Au loin montent les nuages

indexDepuis quelques mois les modèles économiques des MOOC se précisent, des annonces sont faites tant par les agences que par certaines universités américaines. Qu’est-ce que cela signifie pour nos universités ? Je vous laisse en juger.

Je vous ai déjà parlé de la politique du MIT qui modifie l’organisation de ses enseignements pour pouvoir introduire un enseignement mixte, avec des SPOC, partout où cela pourrait être intéressant. L’année ne sera plus découpée en semestres mais en modules de six semaines ou moins. De cette façon il sera facile de basculer d’un enseignement traditionnel à un enseignement numérique, ou l’inverse. Ce schéma, d’une grande souplesse est-il la voie pour transformer nos enseignements ? Un MOOC ou un SPOC coutent chers. Avec des budgets contraints, que ce soit en finances aussi bien qu’en personnel, où faut-il d’abord porter nos efforts ?

Parce que on m’a demandé, pour une conférence au mois de juin, de parler des modèles économiques pour les MOOC, je me suis penché à nouveau sur le coût de cette forme d’enseignement.

La construction d’un MOOC de six semaines peut être estimée entre 30 000 € pour les plus simples à réaliser, lorsqu’il est facile de transformer un enseignement classique en une forme adaptée, et culminer au-delà de 100 000 € pour les plus complexes. Pour aboutir à ce chiffrage je considère que le MOOC est réemployé, avec quelques modifications, pendant trois fois ou trois ans. Il ne s’agit là que de la part des salaires, consolidés mais pas environnés, en imaginant qu’on dispose du personnel compétant, enseignants comme support technique. La plupart des études arrivent à des chiffrages du même ordre de grandeur.

Etudions maintenant le coût de l’enseignement en fonction du nombre d’étudiants qui le suivent pour un MOOC, un enseignement hybride sous forme de SPOC avec une part de face à face, comme le pratique l’EPFL, ou un enseignement traditionnel avec amphithéâtre et travaux dirigés (voir le graphique ci-dessous).

Pour un MOOC il faut ajouter le salaire des animateurs dont le nombre augmente avec le nombre d’étudiants mais cela le coût varie peu car ils sont peu nombreux et, de fait, noyé dans le coût total surtout lorsqu’on tient de la variabilité de celui-ci.

Par contre lorsqu’on l’utilise ce même MOOC en enseignement hybride (SPOC) il faut ajouter les salaires des enseignants employés pour le face à face, et le coût des locaux employés. J’ai compté un enseignant pour 50 étudiants et une réunion toutes les deux semaines, ce qui n’est pas excessif. Pour les locaux je disposais de peu d’information et je me suis basé sur des prix de location, en les minorant ; ils intègrent donc l’amortissement. Le coût augmente rapidement avec le nombre d’étudiants. En enseignement à distance classique l’environnement des étudiants, en nombre d’heures d’enseignants, est sensiblement le même. Seul le coût des locaux fait la différence. Compte-tenu des variabilités de mes évaluations, je ne ne les ai donc pas différentiés.

Enfin j’ai voulu comparer ce chiffrage à celui d’un enseignement classique. J’ai employé pour cela les normes en vigueur en France : une heure de cours est équivalente à 1h30 de TD et ces séances sont organisées par groupes de 50 étudiants, ce qui est assez conservatif, du moins dans le domaine scientifique. Il faut également y ajouter le coût des locaux. J’ai mouliné tout cela, je me suis amusé à faire varier le coût de réalisation du SPOC et du MOOC pour tenir de la variabilité de mon estimation et, dans tous les cas, j’ai obtenu des courbes comme celles ci-dessous.

 couts

En-dessous de 200-300 étudiants la forme d’enseignement la plus économique est l’approche classique avec l’amphithéâtre. Un enseignement hybride, avec un SPOC, ne devient rentable qu’au-delà de 500 étudiants.

Ne prenez pas ces valeurs à la lettre. Ces limites se déplacent lorsqu’on fait varier les éléments de coût mais restent du même ordre de grandeur. La conclusion s’impose : dans un budget contraint il n’y a guère que pour les premières années qu’on peut faire justifier un enseignement hybride. Au-delà les cohortes sont trop petites.

Il n’y a guère alors que deux solutions : augmenter le nombre d’étudiants ou se regrouper, entre universités, pour partager les coûts de réalisation. C’est ce que viennent de faire quelques universités aux Etats-Unis.

Arizona State University est en réalité le consortium de toutes les universités publiques de cet état. Elles vont ouvrir une première année sous forme d’enseignement purement à distance, avec l’aide de edX qui leur apporte gratuitement son aide, et ils affirment pouvoir délivrer le diplôme de première année pour moins de 6000 $. Cela fera bondir de nombreux lecteurs mais c’est bien moins cher que le prix d’une inscription dans une université publique aujourd’hui aux Etats-Unis. Cela n’est possible que grâce au facteur d’échelle qu’apporte la mutualisation : plus d’étudiants et coûts de développement supportés par le consortium. Mieux encore, les étudiants ne paieront qu’au moment de l’examen. Autrement dit ils ne s’engageront que si ils pensent qu’ils ont une bonne chance de réussir. Même s’ils multiplient le nombre d’enseignants qui dialoguent à distance avec les étudiants, leur courbe de coût est plus proche de celle d’un MOOC que de toute autre.

Autre exemple, celui d’Urbana Champaign university, qui va ouvrir un MBA pour 20 000 $ seulement. Cela peut sembler délirant pour un français mais il faut savoir que l’inscription à ce diplôme peut dépasser 60 000 $ par an ! Urbana travaille avec Coursera, selon un modèle à peu près équivalent. Les étudiants doivent payer Coursera pour obtenir des « verified certificates » puis, déjà avancés, peuvent demander à faire reconnaître leurs acquis pour ce eMBA. Ils paieront alors le supplément pour obtenir un vrai diplôme. La clé de ce modèle tient au fait qu’Urbana espère attirer un nombre supplémentaire d’étudiants sans engager de personnel supplémentaire ni devoir construire de nouveaux locaux sur son campus.

Et derrière ces deux universités, qui trouve-t-on : les deux grandes agences Coursera et edX, seules capables d’offrir un catalogue large. C’est là que mon modèle cloche : je n’ai pas pris en compte le coût du support que ces agences apportent.

Daphne Koller déclare que d’ici deux ans elle offrira le curriculum complet d’une université. Alors Coursera pourra présenter son catalogue aux universités qui voudront construire leurs cursus. Cela n’affectera pas les plus connues mais les plus petites, les plus modestes comme les community colleges, qui deviendront de simples intermédiaires qui assembleront une panoplie de MOOC, y ajouteront un accompagnement et délivreront leurs diplômes. Ces universités ne seront plus que des assembleurs de cours produits par ailleurs et les contrôleurs de connaissances acquises.

Le modèle d’entreprise de Coursera n’a pas changé : ils comptent bien rentrer dans leurs frais au travers de la vente de certifications et de cours produits par d’autres. eEdX est plus discret sur son modèle, à l’abri derrière ses riches donateurs.

Qu’en sera-t-il en France et, plus généralement en Europe, sauf en Angleterre, où le coût de l’éducation est essentiellement payé par l’état ? Il est encore difficile de le savoir. Le numérique prendra sa part et plusieurs entreprises se placent déjà dans la production et la diffusion de cours. L’enseignement privé, en premier, parce qu’il possède une plus grande maîtrise de ses coûts, , se pose déjà la question. Nous ne sommes pas à l’abri de grands bouleversements même dans l’enseignement public. La force des universités et des grandes écoles est leur monopole sur la délivrance des diplômes mais celui-ci pourrait se voir remis en question soit par une modification des règles institutionnelles, soit tout simplement parce que les employeurs considéreraient cette nouvelle forme de diplomation comme tout à fait valable.

Dans l’immédiat ce sont les organismes de formation permanente     qui seront touchés en premier car ils n’ont pas la protection de la diplomation. Mais ce sera le sujet d’une autre chronique.

Dans tous les cas, toutes les institutions d’enseignement supérieur, publiques ou privées, feraient bien de réfléchir rapidement à leur devenir au vu de ces formes émergentes de modèles économiques.

Les MOOC, insidieusement, continuent à transformer le paysage. Nous n’en sommes qu’au début.

7 Comments

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7 Responses to Au loin montent les nuages

  1. Bonjour,

    permettez-moi de vous remercier pour cet article, cependant le choix du vocabulaire me semble définir très clairement son parti pris.

    « Insidieux » ?

    Pour ma part dès qu’on évoque l’accès à la formation au plus grand nombre, il me semble que le choix d’insidieux est inapproprié.

    L’accès à la formation à toujours eu un coût, réfléchir à une méthode de diffusion plus large en réduisant les coûts, mutualisant les moyens est un mécanisme normal.

    – L’accès à la lecture et aux livres pour tous ont ils été des choix insidieux ?
    – La numérisation et l’accès à des supports dématérialisés pour tous ont ils été des choix insidieux ?

    Les MOOC continuent à transformer le paysage, le niveau des apprenants, leurs capacités à appréhender une formation dématérialisée, les besoins d’accompagnement en présentiel (soutien, personnalisation, adaptation aux besoins du monde de l’entreprise).

    Nous n’en sommes effectivement qu’au début d’une nouvelle façon d’apprendre et d’enseigner.

    Comme toujours de nombreux modèles économiques se greffent sur les offres et possibilités de masse.

    Cordialement Manuel

    • Yves Epelboin

      J’ai employé le mot « insidieux » pour exprimer qu’il se passe des choses dont on ne perçoit que très peu les mécanismes. D’où mon titre d’ailleurs. Comme de nombreuses nouveautés elles peuvent être employées de façons très différentes. La question à laquelle je ne sais pas répondre est de savoir ce que sera le rôle des agences qui diffusent les MOOC demain, parce que sans elles aucun de ces modèles ne fonctionnent : possibilités de masse ne signifie pas gratuité. Je maintiens le mot !

  2. Michel Kermagoret

    Je suis surpris par le fait que vous considériez que le coût d’animation soit constant quelquesoit le nombre d’étudiants.
    Il serait plus juste de considérer une charge x minutes / jour et par étudiants actifs ça ferait une courbe dont le prix augmenterait en fonction du nombre d’étudiants.
    Même si on prend 10″ en moyenne par étudiant et par jour on arrive à 9000″ d’animation par jour soit près de 3h, ce qui commence à ne pas devenir négligeable (c’est un tiers temps)

    Ca ne changerait pas le sens de votre démonstration : à partir d’un certain nombre d’étudiants le Mooc est plus rentable…

    Une des questions pour le futur est la valoristion de ces x minutes par jours, un jour ou l’autre va se poser la question des équivalences (si je fais x heures d’animation alors je ne fais pas x heures de formation présentielle) et ceci d’autant plus que certains Mooc ont des pics d’activité en soirée ou le week-end.

    • Yves Epelboin

      Je les prends en compte mais cela ne se voit pas car cela se noie dans les coups. Si vous regardez attentivement vers 400 – 500 étudiants il y a un petit décroché car je double le nombre de tuteurs : ils passent de deux à quatre. Un tuteur coute beaucoup moins cher qu’un enseignant MdC ou prof, d’autre part son intervention n’est pas avec tous les étudiants mais ceux qui s’expriment dans les forums, c’est à dire une minorité. On n’est pas à 3h par jour soit 21h par semaine !

  3. Denis

    Bonjour,
    Vous pourriez compléter votre article en décrivant OMS CS (Online Master of Science in Computer Science) de Georgia Tech, qu’on peut considérer comme le précurseur d’un autre modèle.
    Cordialement.

    • Yves Epelboin

      Absolument, d’autant que je les connais bien pour avoir été invité à Atlanta à un congrès commun mais dans cette publication je ne pouvais pas tout citer et je trouve particulièrement emblématique une première année d’université et un MBA.

  4. Pingback: Le numérique n’est pas une béquille ! | Innovation et enseignement

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