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iMagination créative, imagination pragmatique

Sans titre

Si Aristote nous dit que la première qualité d’un philosophe est sa capacité à s’étonner, c’est parce que cette qualité est fondamentale pour qui veut diriger son existence vers la sagesse. La capacité de s’ouvrir au monde, de s’étonner de ce qu’il offre, d’observer avec un œil toujours neuf aide à changer notre regard, à modifier notre prisme pétri de certitude, et d’habitude. Le jeune enfant s’étonne facilement, nourrisson très peu, mais rapidement il acquiert une curiosité qui l’éveille toutes ses journées durant : un ballon, un animal, un fruit, une musique, etc. Son imagination va de pair et il s’imagine entrer dans le jouet avec lequel il s’amuse, il est prêt à engloutir un légume cru alors qu’il s’agit de le cuire, le grand lit des parents est parfois un océan, de temps à autre un trampoline… Dans le système scolaire, les objets de la curiosité sont nombreux : les disciplines, les enseignants, les camarades de classe. Cependant la forme est peu propice à l’imagination, assis sur une chaise plusieurs heures par jour à ingurgiter des matières à travers des paroles, et des textes. On commence déjà à tuer autant l’imagination que la curiosité, autant la créativité que le rêve. Si le collège comme le lycée ne sont pas spontanément des lieux où l’imagination permet de s’épanouir, les études supérieures ne sont pas mieux adaptées. Faites des études de droit, de philosophie, de management ou de mathématiques, on vous servira la matière choisie en long, en large et en travers par la parole du Professeur, par les livres et autres exercices. L’imagination de l’étudiant est sans cesse remise à sa place : nulle part. Pas d’imagination, pas de curiosité (outre que celle nécessaire dans la discipline), pas de créativité : bachotage et autre par cœur sont les mamelles de l’enseignement.

L’imagination est une qualité qui est spontanée chez tout un chacun, mais qui demande d’être entretenue et protégée, autrement, elle disparaît. Comment faire pour rester curieux ? Comment notre imagination peut-elle être perpétuée ? La voie la plus évidente est celle de la transdisciplinarité. L’initiative menée à l’ESSEC Business School tant en France qu’à Singapour sous le nom d’iMagination week depuis plusieurs années s’inscrit dans ce cadre. Cette semaine incite les étudiants à imaginer le monde à très long terme. Outre le parcours pédagogique qui les amène à formuler des réponses concrètes sur le monde tel qu’il doit être, les étudiants sont confrontés à des paléontologues et des astrophysiciens, des chanteurs punks et des artisans chocolatiers ou confituriers, des aventuriers et des transhumains ou encore des prix Nobels. En voyant devant eux un homme-cyborg, les étudiants font renaître la graine d’imagination qui les habitent ; en écoutant un médaillé Fields, ils se plongent dans une aventure mathématiques des plus envoutantes ; en regardant un artiste faire une performance devant leurs yeux, ils redeviennent des enfants qui s’émerveillent et ne demandent qu’à s’exprimer à leur tour ; en écoutant un astronaute, les yeux, le cerveau et le cœur sont en ébullition. C’est grâce à la confrontation à tous ces acteurs, toutes ces disciplines, toutes ces sciences et tous ces arts que les étudiants redeviennent curieux, qu’ils réapprennent à se poser des questions, qu’ils vivent l’étonnement, si cher à Aristote.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en 1967, c’est à dire deux ans seulement après la création de Singapour l’un de ses pères fondateurs, Dr. Goh Keng Swee promeut à l’occasion d’un discours devenu célèbre « l’imagination créative ». Celle-ci est pour lui un moyen de penser de manière indépendante et avoir la capacité de trouver les solutions à des problèmes sans pour autant faire référence à des livres, sans l’aide de qui que ce soit. L’imagination créative se cultive selon lui grâce aux jeux de sociétés, ou la pratique d’activités physiques, bref en multipliant les disciplines et non en ne s’attelant qu’à une seule.

La transdisciplinarité n’a pas la prétention de la discipline mais elle veut les relier toutes. Contrairement à la pluridisciplinarité (juxtaposition de différents regards experts) et de l’interdisciplinarité (dialogue entre les disciplines), la transdisciplinarité veut faire son miel de son écosystème. Comme le préfixe « trans » l’indique, Il s’agit d’être à la fois entre les disciplines, à travers les disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l’unité de la connaissance.

Le monde de demain ne peut être construit avec le cerveau d’hier, avec les méthodes de formation qui ont fait leur temps. Et si nous avons tous été élevés avec des disciplines, il est grand temps de faire exploser les structures normatives de l’enseignement en montrant le chemin de la transdisciplinarité.

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Commentaires (2)

  1. Figay Nicolas

    Ingénieur et chercheur, mais aussi passionné de science fiction et de fantastique dès mon plus jeune age, je ne peux qu’adhérer au besoin de créer des ponts entre les divers domaines de connaissances du monde. Il n’y avait au départ qu’un seul savant, le philosophe, puis la connaissance du monde grandissant, le savoir s’est fragmenté entre de nombreuses disciplines, menant au phénomène de la babélisation. L’approche cartésienne, consistant à décomposer un problème complexe en plusieurs problème simple, et sous la condition que l’on puisse ensuite réunifier l’ensemble, a atteint ses limites, d’où le développement des approches systémiques pour appréhender et embrasser la complexité. Faut il pour autant renier les spécialistes, et le besoin de travail en profondeur pour acquérir certaines bases dans un domaine? Je n’en suis pas convaincu. Issu de l’ancien système de formation, je n’ai pas l’impression que mon imagination ait été bridée. Accéder à un ensemble important de matières m’a permis d’ouvrir un grand nombre de fenêtres sur le monde. Cela m’a permis de m’orienter vers l’activité de mon choix, sans perdre le gout de continuer à apprendre et à relier les domaines. Ne pas respecter les frontières et penser en dehors de la boîte est sans doute une des meilleures manières de pouvoir innover et de maintenir la curiosité. C’est aussi un puissant moteur lié à la transgression. Qu’y a t il au delà de cette porte fermée? Que se passe t il si on ne respecte pas telle ou telle règle? Cette dernière se vérifie t elle vraiment toujours?
    Si j’adhère au pouvoir de l’imagination, je me méfie néanmoins de certains discours qui amoindrissent l’apport de ce que les gens savants et les enseignants traditionnels peuvent apporter: former pour donner la capacité de transformer une vision issue de l’imagination en réalisation concrète. Cela demande rigueur et discipline, goût de l’effort pour se transcender. Les textes ont toujours été et demeurent pour moi une fenêtre ouverte vers l’imaginaire mais aussi vers le monde réel, en lien avec tous les autres moyens de l’appréhender, de le connaitre et de le comprendre.
    Très cordialement.

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    1. Tournery-Castin

      Effectivement, la transdisciplinarité ne doit pas supprimer la valeur de la spécialisation, bien au contraire. De même que l’imagination ne doit pas se substituer à la raison; c’est dans un mouvement coordonné et équilibré que ces champs doivent se rencontrer, s’enrichir et partager. C’est ainsi que je pratique au quotidien la discipline d’art-thérapie avec des objectifs et des résultats pragmatiques et cohérents.

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