La chasse est ouverte

imagesDaphne Koller, cofondatrice de Coursera, donnait récemment une interview à la Wharton School. Coursera est le leader des plateformes de MOOC. Daphne a sa vision et il faut toujours l’écouter attentivement car elle participe fortement à leur futur. Cela ne signifie pas que l’on doive être d’accord avec elle.

Le premier point que je retiens est les conditions de cette interview. La Wharton School, ce n’est pas rien : c’est une des plus prestigieuses business schools américaines. Si vous visitez Baltimore, faites un tout à Penn. C’est toujours intéressant de visiter les universités américaines mais la Wharton School est vraiment impressionnante  avec son bâtiment de briques et sa coupole d’où l’on a une magnifique vue sur la ville, ses moquettes profondes et les tableaux de maitres… Un luxe que nous ne connaissons que dans les sièges des plus prestigieuses multinationales à la Défense. Lancer un message depuis cette école, où les droits d’inscription doivent bien être au minimum de 60 000 $ par an, n’est pas neutre.

Coursera ne se place pas en concurrence avec les universités les plus prestigieuses, celles-ci n’ont rien à craindre de sa part. Daphne ne prétend pas rivaliser avec leur enseignement, qu’il soit en ligne ou en face à face. Elle s’adresse aux milliers de community colleges et pose la question : « Qu’est-ce qui vaut mieux ? Un bon MOOC ou un mauvais collège ? » et elle sous entend qu’ils sont nombreux. Les community colleges sont des établissements post bac qui servent une population locale. Ils offrent des formations jusqu’au niveau de la licence (bachelor) généralistes et professionnelles. Leurs enseignants ne font pas de recherche, chaque college définit ses critères de recrutement et le contenu des études. Le laxisme de l’organisation des études supérieures aux Etats-Unis fait qu’effectivement leur qualité doit être très variable. La plupart ressemblent à de gros lycées avec quelques milliers d’étudiants et ils deviennent très populaires car les droits d’inscription y sont beaucoup moins élevés que dans les universités classiques. Leur distribution sur tout le territoire des Etats Unis fait aussi que les étudiants peuvent rester à leur domicile. Bref, les études y reviennent beaucoup moins chères. Ce n’est pas pour rien, qu’en ces temps de crise, alors que beaucoup d’américains se posent la question de la valeur de l’investissement dans des études, que le Président Obama envisage d’y rendre les études gratuites.

Mais pour prétendre organiser des formations à distance, il faut dépasser le modèle des MOOC et venir à de véritables cours en ligne avec contrôle des connaissances et cohérence des enseignements acquis. Coursera y vient : contrôle des connaissances avec les « verified certificates » pour lesquels Coursera a mis en place une infrastructure de contrôle à distance des examens, cohérence des formations avec les « specializations » ensemble de MOOC cohérents entre eux. Daphne Koller annonce que Coursera aura bientôt le nombre de modules nécessaires pour couvrir une formation d’université et je la crois. En clair Coursera se place dans la course pour offrir une formation alternative aux colleges pour un moindre coût. Son business model est très clair : des MOOC gratuits mais des droits raisonnables pour obtenir des « certified certificates » et des « specializations ». Pour gagner de l’argent, elle suit le modèle de la grande distribution : beaucoup d’étudiants à prix raisonnable plutôt qu’un petit nombre d’heureux élus à coût élevé. Au passage elle explique clairement pourquoi elle a choisi le modèle de l’entreprise privée, contrairement à EdX. Elle déclare qu’elle ne cherche pas à gagner de l’argent mais simplement à rentrer dans ses coûts. L’entreprise lui permet un circuit de décision court et donc de coller à la réalité d’une évolution de l’enseignement supérieur extrêmement mouvante. Elle ne veut pas devoir attendre une décision, longue à venir de plusieurs sénats universitaires. Elle rejette l’idée d’une pression de ses partenaires privés et explique que les universités qui ont contribué à son offre (mais ne participent pas à la décision) sont beaucoup plus pressées d’avoir un retour de leur investissement, probablement, je pense, parce que développer un MOOC coûte fort cher et qu’il faut trouver les ressources pour continuer. Dans le modèle de l’université américaine qui est une entreprise, je la crois volontiers.

Pour terminer elle explique bien comment elle va étendre son entreprise au monde entier : en traduisant les cours dans les différentes langues, bien sûr, mais également en les localisant, c’est à dire en les adaptant aux cultures locales. Elle est parfaitement consciente de l’importance de cette adaptation. Demain elle distribuera des cours en français pour la France et également en français, mais éventuellement modifiés pour les pays francophones. C’est pourquoi elle est également à la recherche de cours français en provenance des institutions les plus prestigieuses.

Les universités françaises courent-elles un risque ? A court terme, je ne pense pas car notre enseignement est gratuit, ou presque. A plus long terme, peut-être, pour les moins connues. Dans le domaine de la formation continue et tout au long de la vie, qu’elle aborde également dans son message, elle peut prendre une grande part d’un marché que nos institutions n’ont jamais bien abordé. Même nos écoles les plus prestigieuses n’y résisteront pas. Je suis beaucoup plus pessimiste que pour la formation initiale.

Demain, si nous ne réagissons pas, c’est toute la francophonie qui sera atteinte. Si l’Enseignement Supérieur français veut continuer à exister à l’international, dans le domaine de l’enseignement, il est plus que temps de réagir et de mener une politique cohérente. L’état doit investir non seulement pour aider les universités à développer l’offre mais également pour les diffuser. Les britanniques, les espagnols nous précèdent largement et abondent leur plateforme nationale.

Sinon, nous laisserons la place, une fois encore, en Asie comme en Afrique et même peut-être en France à d’autres. Je revendique pour la France, le devoir de participer au développement culturel et à l’éducation, au niveau international.

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