Un immense et beau défi à relever

Il était difficile d’écrire ces derniers jours tant l’émotion était forte,  sur un plan personnel aussi bien que collectif. Il est maintenant venu le temps de la réflexion mais surtout de l’action.

Je ne suis, bien entendu, pas qualifié pour porter une analyse définitive sur ce qui pousse des êtres humains à agir de façon aussi violente et déterminée envers d’autres personnes qu’ils ne connaissent même pas. Je le suis encore moins pour dresser la liste des actions à mener afin d’empêcher que cela ne se reproduise. Il est évident que des facteurs géopolitiques, historiques, sociologiques mais aussi, les histoires personnelles des acteurs de ce drame ont construit cette situation. Mais je sais aussi, au fond de moi, que les acteurs de l’enseignement et de la formation ont une responsabilité particulière et un rôle important à jouer dans la capacité des hommes à faire société. C’est sur ce point précis que je souhaite m’exprimer.

Une responsabilité particulière

Mercredi 7, je présentais à l’Université de Rennes un projet de nouveau Diplôme Universitaire quand la terrible nouvelle s’est invitée dans la réunion via les smartphones des participants. J’ai ressenti un trouble immense. Le contraste était trop fort. D’un côté l’obscurantisme le plus total qui passe à l’acte, et de l’autre côté ma modeste tentative de développer une nouvelle formation ouverte aux enseignants et aux formateurs pour qu’ils améliorent leurs pratiques pédagogiques grâce au numérique.

Cette situation anecdotique, me semble toutefois révélatrice. En prenant du recul, on retrouve ce contraste de façon plus vaste. On trouve d’un côté la cohorte de jeunes sortants du système scolaire sans qualification qui alimente le chômage de masse, et de l’autre les MOOC qui sont fréquentés en grande majorité par des personnes ayant fait des études supérieures. On retrouve le même écart dans la formation professionnelle entre les employés à faible qualification qui accèdent très peu à la formation professionnelle et leurs collègues cadres.

C’est un fait. Les sociologues ont montré depuis longtemps l’incroyable capacité de ce système à se perpétuer, voire à s’accentuer en période de crise.

Et pourtant, nous sommes dans un pays très riche, qui met des moyens importants sur l’éducation et la formation des citoyens, bien plus que la plupart des autres pays du monde. Alors qu’est-ce qui cloche ?

Le contraste a continué les jours suivants avec d’une part les manifestations de solidarité massive, et d’autre part des jeunes élèves qui refusent la minute de silence. Mais également le développement rapide de la théorie du complot. Nous sommes dans quelque chose d’installé, de durable, un phénomène social en quelque sorte.

L’autre fait révélateur, réside dans l’intrusion permanente des mouvements du monde dans l’enceinte de la formation. Il y a 15 ans, j’aurais présenté mon projet de diplôme comme prévu, et plus tard, en rentrant chez moi, j’aurais pris connaissance de cette tragédie par la radio.

Ce que cela laisse apparaître de façon criante, c’est que le monde a changé beaucoup plus vite que les structures d’éducation et de formation. La crise est passée par là bien sûr mais aussi le développement du numérique. Marcel Gauchet interrogé sur France Inter il y a quelques jours répondait à la question :  « Mais pourquoi, ce phénomène ne s’est pas produit lors du 11 Septembre 2001 ? Il a répondu : « Il s’est développé depuis, un immense contre-pouvoir sur la toile ». En effet, en 2001 il n’y avait pas de réseaux sociaux, de smartphones, Twitter, Facebook, et consorts.

Alors que faut-il faire ?

0187f7063d611ab5ac0d4d0f769ea669263a1e965f

Obligation des mélanges

Je n’ai pas la réponse à cette question, mais j’entrevois quelques pistes.

Le monde complexe, violent, religieux, marchand aussi est présent physiquement dans les lieux de formation et d’éducation notamment par le biais des réseaux de communication. On ne peut plus envisager ces lieux comme des lieux isolés. Il y a une sorte de concurrence entre ce qui est dit dans l’enceinte de l’école ou du centre de formation et le reste du monde. Cette concurrence a toujours existé, mais la force des propos extérieurs est aujourd’hui renforcée par l’accès à des sources nombreuses, présentées comme fiables. S’ajoute à cela la masse des commentaires, des vues, des « like » qui les accompagnent et les légitiment. Cela représente un immense défi pour les acteurs de l’éducation et de la formation.

On doit donc revenir aux valeurs de base de l’apprentissage  : réduire l’ignorance, développer le sens critique, développer l’écoute et la tolérance.

  • Réduire l’ignorance en s’appuyant sur les moyens immenses que nous donnent aujourd’hui le web et les nouvelles technologies. Il ne s’agit pas d’une option. Il faut utiliser les outils d’accès à la connaissance des apprenants pour développer leur savoir.
  • Accompagner les apprenants pour développer leur capacité d’appropriation de ces connaissances, les motiver en les faisant travailler sur leur propre projet, développer leurs sens critique par des activités sociales, la confrontation des idées, la mise en perspective notamment historique… La formation est une activité sociale par essence. Il faut que les périodes de regroupement en salle ou à distance soient des périodes d’échanges stimulés, encadrés. Le rôle des formateurs, enseignants, tuteurs est primordial. Il faut sans cesse renforcer leurs compétences dans ces domaines.
  • Développer l’écoute, la curiosité et la tolérance en favorisant la mixité. C’est le thème de ce blog. Il faut mélanger les populations : jeunes / adultes, enseignants / non enseignants, littéraires / scientifiques, etc… Il faut ouvrir les formations et les établissements. Il faut favoriser la responsabilisation des apprenants (ou de leur représentants) en les associant plus au fonctionnement des formations.

Ce ne sont que quelques pistes, mais mettre en oeuvre ces principes représente déjà un chantier gigantesque… mais enthousiasmant. Les actions de conduite du changement seront nombreuses et difficiles à mener. Mais l’enjeu est de taille.

Certains économistes évoquent la pertinence des politiques de grands chantiers pour relancer l’économie en période de crise. Dans une économie de la connaissance dans laquelle nous sommes entrés, le grand chantier prioritaire n’est-il pas l’éducation et la formation ?

Attention, il s’agit d’un chantier de refondation, pas de rénovation. C’est plus difficile, mais c’est beaucoup plus mobilisateur si on capte une partie de cette énergie positive que nos concitoyens ont produite ces derniers jours.

Je suis intimement persuadé que relever ce défi est possible. Parce que tous les moyens sont là, parce que c’est un projet magnifique et parce que c’est le moteur de l’immense majorité des personnes qui se sont engagés dans les métiers de l’éducation et de la formation. Il faut donc rester mobilisé et relever ensemble ce défi.

Leave a Comment

Filed under Non classé

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>