Uberisation or not : that is the question

katsushika_hokusai_-_thirty-six_views_of_mount_fuji-_the_great_wave_off_the_coast_of_kanagawa_-_google_art_projectJe m’apprêtais à écrire un billet sur les learning analytics, sujet très chaud largement discuté en novembre dernier à Educause et en France également avec l’excellent séminaire organisé au Ministère début décembre, lorsque m’est parvenue l’édition du 18 décembre de Educpros sur l’ubérisation de l’Enseignement Supérieur. Je n’ai pas pu résister à la tentation de commenter cet article.

Non, les MOOC ne permettront pas une révolution de l’Enseignement Supérieur, du moins dans les pays les plus avancés où il existe un réseau dense d’institutions d’enseignement supérieur. D’abord l’expérience a maintenant amplement montré que l’histoire du petit gars qui progresse au travers des cours qu’il étudie le soir dans son gourbi n’est … qu’une histoire. Les MOOC profitent à des personnes éduquées, insérées dans leur métier qui veulent progresser, s ‘améliorer ou simplement apprendre. Peu d’étudiants y participent et le plus souvent ils suivent des cours sans rapport avec leurs études. Je parle bien de MOOC, c’est à dire de cours ouverts à tous et non des cours privés dont ils peuvent disposer dans leur établissement comme c’est le cas à l’EPFL par exemple.

Lorsqu’on examine les communications à Educause 2015 (elles sont disponibles à l’adresse http://www.educause.edu/annual-conference/2015) qui est, je le rappelle, la référence pour le numérique dans l’Enseignement Supérieur américain, le mot MOOC a disparu ou, plus exactement, il a perdu ses deux premières lettres. Il n’est plus ni massif ni ouvert pour la plupart des cours en ligne. Les MOOC continuent à exister, il s’en produit un grand nombre mais ce n’est plus qu’un produit dérivé des cours en ligne que les universités construisent pour leurs propres étudiants. De nombreux prestataires l’ont bien compris, qui ont déserté l’université, comme Udacity et se tournent vers la formation continue et les entreprises. Là sera probablement la vraie révolution.

Les universités qui emploient des MOOC (ASU, Urbana, MIT…) dans leur formation diplômante le font pour attirer de nouveaux étudiants en leur proposant un début de formation à coût réduit (et non une formation comme cela a été écrit) où l’on ne paye que si l’on réussit. Ce point est très important. Il s’apparente à une garantie commerciale du genre « satisfait ou garantie de retour du produit ». N’oublions pas que les étudiants sont des clients d’universités toutes pensées, même pour celles qui sont publiques, sur le modèle de l’entreprise et, à une époque, où l’ensemble des américains s’interroge sur le retour de l’investissement dans des études supérieures, proposer de payer en cas de réussite uniquement trouve une résonance particulière. Les universités qui proposent ce modèle sont encore peu nombreuses et rien ne permet encore de savoir s’il se généralisera. Remarquons que les universités qui ont initié ce mouvement emploient leurs propres MOOC, ce qui est très restrictif par rapport à la richesse du catalogue de Coursera et EdX. Plusieurs responsables américains que j’interrogeais étaient dubitatifs sur ce mouvement mais n’écartaient pas la possibilité, au cas par cas, de donner des crédits à certains candidats en fonction des succès aux MOOC qu’ils auraient suivis. Et contrairement à ce qui a été dit, ces université, le plus souvent,s ne proposent pas des cursus complets mais des débuts de cursus. Et pour celles qui le font, c’est, de fait, un enseignement à distance avec suivi individualisé des étudiants comme à Champaign ou Georgia Tech. Aucune université américaine, à ma connaissance, n’envisage encore de délivrer des diplômes en utilisant uniquement un catalogue de MOOC. Coursera sera peut-être la première car on peut imaginer, si on écoute bien Daphne Koller, qu’il étende son champ d’activité en étant à la fois université et distributeur de MOOC.

Est-ce transposable en France ? Ce n’est pas évident. D’abord parce que les études ne coutent rien, du moins dans les universités, et que cette méthode ne présente donc aucun gain financier intéressant. Il serait intéressant de connaître le point de vue des Ecoles privées sur ce point. Leur logique est plus proche de celle des Américains et cela peut les intéresser.

Alors le AIRBNB des universités ? La possibilité d’un Uber qui proposerait une formation à la carte aux étudiants en picorant dans les catalogues de MOOC de diverses universités ? Notons qu’il est difficile aujourd’hui de faire reconnaître des ECTS obtenus dans une autre université que la sienne, étrangère en particulier, pour obtenir son diplôme en dépit des intentions de la déclaration de Bologne. De même le changement d’université nécessite toujours l’aval d’une commission alors que nos diplômes sont nationaux et en principe équivalents. Intégrer des MOOC, certifiés avec des ECTS, dans un cursus n’est donc pas évident. Une uberisation me semble bien difficile. Nous sommes encore dans un monde où le diplôme a un sens. Ceci est vrai partout et, hélas, particulièrement en France où le parchemin obtenu à 25 ans définit le plus souvent le parcours professionnel. Même aux Etats-Unis, en dépit de ce qui est dit, le diplôme conserve sa valeur car l’université est beaucoup plus qu’un diplôme : c’est peut-être la forme moderne, dans nos sociétés, des rituels de passage à l’état adulte Rappelons également que l’idée de pouvoir porter des ECTS, acquis dans un établissement, dans un autre est une part du business model de Iversity, en Allemagne, qui imaginait pouvoir jouer le rôle d’intermédiaire pour aider les étudiants à construire des diplômes multi-universités. Mais apparemment cela ne fonctionne pas encore.

Encore une fois je vois beaucoup plus de motivations pour les Business Schools pour se lancer dans ce chemin.

Je crois beaucoup plus à l’Uberisation de la formation continue. Les organismes qui proposent aujourd’hui leurs cours ont du souci à se faire. Je suis convaincu que des brokers vont se mettre en place pour proposer aux entreprises des formations construites à partir des catalogues de MOOC des nombreuses start-ups qui émergent aujourd’hui. Tant mieux pour elles, tant pis pour les traditionnels. Les universités étant malheureusement peu investies dans la formation continue ne sont pas celles qui souffriront le plus.

La vague des MOOC serait donc passée et le roc de l’université émergerait à nouveau des flots ? Pas si simple. Comme je l’ai déjà écrit, la pédagogie est un processus dont la transformation est lente car elle agit sur l’humain. Les MOOC ne sont pas une technologie mais un bouquet constitué de technologies déjà éprouvées. La vague est donc beaucoup plus lente qu’on ne le pense. Mais elle monte. Les MOOC transforment l’enseignement à distance et présentiel. La séparation entre les deux approches n’a plus de raison d’être. Selon les cours, selon les matières, selon le bon vouloir des enseignants et le désir des étudiants, le curseur se déplacera de plus en plus entre ces deux extrêmes. Les universités offriront toutes les approches possibles mais en conservant, à la différence des MOOC, une interaction et des échanges entre enseignants et enseignés. Mieux encore on peut espérer les améliorer en transformant la part la plus transmissive de de l’enseignement en toutes sortes d’approches plus personnalisées. Encore une fois, c’est là, sel c’est cela on moi, la vraie révolution des MOOC dans l’Enseignement Supérieur.

Ciao Uber.

Mes meilleurs vœux pour la nouvelle année et … bons MOOC !

3 Comments

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3 Responses to Uberisation or not : that is the question

  1. Bonjour Yves et merci pour ce nouveau billet !

    Sur ton « Les MOOC profitent à des personnes éduquées, insérées dans leur métier (..) Peu d’étudiants y participent et le plus souvent ils suivent des cours sans rapport avec leurs études. »

    Dans le cas du MOOC GdP et pour la première session de l’année (fin septembre), nous avons 1500 et 1700 étudiants inscrits via 24 établissements partenaires. Nous avons un portail d’entrée spécifique http://goo.gl/tiW9BZ

    Alors certes, ce ne sont que 10% des inscrits, mais le taux de rétention est nettement plus élevé : par exemple, on doit arriver à plus du quart des 3900 lauréats du parcours classique.

    Par contre, il y a une grosse différence dans le dispositif d’apprentissage entre le public autodidacte et les étudiants
    Voir notre Guide d’intégration du MOOC dans une formation https://twitter.com/R_Bachelet/status/641974005709279232

    => Je pense que l’erreur est de croire qu’un MOOC fonctionne de la même manière avec les deux publics, alors que ce n’est pas du tout le cas. C’est avant tout le rôle décisif de l’enseignant « local » que l’on met en évidence.

    Voir aussi notre papier à QPES 2015 « Intégrer un Mooc dans un cursus » http://fr.slideshare.net/bachelet/integrer-un-mooc-en-formation-initiale-colloque-qpes-2015

    • Yves Epelboin

      Bonjour Rémi,

      Merci pour ton commentaire que je partage entièrement. Il n’y a pas de désaccord entre nous : un MOOC dans un cursus, comme tu le fais, n’est pas un MOOC au sens commun. Cela devient pour moi un SPOC car, comme tu l’expliques bien, il y a un suivi des enseignants et les étudiants, par définition, sont sélectionnés : ils appartiennent à un niveau précis. Je sais bien que le contenu est le même mais l’emploi est différent d’où mon insistance à changer la dénomination.Quand je parlais du peu d’étudiants, je pensais aux « inscriptions libres » dans un MOOC, pas quand ils sont intégrés au cursus.

      La force de GdP, grâce à ton opiniâtreté, est d’avoir su « le vendre » pour les cursus intégrés.

      Cela rejoint la stratégie de beaucoup d’universités américaines qui « font » des MOOC. Dans la réalité elles construisent un cours en ligne pour leurs étudiants, des SPOC, et en offrent certains au public.

      Bonne année

  2. Bonjour,

    Merci de cet article qui replace clairement les enjeux dans leur contexte.

    L’ anticipation tous azimuts de phénomènes d’ubberisation conduit à une impasse dès lors qu’il s’agit de penser l’avenir de l’enseignement supérieur.

    Cela pour plusieurs raisons :

    1/ La méconnaissance du public étudiant qui est constitué principalement d’élèves issus du secondaire de niveau académique moyen (entre 10 et 14 de moyenne au bac). Ces étudiants sont davantage à la recherche d’un projet professionnel que d’un accès à des savoirs sans limites. Ils recherchent un cadre propice à leur épanouissement, des points de repère ainsi que des mentors autant capables d’accompagner que de transmettre.

    L’idée d’un étudiant autonome dès les premières années de ses études supérieures relève du leurre en l’état actuel dû système d’enseignement secondaire. Plus tard, en second cycle, l’accroissement du niveau de spécialisation n’est recherché que parce qu’il permet d’optimiser les stratégies d’insertion professionnelle. Hormis pour une portion infime d’étudiants, la recherche d’établissements possédant des réseaux professionnels denses voire proposant dès systèmes d’alternance semble être une stratégie privilégiée. Dans ce cadre le coaching, l’individualisation des parcours, etc. sont les approches plébiscitées.

    C’est d’ailleurs pour cela que l’enseignement privé hors contrat a connu un succès croissant même si le contexte économique défavorable actuel rend – pour un temps ? – davantage solvable l’université. En ce sens, généraliser mooc ou autres formes d’enseignement à distance ne reviendrait qu’à accentuer cette tendance.

    2/ Le glissement vers une pédagogique de type expérientiel pour laquelle le contenu de formation ne peut être dissocié de l’expérience vécue. Le succès des formations liées au design, au numérique et à la création en témoigne. Elles sont celles pour lesquelles la pédagogie de projet ne peut être contournée. Cette pédagogie de projet supporte très peu la desintermédiation du processus pédagogique.

    3/ L’impérieux besoin de poursuivre la construction sociale des individus au travers d’une identification, d’une appartenance claire et identifiée à un groupe ou à un réseau qui dicte ses rythmes qui transmet manière de faire et points de repères. Quels parents accepteraient de voir leurs enfants s’enfermer dans un univers exclusivement numérique constitué de réseaux sociaux et de mooc ? Quels étudiants le supporteraient vraiment ?

    Alors que le développement des compétences transversales semble être la nouvelle boussole de la construction pédagogique, l’idée d’un arbitrage en faveur de savoirs illimités, au nécessaire dépend de la construction des individus, ne peut relever que de la posture. Cela ne condamne en rien l’utilisation proportionnée des outils numériques pour réinventer la pédagogie. Au contraire !

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