Éducation et innovation en direct de l'Asie

Confronter les étudiants à l’entrepreneuriat social : le cas des Philippines.

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Le développement de lentrepreneuriatsocial n’est plus à démontrer, les initiatives à travers le monde se multiplient et ne serait-ce qu’en France, l’économie sociale et solidaire dans son ensemble représente 7% des entreprises françaises et 10% des employés en France. Et depuis 2000, l’emploi y a progressé de 24% (contre 4,5% dans le secteur privé hors ESS)[1]

 Il est possible de distinguer plusieurs formes d’entreprises sociales. Il y a l’entreprise sociale « vocationnelle » que l’économiste américain Bill Drayton a défini dans les années 1980 avec les « changemakers », ces personnes qui ont le potentiel de changer le monde ; l’entreprise sociale « coopérative », qui propose une approche plus européenne dont l’enjeu est d’apporter aux citoyens des services sociaux dont la qualité et/ou la prise en charge devenaient difficiles. Enfin l’entreprise sociale « commerciale ». Venue du Royaume-Uni, il s’agit ici d’entreprises hybrides, de plus en plus répandues. En résumé, l’entrepreneuriat social regroupe toute « activité commerciale ayant essentiellement des objectifs sociaux et dont les surplus sont principalement réinvestis en fonction de ces finalités dans cette activité ou dans la communauté, plutôt que d’être guidés par le besoin de maximiser les profits pour des actionnaires ou des propriétaires »[2].

Outre l’importance de l’entrepreneuriat social en tant que tel, en tant que finalité, celui-ci articule un grand nombre de valeurs, de qualités et d’aptitudes, qui sont nécessaires à tout étudiant, quelque soit le type d’organisation pour laquelle celui-ci se destine à travailler. En effet, même si le caractère social est important, comprendre l’entreprenariat social c’est être capable de :

  1. Faire beaucoup avec peu. Les organisations sociales sont rarement dotées d’un budget illimité – celui est tout du moins sans comparaison avec les sommes que peuvent brasser les entreprises commerciales plus classique. Elles se doivent donc d’apprendre à gérer un budget serré de manière extrêmement raisonné.
  2. Ne pas être dépendant d’une seule source de revenus. La limitation des moyens oblige les organisations sociales à être en recherche permanente de nouveaux financements et en diversification des ressources.
  3. Donner un sens à son engagement professionnel. L’entrepreneuriat social s’exprime de manière plurielle, que ce soit l’accès aux soins, aux énergies, au logement, ou encore la lutte contre le gâchis, le chômage de longue durée, ou la promotion des circuits courts, du bio, de la croissance verte, etc.
  4. Travailler en écosystème. Les entrepreneurs sociaux se trouvent au croisement de complexités impliquant souvent les politiques publics, des enjeux privés, des acteurs de tous ordres.
  5. Imaginer, les ressources limitées, les problématiques complexes et souvent inédites, obligent ces entrepreneurs à devoir penser différemment, avec plus de créativité.

En Asie du Sud Est, plus particulièrement aux Philippines se trouve la « Silicon Valley de l’entrepreneuriat social » à travers l’initiative Gawad Kalinga. Cette initiative a vu le jour en 1994 dans le plus grand bidonville des Philippines situé à Caloocan City dans la métropole de Manille. Gawad Kalinga Community Development Foundation Inc. est officiellement créé en 2003, le nom de cet organisme de lutte contre la pauvreté vient du tagalog et veut dire « prendre soin ». Son objectif est de sortir de la pauvreté 5 million de familles Philippines d’ici 2024, en construisant de petites communautés solidaires, « Building communities to end poverty ».

La vision de Gawad Kalinga selon son fondateur Tony Meloto repose sur 5 principes :

  1. Je m’engage à donner mon sang pour servir la cause
  2. Je m’engage à servir la cause plutôt qu’à être servi
  3. Je promets d’aimer Dieu et mon pays
  4. Je m’engage à relever le défi de l’impossible dans un esprit de solidarité (« bayanihan »)
  5. Je promets de ne laisser personne au bord de la route (« walang iwanan »)

C’est dans ce contexte qu’une initiative pédagogique a été lancée à l’ESSEC Business School à partir de son campus de Singapour. Cinquante étudiants qui viennent de commencer le programme Grande Ecole (Master in Management) ont travaillé pour deux entreprises sociales de Gawad Kalinga : Theo&Philo et Bayani Brew selon la méthode learning by doing. Répartis en deux groupes de 25 étudiants chacun, organisé en 4 groupes, ils ont dû travailler sur l’avenir des deux entreprises sociales tant pour le marché philippin qu’à l’export. Après un mois d’analyses et de réflexions en passant par des recommandations, l’ensemble des étudiants s’est retrouvé baigné dans l’atmosphère de l’ONG. Ils ont en effet passé 4 jours dans la communauté et notamment chez les habitants des villages Gawad Kalinga – Silver Heights -chez qui ils ont dormi et échangé avec les membres des familles hôtes.

Leur programme s’est réparti entre la présentation de leurs projets et recommandations aux entrepreneurs, la confrontation à de nouvelles initiatives entrepreneuriales, comprendre les succès (notamment en se rendant au siège de Human Nature). Mais ils ont aussi partagé des moments avec les étudiants du programme formation SEED (School for Experiential and Entrepreneurial Development) et les autres membres de la communauté.

Outre confronter ces étudiants aux enjeux sociaux, aux problématiques de l’extrême pauvreté ce qui est en soi important, en amenant de manière très tôt dans leur formation ces étudiants à de telles initiatives, l’idée est de faire comprendre à ces futurs managers les valeurs de l’entrepreneuriat social qui sont celles qui devraient finalement être universelles : recherche de profit raisonné, travailler en écosystème, prendre soin des autres, donner un sens à son travail, être imaginatif.

Si peu de pratiques propres aux business schools ne peuvent fondamentalement être appris dans des livres, c’est certainement encore plus vrai pour l’entrepreneuriat social. Celui-ci est avant tout une expérience qui ne peut être que vécue. La pauvreté ne se comprend que lorsque nous la regardons avec nos propres yeux, la passion pour résoudre ces défis ne se transmet qu’en face à face. Car rencontrer des entrepreneurs sociaux c’est aller à la rencontre de ces personnes hors-normes. L’entrepreneuriat social c’est le désir d’être challengé. Il ne s’agit pas seulement d’accroître ses profits en satisfaisant ses clients comme pour n’importe quelle organisation commerciale. Il s’agit de s’assurer que ses clients comme ses fournisseurs, ses investisseurs et ses employés sont tous satisfaits. Etre un entrepreneur social c’est avoir conscience de son écosystème et le respecter. Si ce challenge devrait être universel il ne l’est pas. Seuls les entrepreneurs sociaux, par-delà la finalité de leur mission semblent avoir ce goût du challenge, du défi, l’ambition de relever d’immenses complexités.

L’entrepreneuriat social est partout sur la planète, il n’est pas compliqué de rendre l’enseignement de ses valeurs obligatoire avec une expérience terrain significative. Que les étudiants le souhaitent ou pas d’ailleurs, car il ne s’agit pas de rendre ses valeurs optionnelles mais qu’elles soient un réflexe pour tout futur manager qu’il ambitionne ou non sa carrière dans ce secteur.

[1] https://start.lesechos.fr/entreprendre/actu-startup/6-idees-recues-sur-l-entrepreneuriat-social-7339.php

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Entrepreneuriat_social

 

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