enfants qui deviendront collégiens, lycéens, étudiants avant de travailler et devenir parents, c’est à dire éducateurs à leur tour.

iMaginez l’ubérisation des animaux de compagnie…

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Uber a décidé de lancer un nouveau service (certainement éphémère) dans la cite-état : UberPuppies, en partenariat avec l’entreprise Purina Pro Plan et Dog Shelter Volunteer, une association de protection des chiens qui aide le meilleur ami de l’homme à trouver un refuge. Néanmoins le refuge dans ce service proposé est de courte durée, voire de très courte durée puisque l’on parle d’une journée. Directement depuis l’application Uber vous pouvez candidater pour recevoir un chien pendant une journée à l’occasion de noël. Comme l’indique la communication vous n’aurez simplement qu’à le rendre heureux en jouant avec lui et en lui faisant des câlins. Service entièrement gratuit (les contributions à l’association sont évidemment les bienvenues), l’animal de compagnie temporaire vient directement à la maison de « l’utilisateur » où il sera récupéré quelques heures plus tard.

Si l’idée semble maligne – puisque ces chiens sont à adopter on peut supposer que les bénéficiaires du canidé se prennent d’affection au point de ne plus s’en défaire – on peut être dubitatif sur cette consommation de tendresse à domicile promue par un géant de l’alimentation pour animaux et une organisation de transport – nous noterons qu’ils n’ont pas jugé pertinent de faire le partenariat avec leur filiale UberEat… -. Car si la proposition est de « donner envie », a-t-on songé au message que nous envoyons avec un tel service ? D’abord aux innocents animaux, quelles conséquences peuvent avoir ces câlins, ces caresses, ces jeux furtifs avant de retrouver sa cage de refuge le soir-même ? Quelle communication auprès des possibles enfants présent dans la famille « d’accueil » si ce n’est que les animaux peuvent être des jouets que l’on prend pour s’amuser avec et qu’il est possible de les rendre comme on pose une petite voiture sur une étagère ?

Faut-il que les singapouriens soient si désespérés, soient tant en manque de tendresse pour s’adonner à une telle pratique ? Faut-il que la valeur fondamentale du pragmatisme à Singapour soit ainsi appliquée ? Au point de calibrer la relation aux êtres vivants, de cadrer à l’extrême la tendresse que l’on peut offrir ? Une tendresse qui a une date, une heure, un usager et un fournisseur… La limite de l’ubérisation est franchie avec ce service qui exploite autrui, et au-delà de cette limite pourrions-nous retrouver la même offre avec un bébé ? Un jeune enfant que l’on pourrait obtenir quelques heures, quelques jours pour s’amuser avec lui, faire des câlins comme avec le chien ? Serait-ce un service possible pour de potentiels futurs parents ? Juste pour essayer, avant de vraiment se décider d’avoir un enfant ? Ou pour montrer à son enfant que ce serait très sympathique d’avoir un petit frère ou une petite sœur ? Ne nous faisons aucun doute, il y aura une offre, et laisser son enfant contre quelques dollars pourrait devenir une banalité.

Ce qu’il y a de surprenant c’est que le gouvernement singapourien qui a l’œil rivé sur la moindre initiative qu’elle soit privée ou publique puisse avoir laissé exister une telle offre. Et d’autant plus en ce qui concerne les animaux de compagnie dont la réglementation est particulièrement stricte. Il est si difficice d’amener son animal chez soi à l’occasion d’une expatriation ou d’en en adopter un sur place. A titre d’exemple l’équivalent de la SPA se réserve le droit de venir visiter la maison ou l’appartement où l’animal vivra. Il n’est pas rare que des entretiens soient menés à cette occasion auprès de tous ceux qui seront en contact avec l’animal : la famille comme l’employée de maison – très fréquente à Singapour -. Il s’agit de s’assurer que tous réalisent les responsabilités et obligations qui découlent de l’adoption d’un animal. Et il n’est pas rare que l’administration refuse l’adoption d’un animal. Dans ces conditions ont peut s’interroger sur l’obtention pour Uber de proposer ce service.

Mais tout s’éclaire au regard de la définition de « pragmatisme » : l’attitude d’une personne – ou d’une organisation – qui s’adapte à la réalité et qui préfère l’action pratique aux dimensions conceptuelles. En l’occurrence, Uber est pourvoyeur d’emplois dans la cité-état, il est un contributeur majeur tant du point de vue fiscal que du point de vue du nombre de services qu’il offre aux habitants de l’île. A cela s’ajoute une demande qui semble présente d’avoir la possibilité de vivre quelques moments avec un animal de compagnie. Or compte tenu des contrôles sanitaires drastiques pour l’importation des animaux sur lesquels le gouvernement ne reviendra pas par souci de sécurité et d’hygiène, quelle autre alternative que finalement #UberPuppies qui convient à toutes les parties prenantes, si ce n’est le chien…

iMaginez un enseignement sans cours, learning by doing

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La pédagogie appelée « learning by doing » consiste à placer les étudiants dans une situation d’apprentissage par la pratique. A l’opposé de l’enseignement « classique » où le sachant – le Professeur, l’enseignant – développe un certain nombre de théories accompagnées d’illustrations et de démonstrations dans le but que l’apprenant – l’élève, l’étudiant, le participant – puisse acquérir un savoir, le learning by doing s’appuie avant tout sur les expériences de ces derniers. Cet apprentissage est très exigeant pour ceux qui l’expérimentent car s’il donne une grande autonomie, s’il casse les murs de la salle de cours et s’il redistribue la relation sachant-apprenant ; dans le même temps il met l’étudiant dons une position où il doit assumer ses responsabilités, priorités, décisions, mises en œuvre.

Cette méthode a été initiée pour les nouveaux étudiants du programme Grande Ecole à l’ESSEC Business School sur son campus de Singapour. Appliquée auprès d’étudiants « Admis sur titres », c’est à dire déjà diplômés – généralement d’un master (ingénieur, université en France ou à l’étranger) -, ces derniers se sont retrouvés dès le deuxième jour de leur nouvelle scolarité confrontés à des cas réels d’organisations sans avoir reçu la moindre heure de cours. Ce groupe de 25 étudiants répartis en 4 groupes avait pour tâche d’aider deux multinationales implantées à Singapour, pour l’une sur sa problématique de positionnement sur un nouveau marché et pour l’autre dans sa prise en compte des commentaires clients sur les réseaux sociaux. Au bout d’un mois, chaque groupe venait défendre ses positions, recommandations face à des cadres dirigeants des organisations respectives. Si aucun cours au sens strict du terme n’était dispensé chaque groupe avait un point de passage hebdomadaire avec le Professeur responsable de l’expérience qui veillait autant que possible à les conseiller, plus sur la méthode et l’organisation que sur le fond des sujets à traiter. Le reste de leur temps, les étudiants se devaient d’aller rechercher par eux-mêmes les informations nécessaires pour résoudre leurs problématiques que ce soit à la bibliothèque comme sur internet. Charge à eux de trouver les bons outils pour leur permettre d’établir des recommandations solides, charge à eux de se confronter à l’océan de savoirs pour trouver les bouées les plus adéquates pour cette situation.
Si à l’évidence de nombreuses faiblesses ont pu apparaître lors de la soutenance un mois plus tard, le résultat a été largement souligné comme d’une bonne qualité avec une certaine robustesse des recommandations.

En modifiant les groupes de travail le deuxième mois s’est attardé sur deux nouvelles organisations, cette fois à but non lucratif. L’une est située aux Philippines, l’autre au Cambodge. De la même manière qu’avec les entreprises les étudiants ont interagi avec les responsables des associations pour comprendre très exactement leurs besoins, leurs problématiques. Un mois plus tard les deux ONG étaient dans les locaux du campus pour écouter les recommandations.
L’ensemble des groupes a largement dépassé les attentes de leurs « commanditaires » en proposant des recommandations pertinentes, applicables, chiffrées, argumentées. L’intensité des relations nouées avec les associations a montré que la confiance qui leur a été accordé tant dans la pédagogie qu’avec leurs interlocuteurs externes a permis de délivrer un résultat tout à fait proche d’un étudiant qui serait déjà en deuxième ou troisième année.

La dernière phase de ce learning by doing s’attardait sur l’entreprenariat. Les groupes ont de nouveau été changés, les étudiants devaient d’ailleurs constituer eux-mêmes leur équipe contrairement aux phases précédentes. L’enjeu était de créer quelque chose sur le campus au bénéfice de tous (et non seulement pour ceux du programme dans lequel il se trouve). Ils devaient à la fois trouver l’idée et se mettre d’accord, trouver des fonds si nécessaires, contacter les interlocuteurs internes et externes s’ils avaient besoin d’aides spécifiques, etc. Les quatre groupes ont développé pour cette dernière semaine de cours du trimestre des propositions autant originales que différentes même si trois d’entre elles ont trait à un événement. Le premier groupe organise dès le lundi un événement autour de « la face caché des entrepreneurs » (des jeunes créateurs de start-ups viennent échanger sur les difficultés d’entreprendre) ; le second groupe a mis en place une table ronde pour le mardi soir avec un débat formel composés d’étudiants venus des différents programmes du campus ; le troisième organise une soirée « comprendre Singapour en deux heures » avec différents intervenants autour de la nourriture locale, de la religion, de la médecine alternative, etc. ; enfin le dernier groupe développe un mini-site internet destiné aux étudiants de l’école où l’on retrouve autant des informations officielles que des « trucs et astuces » entre étudiants. Il ne fait aucun doute qu’à 25, lors de cette dernière semaine de cette troisième phase, ils ont bouleversé l’écosystème du campus au bénéfice de tous.

Cette méthode n’a pas été sans dérouter les étudiants en premier lieu et beaucoup, si ce n’est tous, ont réclamé lors de la première phase avec les deux multinationales un cours de gestion de projet. Perdus face à la liberté qui leur était offerte, ils recherchaient un cadre, une méthode, ils réclamaient du « sachant » non pas qu’il montre seulement l’objectif mais aussi le chemin pour y accéder. La résistance ne fut pas aisée et il faut se rendre compte qu’un étudiant de 22 ans a derrière lui presque 20 années d’apprentissage cadré, structuré, organisé, avec un sachant-autorité et un apprenant-soumis. On peut comprendre que l’on soit dérouté. En conséquence le Professeur responsable de l’expérience doit être extrêmement disponible et proche des étudiants avec les méthodes et outils adaptés, pour être concret c’est être disponible non seulement à l’occasion du point de passage, mais tous les jours, presque toutes les heures avec presque tous les outils disponibles aujourd’hui: email certes mais aussi Whatsapp, Facebook, etc.

Au bout de trois mois, sans connaître au préalable l’Asie encore moins Singapour, sans connaître l’école ni leur homologue et sans un seul cours de gestion ou de management, les étudiants ont tous réussis à acquérir et à développer un savoir dans un grand nombre de domaines : marketing, gestion de projet, management, finance, ressources humaines… Ce n’est évidemment ni du bon sens ni de l’intuition car ils ont d’une part été encadré académiquement par un Professeur garantissant l’environnement de savoirs et d’autre part ils se sont plongés dans les livres, les références, les « classiques » permettant d’aller rechercher l’information la plus pertinente. Il ne s’agit pas non plus de dire qu’ils ont acquis un savoir plein et entier, structuré et définitif, loin de là. L’apprentissage du learning by doing est un dispositif d’apprentissage, il n’est pas une fin en soi. C’est en quelque sorte une nouvelle façon d’apprendre que nous avons essayé d’inculquer ici et qui sera sans aucun doute absolument bénéfique pour le reste de leur scolarité dès lors que les étudiants recevront des enseignements sous un format plus classique. Autrement dit, il y a fort à parier que l’apprentissage des futures disciplines se fera d’autant mieux que le « formatage » fut autour de l’autonomie et de la responsabilité d’apprendre. C’est peut-être La voie qui peut réussir à articuler la pensée d’Aristote pour qui « apprendre c’est faire, on apprend en faisant » et Confucius qui défend que « apprendre sans réfléchir est vain. Réfléchir sans apprendre est dangereux ». Le territoire singapourien est certainement idéal pour agencer la confrontation de ces pensées.

PS: Ce post relate de manière brute l’expérience learning by doing sur le campus de l’ESSEC à Singapour qui eut lieu entre septembre et décembre 2016 avec les étudiants du programme Grande Ecole ayant décidé de débuter leur scolarité en Asie. Un article académique plus conséquent, détaillé, reprenant notamment le retour des étudiants sera disponible dans les prochains mois.

Ps: Les travaux des étudiants en détail lors de leur dernière étape: Plaquette JCE3

iMaginons apprendre tout au long de notre vie

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Singapour aime beaucoup les « festivals », c’est le terme consacré pour n’importe quel événement régulier qui se produit dans la ville-état : il existe le Mid-Autumn Festival, le Fringe Festival, le Night Festival, le River Festival, le Garden Festival, le FinTech Festival, ou encore le Food Festival, etc. La deuxième quinzaine de novembre n’échappe pas à cette habitude avec le « Life Learning Festival ». Comme son nom l’indique il s’agit de mettre à l’honneur l’apprentissage, l’acquisition de connaissances tout au long de sa vie. Organisé par un grand nombre d’institutions académiques, les activités se concentrent autour de conférences, ateliers et coaching individuel pour aider tout habitant de Singapour qui voudrait se développer et acquérir de nouveaux savoirs. Le message officiel est clair, l’objectif est de : « développer ensemble une culture de l’apprentissage tout au long de sa vie pour développer ses compétences avec passion et pour tout un chacun afin de conduire Singapour dans une nouvelle phase de développement pour demeurer une économie de pointe et une société inclusive ».

Le Festival propose un grand nombre d’activités dans des domaines variés tel que l’art : « aquarelle painting, asian culinary, chinese Calligraphy » » » ; la gestion du quotidien : financial literacy, wellness of your child, parenting, baking cookies ; le développement de soi : « mindfulness, brain gym, dealing with negatives emotions » ou encore le développement de compétences techniques :  « IT network installation, create digital content, creativity & innovation, digital photography… »

Ce Festival n’est qu’un symptôme du modèle éducatif de formation continue que tout un chacun peut suivre tout long de sa vie. En effet le gouvernement offre à l’ensemble de ses résidents une bourse annuelle qu’il est possible d’utiliser comme on le souhaite afin de toujours s’assurer de son employabilité et de développer ses compétences que ce soit en langues, en informatique ou quelque autre domaine. Le but est de permettre à chaque citoyen de rester connecté avec la nécessité et les besoins du marché du travail. Mais tout n’est pas strictement orienté vers l’efficacité à court terme, l’objectif c’est d’apprendre. Et tout est toujours prétexte à apprendre, à l’occasion du jubilée des 50 ans la République a offert plus de 400 cours gratuits aussi bien de littérature que de danse, ou de développement de compétences culinaires, etc. Singapour cherche à faire perdurer la phrase célèbre du fondateur Lee Kuan Yew, pour qui un “homme éduqué est un homme qui n’arrête jamais d’apprendre”. Ce que souhaite le gouvernement fondamentalement c’est de mettre à disposition les conditions d’apprentissage. Et si le gouvernement investi de manière massive dans l’éducation pour les plus jeunes comme pour les seniors c’est aussi pour que tous, y compris ces derniers prennent en main leur responsabilité, tant pour maintenir une employabilité importante que pour gérer leur propre santé. Et c’est pourquoi de nombreux programmes de cours sont proposés à destination des plus anciens pour qu’ils apprennent à prendre soin d’eux. Ainsi le National Senior Programme offre plusieurs dizaines de cours autour de la nutrition, des exercices physiques, des maladies chroniques, etc.

 Mais peut-être que le programme le plus original est le National Silver Academy dont l’enjeu est d’aider les seniors à acquérir un « nouvel état d’esprit ». Pour se faire les participants peuvent décider de suivre des études dans le domaine de leur choix afin d’être cognitivement et socialement actif explique le Ministre d’état en charge de la santé Dr Amy Khor. Les cours sont ceux que les étudiants plus jeunes suivent directement dans les établissements de polytechniques, dans les écoles spécialisées et dans les universités. Autrement dit, les plus anciens se retrouvent dans la même salle de classe que les étudiants « classiques ». L’enjeu selon le gouvernement est de forcer les rencontres inter générationnelles à l’occasion de l’apprentissage. Il s’agit d’inciter les interactions entre jeunes et moins jeunes et créer une forme d’inspiration réciproque, à la fois pour le plus âgé, admirant l’acquisition de savoirs d’un plus jeune avec des techniques, des façons de faire qu’il ne connaissait probablement pas, et pour le plus jeune, inspiré par une personne qui, malgré son âge, continue d’apprendre et en quelque sorte lui montre que l’exemple. La tradition de l’apprentissage n’est que continuité dans la cité du lion, cité où l’influence de Confucius est grande. Le philosophe qui disait justement « Revoyez sans arrêt ce que vous savez déjà. Etudiez sans cesse du nouveau. Alors vous deviendrez un maître ».

iMaginons repenser le rôle de la peine capitale

Peine_de_mort-62a1d_cle8b44f3-24712« Je n’ai jamais cru ceux qui prônent la manière douce en matière de délit et de châtiment, prétendant que ce n’est pas la punition qui réduira le nombre de délits. » Phrase terrible du fondateur de Singapour Lee Kuan Yew au sujet de la peine de mort appliquée dans la cité-état. Et si en termes d’éducation, d’innovation, de santé, ou de bien-être, Singapour se hisse souvent à la première place, elle est tristement aussi dans le haut du tableau des pays qui prononcent le plus souvent la peine capitale et ce pour des délits souvent sont liés au trafic de drogue. C’est dans ce contexte que deux nouveaux individus, un nigérien de 38 ans et un malais de 31 ans ont été pendus à Singapour mi-novembre, condamnés pour avoir en leur possession près de trois kilos de cannabis – la condamnation à mort peut être prononcée dès 500 grammes -.

Singapour se défend de la pratique tout d’abord en expliquant que c’est le gouvernement britannique qui pendant la colonisation l’a mise en place et qu’en effet ils ne l’ont pas abrogée lorsqu’ils ont acquis leur indépendance. Et s’il n’est pas prévu que cette sanction soit remise en cause c’est parce que Singapour considère que c’est la voie unique vers un taux d’homicides très faible. Force est de constater qu’en effet leur taux est parmi les plus faibles du monde : 0,3 en 2012 (comme Hong Kong, l’Islande et le Japon). En comparaison la France est à 1, et les Etats-Unis à 4,8.

Si les résultats sont incontestables nous pouvons être surpris que Singapour ne puisse pas considérer que c’est grâce à son système d’éducation, de partages de valeurs morales et son identité et non grâce à la menace de la condamnation à mort que le taux d’homicides est si bas. Autrement dit rien ne prouve que c’est ce châtiment qui assure une grande sécurité à Singapour plutôt que le système politique au sens large du terme. Un système politique qui est à la fois sûr, rigoureux, et transparent. Car dans les pays voisins où la peine capitale est aussi présente les taux d’homicides sont incroyablement élevés : 4,8 pour la Thaïlande et 8,1 pour l’Indonésie par exemple. Et il va sans dire que les systèmes politiques des pays cités ne sont quant à eux pas du tout exemplaires. On peut par exemple évoquer la corruption organisée qui y sévit quand Singapour est l’un des endroits les moins corrompus au monde.

Ce qu’il y a d’étonnant c’est que Singapour a toujours fait de l’exemplarité son cheval de bataille, certes essentiellement concernant sa politique intérieure. Cependant au XXIe siècle, à l’heure d’une mondialisation extrême dont jouit pleinement, quotidiennement Singapour, ne serait-il pas temps de donner une grande leçon d’humanisme à l’ensemble de l’Asie-Pacifique en démontant le mythe : peine de mort = sécurité. Alors que des écoles expérimentales à travers le monde telles que la Robert W. Coleman Elementary School située à Baltimore engage un changement et tente de démontrer que la meilleure sanction pour un élève n’est ni le châtiment corporel, ni l’insipide heure de colle mais bien de l’apprentissage de la méditation, la cité-état reste coincée dans les couloirs du temps à s’acharner à la conservation d’un odieux héritage colonialiste.

Rien n’est perdu cependant et un pas vers un certain « assouplissement » a été fait en 2012 lorsque Singapour a adopté une loi autorisant le juge à prononcer la prison à vie au lieu de la peine de mort pour trafic de drogue en cas de coopération avec les autorités. Reste bien sûr l’opinion publique, celle-ci pourrait faire levier et inciter le gouvernement à agir en faveur d’une abrogation. Cependant, à la question du maintien de la peine de mort, 95% des singapouriens répondent qu’ils y sont favorables. Prudence est-elle mère de sureté ?