Éducation et innovation en direct de l'Asie

iMaginez l’enseignement du multiculturalisme

 

Alexandre Monteiro aka Hopare Tutt'Art@

Singapour se fait le chantre du multiculturalisme, même si c’est à marche forcée puisque selon son appartenance raciale, chaque singapourien est étiqueté Chinois, Malais, Indiens ou autres. En conséquence, chaque habitant entre dans des quotas qui serviront dans le quotidien à l’attribution d’un logement par exemple, mais également à veiller à ce que tous soient représentés dans les différents espaces publiques et bien entendu que les élus représentent les quatre catégories.

L’esprit occidental est peu habitué à ce genre de classification des individus, les questions de quotas, de catégorisation, sont parfois gênantes car elles touchent éminemment à la possibilité d’agir de manière totalement libre  et choisir son lieu d’habitation en est un exemple. On doit aussi citer le fait que le poste de président de Singapour soit alternativement réservé à une personne issue de telle ou telle communauté questionne la méritocratie, pourtant une valeur singapourienne clé. D’autant plus que derrière ce classement par « races » se trouve une classification par religion. Ainsi un Chinois est, du point de vue de l’organisation politique singapourienne un adepte du confucianisme, un Malais, un musulman et un Indien, un adepte de l’hindouisme ou bouddhisme. Cela ne signifie pas que le christianisme, le taoïsme ou encore le judaïsme ne peuvent pas être pratiqués, mais ils ne sont pas nécessairement rattachés à l’une des trois origines ethniques majeures. Dans ce contexte un esprit occidental non seulement se voit possiblement privé de droits fondamentaux mais contesterait sans nul doute que ces attributions étiquettent abusivement, sans fondement, illégitimement les individus.

Il ne s’agit pas de revenir sur le débat qui peut naître de cette situation, un autre article du blog revient en détail sur pourquoi cette situation existe, et sur les avantage et les inconvénients d’une telle situation. La question ici qui se pose est plutôt celle de l’enseignement du multiculturalisme. Comment aider à comprendre la coexistence de différentes cultures ?

L’exposition aux autres est fondamentale, la confrontation aux éléments constitutifs du multiculturalisme est déterminante. C’est un des principes fondamentaux de l’éducation. C’est parce que l’on explique, décrypte, montre et partage que l’on comprend, que l’on accepte, que l’on dépasse ce que nous croyions savoir. Les préjugés, les a priori et les jugements fondent sous le poids du savoir et des connaissances. C’est le but fondamental du cours « Asian Culture and Society » dispensé sur le campus de l’ESSEC à Singapour. La pédagogie s’articule autour de plusieurs thématiques : L’histoire politique de Singapour et plus particulièrement l’indépendance vis à vis de l’Angleterre, puis de la Malaisie. La seconde séance s’intéresse à Singapour dans sa région et plus particulièrement au rôle de l’ASEAN (L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est) et  de ses tentatives pour atteindre une organisation entre pays de la zone tendant à limiter tout conflit entre les pays membres. Les séances suivantes s’intéressent de près à la religion. Tout d’abord l’islam, plus particulièrement dans cette région du monde où la crevette rouge est entourée de deux pays musulmans colossaux : la Malaisie au nord, l’Indonésie au sud. La séance suivante s’intéresse à l’hindouisme qui est la religion la plus pratiquée par les Indiens, une communauté importante sur l’ile. Le taoïsme qui, avec le confucianisme est pratiqué par la majorité des singapouriens d’origine chinoise est enseigné à l’occasion de la cinquième session. Ces partages de connaissances autour de la religion et de l’histoire de Singapour ne suffisent évidemment pas et une session s’intéresse également à l’art, plus particulièrement à l’histoire du théâtre à Singapour. Présent à l’époque de la colonie britannique, omniprésent aujourd’hui le développement du théâtre dans la ville-état permet de comprendre l’histoire de cette dernière par une lumière originale et non moins pertinente. Un des cours s’intéresse également au management multiculturel, et plus particulièrement à « l’étiquette » a adopter lorsque l’on doit naviguer dans les eaux de cette région où les cultures sont si variées, comme les langues, les traditions et les religions. Enfin l’ensemble de cette approche se conclue avec une table ronde où l’ensemble des intervenants experts réfléchissent ensemble et avec les étudiants aux enjeux de la multiculturalité à Singapour que celle-ci concerne l’art, la politique, la société civile, etc.

 Ce type de problématiques, ces questionnements, la compréhension de ces cultures ne s’arrangent pas vraiment avec un enseignement classique en salle de classe. Apprendre l’islam, l’hindouisme, l’art ou encore l’histoire de Singapour entre quatre murs n’a pas beaucoup de sens. Ces savoirs n’ont de réelles perspectives et de possibles conséquences sur l’apprentissage que dans un temple pour rencontrer des hindouistes, des confucianistes ou des taoïstes ; dans une mosquée pour rencontrer des musulmans, dans un monastère pour dialoguer avec des bouddhistes, ou encore dans un théâtre pour observer des artistes.

Le multiculturalisme ne s’enseigne pas, il se vit, ou plutôt il doit être vécu pour être enseigner. Ne nous trompons pas, la multiculturalité n’est pas acquise en quelques séances ni en quelques rencontres. C’est un processus lent et complexe d’autant plus qu’il est évolutif. Et le multiculturalisme des années 70 n’est pas celui d’aujourd’hui. Dans un monde de plus en plus globalisé l’enseignement de la multiculturalité devient une nécessité. Comprendre l’autre dans sa complexité, sa subtilité, son intimité est non seulement une compétence à acquérir mais une politesse, un respect, un savoir-être que tout un chacun – qu’il soit ou non le manager de demain – doit ressentir.

Cet exemple d’enseignement dans le cadre de Singapour, pays multiculturel s’il en est, est un devoir, il n’a pas la prétention d’être idéal, et est certainement perfectible, il offre néanmoins de premières clefs pour appréhender la complexité du continent asiatique et veille à provoquer la curiosité des étudiants, qu’ils soient tentés d’en vouloir plus, d’en savoir plus et que par eux-mêmes ils réussissent à approfondir telle ou telle culture. Car si le « prêt-à-savoir » n’existe pas dans l’éducation, il l’est encore moins avec ce type d’enseignement où connaissances et expériences sont les faces d’une même pièce.

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Merci à l’artiste Hopare pour la couverture de ce blog.
En photo: Graham Gerard Ong-Webb, Ven Chuan Guan Shi ZhiXing, Rizwana Abdul Azeez, Marc Goldberg, Caroline Yeoh, Siva Kumar

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