Former managers et ingénieurs pour l’organisation « T – Shape » : vers le « 3 + 2 + 1 » ?

Les nouveaux modèles organisationnels transforment les entreprises, organisations publiques et plus généralement les organisations industrielles et leurs chaînes de valeur. Stratégies d’alliance, approches plus relationnelles du monde des affaires, transversalité des équipes-projet, organisations sans frontières dans un monde multipolaire … Face à la complexité des enjeux sociétaux et aux innovations disruptives d’usage, la révolution du « co-design » oblige à forger des organisations sans frontières fixes et douées d’une « capacité ambidextre » : savoir explorer les nouvelles idées, nouveaux concepts, nouveaux « business models », sans perdre pour autant une compétence à exploiter les innovations.

Après la Ford T de la fin du XIXème siècle, symbole de standardisation, nous voici, dans ce nouveau monde industriel, à l’heure du modèle « T-Shape » : l’articulation de spécialisations verticales et de capacités horizontales à la transversalité croisant de multiples compétences pour mettre sur les marchés de nouvelles propositions de valeur inédites.

Cette révolution organisationnelle est-elle relayée dans nos programmes de formation, et notamment dans ceux qui préparent les futurs managers et décideurs privés et publics ?

Il faudrait, pour cela, repenser nos programmes sur le même paradigme « T-Shape ».

Si l’on focalise son attention sur les programmes post-licence (post-graduate), de niveau master et au-delà, la structuration principale se joue souvent entre les cours dits de « tronc commun », obligatoires pour tous nos étudiants, les cours de spécialisation (mineurs, majeurs, spécialisations, « concentrations », options) et, finalement, des enseignements d’ouverture souvent désignés « soft skills » ou culture générale.

Faut-il en rester là ? Certainement pas ! Il faut au contraire interroger ces trois catégories qui ne vont pas de soi.

En premier lieu, qu’est-ce qu’un enseignement d’ouverture ? Dans les écoles d’ingénieur, par exemple, il s’agit souvent d’une catégorie où l’on range tout ce qui ne ressort pas strictement des enseignements scientifiques ou d’ingénierie, entre 10 et 30 % … Droit, management, économie, comptabilité et finance, entrepreneurship, créativité pour les plus avancées, mais aussi « communication skills », préparation à la carrière ou encore apprentissage des langues vivantes, les stages, les séjours à l’étranger, ou encore les multiples engagements des étudiants en association, junior-entreprise.

Les « soft skills » ressortent souvent comme une « boîte noire » ou un fourre-tout manquant singulièrement de consistance et encore plus de cohérence mais sont portés par quelques enseignants passionnés. Il serait urgent d’éprouver un véritable référentiel en école de management et d’ingénieur. En rappelant que les recruteurs, DRH ou agences de recrutement, font une lecture approfondie de ces éléments « hors curriculum » lors des recrutements …

De plus, cette dimension humaine apparaît généralement après un premier arbitrage entre cours obligatoires et de spécialités selon l’idée que les institutions se font du concept de manager ou d’ingénieur généraliste. Il dépend donc largement de ce que le corps professoral ou une direction de programme considère comme vital lorsque l’on doit diplômer un généraliste avec un premier niveau de spécialisation acquise. Rude arbitrage en général … rarement réalisé en prenant en compte des avis extérieurs auprès de futurs employeurs et qui aboutit finalement à minorer cette dimension.

L’affaire se corse évidemment si l’on se place en grande école avec deux ans de classes préparatoires ! Tout ce qui est dit précédemment se réalise sur une période de trois ans alors que le reste de la planète académique réalise ces objectifs d’apprentissage en, au moins, cinq ans. Bien évidemment le propos est trop rapide. Il faudrait mieux appréhender l’apport indéniable des classes préparatoires en termes d’acquisitions de connaissances et de capacités à travailler en autonomie ou en équipe. L’enjeu n’en est pas moins réel.

Dans ce contexte le principe « T-shape » consiste à reconsidérer chaque terme de l’arbitrage en replaçant au cœur du débat la compétence à délivrer aux personnes, pour une vie professionnelle (et personnelle) réussie.

Arbitrage « tronc commun » / spécialisation ? Mais qu’est-ce qu’un tronc commun : empilage de cours dits obligatoires ou délivrance d’un enseignement intégrateur pour une compréhension globale des phénomènes organisationnels, de l’appréhension de situations inattendues nécessitant des prises de décision délicates. Nos penchons évidemment pour la seconde suivant en cela les préceptes d’Henry Mintzberg mis en œuvre actuellement à l’Université McGill. Le tronc commun devient alors la zone par excellence de la collaboration transversale entre le corps professoral … avec des coûts de coordination considérables.

Arbitrage entre savoirs et « soft skills », les dimensions plus humaines, personnelles, comportementales ? Ici, il s’agit probablement plus de valoriser un apprentissage plus expérientiel, fondé sur la réalisation de projets et d’engagement personnel dont nos étudiants « coachés » sauront induire des apprentissages inestimables.

Mais ont-ils le temps de cette maturation basée sur l’expérimentation ?

Nous préconisons clairement de dépasser le schéma de Bologne du « 3 + 2 = Master » et de lui substituer un schéma « 3 + 2 + 1 » :

  • le 3 pour les acquisitions fondamentales intégrées et les premières options d’orientation générale ;
  • le 2 pour articuler au mieux le triple arbitrage « tronc commun / spécialités / comportementale » ;
  • le + 1 pour donner du sens aux deux étapes précédentes et offrir par la réalisation du projet une habilité créative à l’application et à la résolution de problèmes complexes.

Cette année supplémentaire constitue le moment privilégié de la maturation d’un futur professionnel à travers des projets (les Écoles d’Art parlent de la période post-diplôme …), d’un véritable engagement entrepreneurial ou de l’acquisition d’une double-compétence.

De nombreux pays, notamment anglo-saxons, ont institué une année de voyage ou d’expérimentation avant le démarrage des études (en Australie, au Canada, …). Dans les programmes, les engagements complémentaires des étudiants sont visibilisés par des mentions spéciales : « with honours », « with joint-honours », … D’autres comme l’Allemagne ont accepte l’idée d’un va et vient, certes difficile à gérer, entre vie professionnelle et études. La France demande à ces étudiants de faire des choix majeurs entre 16 et 20 ans conditionnant une vie entière alors que la durée du temps de travail va s’allonger sans cesse.

Former en « T-shape » consiste certainement à prendre le temps d’une formation plus exigeante, articulant plus intelligemment connaissances, compétences et expériences  et surtout plus porteuse de sens pour nos futurs diplômés quand ils en ont encore le temps.

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *