« Mercato des professeurs » : gardons les pieds sur terre !

Dans un intéressant dossier paru début mai, le mensuel L’Expansion aborde la face cachée des grandes écoles. Sont ainsi analysées leurs stratégies de développement, leur ouverture internationale, ou encore la question sensible du recrutement des professeurs. C’est sur ce dernier point que j’aimerais revenir.

Il est parfaitement établi que certains profils de compétences sont rares et recherchés, et que de fait, les niveaux de salaires associés peuvent être élevés. C’est le cas en finance de marché, comme le souligne la direction de l’EDHEC, en raison de la concurrence des banques pour attirer les meilleurs profils.

De même, il est certain que les profils d’enseignants-chercheurs pistés par les écoles de management (docteur, publiant dans de bonnes revues académiques, capable d’enseigner en anglais à des publics variés, y compris à des dirigeants en formation continue) sont d’autant plus rares que le nombre de docteurs formés tant en France que dans le monde décroit. Il est donc logique que leur rémunération soit revalorisée (dans les écoles comme à l’université), même si c’est loin d’être la motivation première des personnes qui choisissent le métier d’enseignant-chercheur.

Pour autant, les salaires moyens annoncés par des représentants d’écoles de management (100 000 euros pour un maître de conférences confirmé) me semblent soit irréalistes, soit démesurés, dès l’instant où l’on sort du cercle des écoles françaises de dimension mondiale, effectivement en concurrence avec Oxford, Harvard ou CEIBS pour attirer les meilleurs talents.

N’oublions jamais que, même si nos établissements sont économes des deniers publics, les financements restent majoritairement liés aux droits de scolarité, et donc aux familles. Quand on sait les efforts que certaines familles sont obligées de faire pour financer ces études, on ne peut qu’appeler à plus de mesure.

A ce titre, les propos d’un enseignant-chercheur interviewé, parlant de professeurs « bankables« , monnayant leur talent (et leurs publications) au plus offrant, dans le cadre d’un mercato des professeurs, m’inquiètent et me désolent.

Ils m’inquiètent par leur vision déconnectée des réalités du monde économique. Les écoles de management dans leur grande majorité (en France, mais également dans de nombreux pays) reposent sur un modèle économique fragile et ne pourront pas supporter longtemps une telle inflation des salaires, si elle se atteint le niveau moyen annoncé.

Ces propos me désolent surtout par leur analogie au monde du football et surtout à ses dérives. S’il est légitime de négocier au mieux son salaire à l’embauche, je ne pense pas (à quelques exceptions près) que les enseignants-chercheurs soient des mercenaires, passant d’une école à une autre au gré des propositions alléchantes, comme cela se pratique allègrement dans l’univers du ballon rond. De Knysna à l’affaire des quotas, les événements récents montrent que l’exemple du foot n’est pas forcément celui que nous devons suivre en matière de gestion des talents.

Pour en savoir plus :
• « Les coulisses du mercato des profs stars« , Jessica Gourdon, L’Expansion, mai 2011.

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Article du on mardi, mai 17th, 2011 at 9:32 dans la rubrique Business Schools, Enseignement Supérieur, Professeurs. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

9 commentaires “« Mercato des professeurs » : gardons les pieds sur terre !”

  1. pdubois dit:

    Bonjour, je partage totalement votre point de vue : refus d’un mercato pour les enseignants-chercheurs, irréalisme de salaires de 100.000 euros par an pour des maîtres de conférences.

    Il demeure :

    1. que les salaires des enseignants-chercheurs ne sont pas à la hauteur de leurs compétences et de leurs responsabilités. Le pouvoir d’achat de leurs salaires a continuellement baissé depuis les années 60 et leur légitimité en est affaiblie. Mon premier salaire en octobre 1968 (à 24 ans) représentait 3,6 fois le SMIC. J’ai terminé ma carrière en 2008 comme professeur des universités classe exceptionnelle ; mon salaire à cette date : 4,6 fois le SMIC.

    2. que les professeurs en finance devraient être les moins payés de tous, vu leurs brillants résultats dans la crise économique !

    3. que le nombre de docteurs produit en France n’est pas en diminution mais en augmentation : http://media.education.gouv.fr/file/2010/16/9/RERS_2010_152169.pdf

    Cordialement. Pierre Dubois

  2. salgues dit:

    Bonjour

    Au sujet du commentaire de Pierre Dubois

    Le nombre de docteur est en diminution dans les disciplines utiles pour la société… attention, a quoi sert un doctorat sur les rôles des infirmières dans la guerre mondiale de 1914 à 1918!

    Il n’y a par exemple plus de doctorat en mathématiques appliquées..

    je suis d’accord sur le point 1)

    Sur le point 3) c est pas la finance qui est en cause mais le fait que des financiers débiles soient à la tête de certaines entreprises ou donnent des ordres a des démocraties qui les acceptent sans aucun vote démocratique!

  3. thomas dit:

    Pierre Dubois a parfaitement raison concernant le salaire des maitres de conférence à l’université. Comment les universités vont elles continuer de recruter des maitres de conférence quand les écoles de commerce proposent 2 fois le salaire d’un maitre de conférence?
    Cela ne semble pas préoccuper plus que ça les présidents d’universités et les responsables d’IAE…

    Par ailleurs certaines écoles ont des exigences démesurées vis a vis de leurs professeurs, notamment en termes de publication. On ne peut pas avoir les critères de tenure de Harvard quand on est une école à dimension régionale !

  4. kapda dit:

    @pdubois
    Par rapport à votre 3), le nombre de docteurs en général est en augmentation en effet, mais je crois que l’auteur de l’article parlais plus spécifiquement des docteurs en sciences de gestion, dont le nombre de nouveaux docteurs diminue.

  5. Stéphan Bourcieu dit:

    Bonjour et merci pour vos commentaires.
    Quelques éléments de réponse en complément de mon billet.
    1. Même si ce n’est pas à un directeur d’Ecole de Management de donner des leçons au MESR, je pense également que les salaires des enseignants-chercheurs dans les universités sont insuffisants, au regard de l’environnement international dans lequel nous évoluons (encore que la nature de la « compétition » internationale soit probablement très différente selon les disciplines). Les salaires pratiqués dans les écoles de management tiennent compte de ce principe de réalité. Mais comme en toute chose, je pense que le balancier ne doit pas aller trop dans un sens ni dans l’autre. Autant payer un maître de conférences au prix d’un jeune cadre débutant est anormal, autant payer un professeur d’école au tarif d’un trader est irréaliste et dangeureux.
    2. Les professeurs de finance ont certainement leur part de responsabilité (à quel niveau ?) dans les dérives financières que nous avons connues. Je crois que nos établissements d’enseignement et de recherche ont maintenant une vraie responsabilité, qui est celle d’imposer une prise de recul par la recherche. L’objet de la recherche est bien de se questionner sur les pratiques des entreprises et de prendre ce recul critique sur les comportements économiques. A nous de jouer véritablement ce rôle que les entreprises ne jouent pas (prises dans le quotidien) et que les politiques ne font pas.
    3. Le nombre de docteurs en sciences de gestion (qui constituent le socle des recrutements dans les disciplines du management) est en recul sensible :
    « Les effectifs inscrits en doctorat sont en diminution dans quasiment tous les domaines depuis 2004. En gestion on peut parler de stagnation autour de 2250 inscrits. Le nombre de docteurs est aussi orienté à la baisse et même une baisse importante en gestion : de 285 en 2007 à 148 en 2008 » (Observatoire des formations à la gestion, FNEGE, 2010, p. 5), et ce alors même que les besoins d’enseignants-chercheurs titulaires d’un doctorat ont explosé dans les écoles de management en 10 ans.
    4. tout à fait d’accord avec Thomas sur le niveau d’exigences en publications que demandent certaines écoles. Toutes les institutions ne sont pas HBS. Il faut d’ailleurs noter que l’AACBS (organisme d’accréditation américain (sic)) définit des standards qui sont assez raisonnables : généralement un professeur est dit « Academically qualified » lorsqu’il publie 2 Peer Review Journal en quatre ou cinq ans. On est proche des standards AERES.

  6. thomas dit:

    Le salaire offert par les ESC à l’heure actuelle (autour de 40-45kE par an, sauf effectivement pour la finance, ou la concurrence avec les métiers de la banque est rude) pour des jeunes docteurs me parait raisonnable… Seules deux ou trois écoles sortent de ce cadre pour être compétitive face à leurs concurrentes anglo-saxonnes, et offrent de vrais ponts d’or. Mais ce « job market » académique est d’un niveau totalement différent et pas vraiment comparable avec ce que nous connaissons dans nos business schools.

    Honnetement, en France, ces 2 dernières années, j’ai l’impression que l’inflation des salaires s’est ralentie et la compétition pour les postes s’est accrue, car de plus en plus de docteurs étrangers prennent des postes dans les écoles en France qui cherchent à augmenter leur part de faculté internationale.

  7. Bourcieu dit:

    @Thomas
    C’est effectivement a ce niveau et cela me semble équilibré, entre le niveau insuffisant d’un jeune MCF a l’Université et les dérives a l’origine de ce post. Il y a effectivement une tendance actuelle a recruter des profils internationaux et les écoles françaises ont d’autres atouts a faire valoir que le salaire.

  8. RANNOU Yves dit:

    Bonjour Monsieur Bourcieu,

    Je trouve votre blog intéressant, les renseignements sont d’une grande utilité. Ancien étudiant d’Audencia (2002-06) que vous connaissez bien je pense, je viens de commencer un doctorat en Sciences de Gestion option finance et j’ai une proposition d’emploi de professeur permanent dans une école supérieure de commerce réputée. Si le salaire n’est pas ce que je recherche en premier lieu, pensez-vous que cela peut être une bonne opportunité en terme de carrières et de recherche? Quel salaire puis-je négocier sacahant que j’ai cinq publications à mon actif?

  9. spoint dit:

    Bonjour,
    Il est indiqué à plusieurs reprises dans les commentaires que le nombre de docteurs en sciences de gestion est en net diminution, ce qui est à la fois vrai et faux. Le nombre de thèses en sciences de gestion n’a jamais été aussi forte (je vous renvoie à l’observatoire des thèses en sciences de gestion publié par la FNEGE). Ce qui change c’est l’utilisation faite de cette thèse. En l’occurrence, de nombreux docteurs ne poursuivent pas en université ou en école de management. En effet le profil du « jeune » docteur a bien changé.

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