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Expérimenter une nouvelle éducation, un mode de vie à Auroville

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Il y a tout juste 50 ans, le 28 février 1968, naissait Auroville, cette petite communauté près de Pundichéry. L’occasion de revenir sur la philosophie de cette ville utopique et plus particulièrement sur le programme éducatif tout à fait disruptif.

Repenser l’éducation

« La dernière école » (Last school) est le nom donné à l’une des écoles d’Auroville pour les enfants entre 11 et 17 ans. La « Mère », inspiratrice d’Auroville avait choisi ce nom parce qu’elle considérait qu’il fallait modifier le système éducatif existant de manière radicale. Il y a tout juste 50 ans que la ville ayant pour but « l’unité humaine » voit le jour. Fondée par cette Mère, Mirra Alfassa française de nationalité et qui dirigeait alors l’Ashram de Sri Aurobindo dont elle fut le compagnon spirituel, Auroville est située à une dizaine de kilomètres de Pondichéry en Inde du sud et compte aujourd’hui environ 2500 habitants.

Le jour de l’inauguration, le 28 février 1968 une charte en quatre points est établie dont le deuxième est : « Auroville sera le lieu de l’éducation perpétuelle, du progrès constant et d’une jeunesse qui ne vieillit point ». Car si l’objectif est bien de créer une cité « utopique » où l’argent ne circule pas, où la propriété privée n’existe pas, où l’entraide est la valeur clef, l’éducation est la colonne vertébrale de cette communauté d’Inde du sud. Ainsi quand la Mère décide de lancer ce projet elle décrit clairement que dans ce lieu « les enfants pourraient croitre et se développer intégralement sans perdre le contact avec leur âme ; l’instruction serait donnée, non en vue de passer des examens ou d’obtenir des certificats et des postes, mais pour enrichir les facultés existantes et en faire naître de nouvelles ». En 1970, une somme d’argent lui est offerte avec la mention « pour une école », la Mère – farouchement opposée aux établissements scolaires traditionnels – décide donc de nommer cette école « Last School ». Un an plus tard une nouvelle donation lui parvient pour en construire une seconde  dont le nom est aujourd’hui  « No School » !

Selon les principes établis le professeur n’est ni un instructeur ni un maître d’école, il/elle est une aide et un guide. Son travail est de suggérer et non d’imposer. L’enjeu est de ne pas former le mental de l’élève mais seulement lui montrer comment perfectionner ses connaissances en l’encourageant et en l’aidant. Autrement dit il ne transmet pas la connaissance il montre comment l’acquérir par lui-même. Il s’agit de considérer dans cette approche qu’il n’y a « qu’un seul guide vrai, le guide intérieur, qui ne passe pas par la conscience mentale. Il ne s’agit pas, naturellement, de donner à un enfant des explications philosophique mais on peut très bien lui donner le sentiment de cette espèce de confort intérieur, de satisfaction et parfois une joie intense quand il obéit à cette petite chose très silencieuse qui est en lui et qui l’empêchera de faire ce qui est en contradiction avec elle ».

Initialement l’approche éducative, proche des méthodes Montessori ou Martenot, est poussée dans ses extrêmes – pas d’évaluation des acquis, pas de programme d’apprentissage établis, etc. – C’est tout le système d’éducation traditionnel qui est remis en question de manière radicale et en lien avec les souhaits de la Mère. Ainsi pendant plusieurs années, toute une génération d’enfants fut privée de cours au sens classique du terme. Toutefois cette expérience n’a pas été couronnée de succès et cette approche fut abandonnée suite à la demande des enfants eux-mêmes.

Le système éducatif est depuis 1984 centralisé par le Sri Auribindo International Institute of Educational Research et concerne environ 500 enfants d’Auroville et ceux des villages aux alentours. S’il existe une crèche les enfants entrent généralement à l’école vers l’âge de 7 ans, l’école primaire a lieu à Transition (du CP à la 4ème). Puis de la 3è à la terminale les enfants ont le choix entre quatre possibilités : ceux qui souhaitent explorer l’Education du Libre Progrès et ne sont pas intéressés par passer des examens ou obtenir des diplômes, peuvent aller à Last School. Ceux qui souhaitent poursuivre des études supérieures en Inde vont généralement à New Era Secondary School. Il y a aussi la possibilité de suivre une formation technologique à l’Auroville Institute of Applied Technology. Enfin il existe la Future School où les étudiants peuvent se préparer aux examens anglais « O et A Levels ». Il faut cependant noter qu’un certain nombre de parents décident d’envoyer leurs enfants étudier à l’extérieur de la communauté, par exemple au Lycée Français de Pondichéry.

Enfin le sport est essentiel dans la vision d’Auroville et plusieurs terrains multisports sont ouverts en permanence et libre d’accès. La ville propose aussi de nombreuses activités culturelles ou artistiques tels que yoga, danse, chorale, cinéma, théâtre, etc.

Auroville un nouveau mode de vie

Pour comprendre ce système disruptif il faut comprendre qu’Auroville est un endroit d’expérience et non seulement pour l’éducation. Si des individus ont rejoint et rejoignent encore Auroville c’est parce que la société telle qu’elle existe ne leur convenait pas, que ce soit dans ses aspects politiques, économiques, éducatifs ou sociaux. Auroville ne prétend pas avoir raison dans son approche novatrice, mais considère tester un nouveau mode de vie ainsi que les hippies ont voulu le faire, les beatnik ou d’autres types de communautés, punks, participants au « Burning man », etc. La philosophie des aurovilliens est que « dans ce lieu, les titres et les situations seraient remplacés par des occasions de servir et d’organiser ; il y serait pourvu aux besoins du corps également pour tous et la supériorité intellectuelle, morale et spirituelle se traduit dans l’organisation générale, non par une augmentation des plaisirs et des pouvoir de la vie, mais par un accroissement des devoir et des responsabilités ».

Ainsi pas de propriété privée, pas de circulation d’argent et le travail est vu non comme un moyen de gagner sa vie mais comme le moyen de se développer soi-même. A titre d’exemple lorsque l’on devient aurovillien, on accepte le fait que la maison que l’on construira avec des fonds qu’on a apportés, le terrain sur lequel on bâtira cette maison, l’unité commerciale qu’on créera, tout cela appartiendra à Auroville. On accepte le fait qu’il n’y a pas d’héritage, pas de salaire, pas de carrière, pas d’appât du gain, pas de position sociale désirée.

Auroville possède un fonds central qui a pour but de veiller aux besoins matériels de tous les résidents. Ainsi chacun reçoit une allocation mensuelle. Le système de distribution de nourriture se fait selon le non-échange d’argent et les fournitures en nature.

Les entreprises présentes à Auroville versent un pourcentage de leurs bénéfices au fonds central, mais ceci n’est finalement que théorique puisque le principe fondamental est que toute l’énergie est mis au service de « la conscience divine » (qui n’est pas Dieu, il n’y a pas de religion à Auroville). Tout cela signifie que les habitants à travers leur travail créent et maintiennent des biens qui ne sont pas les leurs.

Concernant la gouvernance, il n’y a aucune hiérarchie conventionnelle en évitant de donner une forme d’autorité quelle qu’elle soit à un seul individu ou un groupe. Selon les besoins du moment, différents groupes de travail se sont composés où chacun a une responsabilité propre.

Enfin, l’écologie est un souci permanent et lorsque les pionniers sont arrivés sur le site vers la fin des années 60 ils avaient face à eux une terre aride. C’est au prix de développements, de recherches, d’études, d’application de méthodes inédites (notamment sur les écoulements d’eau) qu’ils ont réussi à restaurer une terre appauvrie. C’est ainsi qu’ils ont pu reconstituer la forêt tropicale sèche qui était là à l’origine. Auroville encourage l’étude de nouvelles techniques de construction, de traitement des eaux et énergies renouvelables. Le Auroville Earth Institute fabrique et utilise des briques de terre compactée comme matériau de construction. De nombreuses initiatives sont réputées sur le plan international et de nombreux architectes appliquent les innovations dans des projets très variés. Le Centre de Recherche Scientifique a développé ses propres systèmes de biogaz en ferrociment ainsi que des systèmes de traitement des eaux qui fonctionnent avec succès dans la communauté. Une entreprise de la cité-utopique, Aquadyn a mis au point une méthode unique pour la purification et la dynamisation de l’eau, qui s’avère être à la fois très efficace mais aussi très bénéfique pour la santé.

Si le nombre d’habitants est autour de 2500 alors que l’objectif est de 50 000, on ne peut, à ce jour considérer Auroville comme un échec, ni un succès. A 50 ans cette année, il est difficile de prévoir ce que seront les prochaines cinquante années d’Auroville, quelles voies pour son développement ? L’omniprésence iconique de la Mère et une certaine dévotion, l’absence de critiques des écrits de celle-ci comme de ceux de Sri Auribindo ne sont-ils pas des freins pour faire grossir la communauté dont les valeurs dépassent pourtant leurs deux fondateurs et leurs premiers adeptes ? Auroville ne saurait vraisemblablement se déployer en vivant dans une forme d’isolement, que celui-ci soit physique – l’intégration des villages aux alentours, les relations internationales, etc. – ou psychologique et spirituel.

Son développement est d’autant plus important qu’il est précieux pour le reste de l’humanité. En effet, Auroville est une cité utopique communautaire qui cherche à repenser les relations entre les êtres humains. Pour ces habitants les relations sont presque exclusivement basées sur la concurrence et la lutte et il s’agit de retrouver des relations d’émulation pour bien faire, de collaboration et de réelle fraternité. Auroville est une tentative de mode de vie alternatif et à ce titre doit être considérée comme un exemple et servir d’inspiration aux modes de vies plus traditionnels, plus conventionnels.

« Sur une toute petite échelle à la mesure de nos moyens réduits. La réalisation est certes loin d’être parfaite, mais elle est progressive : et petit à petit nous nous avançons vers notre but, qui, nous l’espérons pourra un jour être présenté au monde comme un moyen pratique et efficace de sortir du chaos actuel, pour naître à une vie nouvelle harmonieuse et plus vraie. » La Mère.

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