Voyage en Innovation

Chers étudiants, bienvenue dans la réalité

Article après article, recherche après recherche, conférence après conférence, les experts sont unanimes : « L’enseignement que nous dispensons aujourd’hui ne correspond plus à l’enseignement dont nous avons besoin ».

Exprimé plus simplement, l’idée est que la plus grande partie de ce que nous enseignons en classe ne correspond pas aux compétences fondamentales pour bien vivre dans nos sociétés contemporaines, que ce soit dans le monde du travail ou dans sa vie privée. Il est temps de proposer aux apprenants une éducation qui soit plus en lien avec la réalité du monde extérieur. Par exemple, il faudrait que les « vieux sages » descendent de leur estrade, qu’ils rendent leur classe plus interactive, qu’ils révolutionnent la façon dont ils enseignent en classe afin de former une génération d’individus innovants et ingénieux.

En tant qu’enseignant et que parent de deux enfants de moins de 10 ans, je trouve que l’ « apprentissage par résolution de problèmes » (APP) est un moyen efficace d’amener les apprenants à utiliser leur imagination et à développer leurs compétences en créativité, story-telling et pensée critique. L’apprentissage par résolution de problèmes permet de décloisonner les matières et d’en mettre plusieurs en pratique pour résoudre des problèmes concrets.

En tant que parent, c’est un plaisir de voir mes enfants réfléchir à des solutions visant à réduire le gaspillage alimentaire à la cantine ou la quantité de papier utilisé en classe. Mes enfants rentrent de l’école motivés, l’esprit débordant de questions et de nouvelles idées. Je suis ravi de voir que les problèmes sur lesquels ils travaillent sont des problèmes de leur quotidien, sollicitent plusieurs disciplines et les encouragent à utiliser aussi bien ce qu’ils ont appris en classe que leur propre créativité.

En tant qu’enseignant à la Paris School of International Affairs (PSIA), j’utilise la même stratégie pour motiver mes étudiants, tous aspirant à relever les défis colossaux auxquels font face nos sociétés. Mon cours mêle les relations internationales, la communication, la conduite de projets dans les contextes humanitaires et post-conflit.

Les étudiants qui suivent mon cours veulent et devront résoudre des problèmes dans des environnements différents, que ce soit en tant que représentant des Nations Unies ou d’une ONG. Même si les sujets que j’aborde ne sont pas tous parfaitement compatibles avec l’apprentissage par résolution de problèmes, je trouve que c’est l’une des méthodes les plus efficaces pour permettre à mes étudiants d’explorer la réalité du monde de l’humanitaire, notamment en zones post-conflit ou post-catastrophe naturelle. Au cours du semestre, ma classe se transforme en « hackathon » géant et mes étudiants choisissent de travailler sur une problématique dans un pays qui demande une réponse urgente.

Les étudiants deviennent des praticiens, et leur mission consiste à trouver des solutions concrètes et pertinentes à des défis aussi difficiles que la lutte contre le VIH, la violence envers les femmes, l’accès à l’éducation, l’accès à l’eau potable, etc. Je suis souvent surpris et amusé par leurs premières réactions. Ma classe est composée d’étudiants de 15 à 17 nationalités différentes. Nombre d’entre eux sont le produit de systèmes éducatifs qui privilégient l’apprentissage par cœur et dans lesquels la notion d’apprentissage par résolution de problèmes est complètement absente.

Lors du premier cours, quand j’explique à mes élèves le travail que je vais leur demander au cours du semestre, c’est souvent la peur, le stress et la confusion que je lis dans leurs yeux.

C’est la première fois qu’on leur demande d’avoir un avis et de prendre des décisions – et, surtout, de développer une idée ou un concept original qui vienne d’eux. Un petit mot d’encouragement suffit généralement à les rassurer et à les embarquer dans l’aventure.

À la fin du semestre, les étudiants arrivent avec des solutions dignes de vrais professionnels. J’ai souvent été impressionné par les stratégies de communication qu’ils avaient imaginées pour impliquer les jeunes dans les campagnes électorales, pour lutter contre l’alcoolisme au Kenya, pour sensibiliser la population à la contraception en République démocratique du Congo, ou encore pour mobiliser les communautés sur l’éducation des filles en Afghanistan.

On attend des futurs professionnels qui suivent mon cours qu’ils soient capables de gérer un projet de A à Z, de la définition d’une stratégie de communication à la gestion de chaque euro de leur budget. Ils rédigent des scripts d’émissions de télévision, conçoivent des logos, définissent des plannings de communication, identifient des canaux de communication et des partenaires. Si cet exercice peut sembler futile, il permet cependant aux étudiants de comprendre des concepts, comme le branding et la conception de contenus, qu’ils ne découvrent généralement qu’une fois dans le monde du travail.

Et mon rôle dans tout ça ? Je garde toujours deux principes en tête : la progression des étudiants et le mentoring. Cela me permet d’être leur coach, et non leur enseignant.

J’utilise l’apprentissage par résolution de problèmes depuis près de dix ans. J’en ai tiré les leçons suivantes :

Guider ses étudiants, ne pas leur mâcher le travail : Il faut leur donner le moins de méthodologie possible. C’est un moyen de les encourager à se servir de leur imagination, à se plonger dans les problématiques et à concevoir leur propre projet.

Être présent : Quand ils se retrouvent coincés, il faut chercher des solutions avec eux, tout en les laissant prendre l’initiative. Ce sont eux qui prennent les décisions, eux qui sont responsables de la réussite et de l’échec de leurs projets.

Donner un feedback : Il faut passer moins de temps à préparer son cours, et plus de temps avec les étudiants. Pour évaluer leur progression et pour renforcer leur motivation en leur donnant un feedback concret et constructif au fil de leur travail. Il faut leur proposer des exemples tirés de la réalité, et des conseils qui puissent les inspirer et les aider à développer leurs projets. Et, le plus important, il faut leur donner le droit à l’erreur. Ils doivent se tromper au moins une fois pour réussir.

Et, enfin, être un mentor, un coach – pas un enseignant.

Sébastien Turbot est le Directeur des programmes du Sommet mondial pour l’innovation dans l’éducation (WISE) de la Fondation du Qatar. Pour échanger avec Sébastien @sturbot.

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Commentaire (1)

  1. Anonyme
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