Le bal des hypocrites

J’aurais volontiers employé un titre un peu plus rude mais je veux rester poli.

J’avais la tentation de m’exprimer sur ParcourSup, tout au long de cette année, mais d’autres l’ont très bien fait et j’ai donc préféré rester silencieux. Mais aujourd’hui je suis en colère et je veux le dire.

Lorsque je vois certains faire la comparaison des chiffres de ParcourSup avec ceux de l’ancien système je me demande s’ils ne devraient pas prendre des cours de maths élémentaires ou s’ils ont oubliés de rester un tant soit peu objectifs. Alors que les processus d’affectation obéissent à des logiques complètement différentes, comment peut-on faire une comparaison dès à présent ? Cela revient, comme me l’expliquait mon instituteur, il y a fort longtemps, à additionner des poires et des pommes. Le nouveau système est progressif, ce que certains lui ont reproché, et donc il ne pourra être comparé quantitativement à l’ancien que lorsqu’il sera terminé.

Ensuite, dans les longues protestations, on a le sentiment d’un regret d’APB et de l’heureux temps où tout un chacun pouvait s’inscrire comme il le voulait et il où il aurait suffi d’ajouter des moyens pour régler toutes les difficultés. On y voit souvent affirmer le droit, pour chaque étudiant, de se lancer dans n’importe quelles études de son choix. Certains parlent même de trahison d’un pacte républicain !

Où était le pacte républicain, lorsqu’au moyen d’un simple exercice corrigé au tableau, je pouvais évaluer, assez précisément, au début du premier cours de L1 où j’enseignais la physique, le nombre des étudiants qui réussiraient ? Où était le pacte républicain lorsque je voyais ceux qui ne l’avaient pas résolu, s’enfoncer progressivement dans l’échec ? Et je parle de conditions de travail plutôt favorables avec jamais plus de 25 étudiants par TD, où certains étaient tellement coincés qu’il devenait impossible de les interroger, de leur demander de passer au tableau sans avoir le sentiment de les torturer (vive la prise en compte d’un oral au baccalauréat !). Seuls les bons, traduisez ceux qui avaient toute raison de penser qu’ils réussiraient, profitaient de ces conditions favorables.

Où était le pacte républicain, lorsque nous avions mis en place un tutorat au premier semestre, tutorat où j’étais responsable d’un groupe de 16 étudiants, qui avaient régulièrement des rendez-vous collectifs avec moi et un entretien individuel deux fois dans le semestre, et qui disparaissaient avant le second ?

Où était le pacte républicain lorsque je proposais, à l’issue des partiels du premier semestre, après lesquels je recevais individuellement tous les étudiants lorsqu’ils refusaient, à une écrasante majorité, la proposition de changer de section pour entreprendre une remise à niveau, ce qui, certes, signifiait qu’ils renonçaient à passer l’examen de fin d’année mais qu’ils augmenteraient fortement leurs chances de réussir l’année suivante ?

J’ai trop vu d’étudiants malheureux, traumatisés par leur échec progressif, pour pouvoir encore supporter cette illusion que chacun peut s’engager, la fleur au fusil, dans quelques études que ce soit. Et les nouvelles technologies, dont je fus le premier à appliquer les préconisations que je faisais aux autres, n’y ont pas changé grand-chose. Il est bien connu maintenant que ceux qui réussiront réussissent mieux en les utilisant mais que cela ne déplace que très marginalement le taux de réussite.

Alors, on parle de jeunes choqués, traumatisés même par les résultats de ce premier tour ? Je pense qu’il vaut mieux les alerter aujourd’hui plutôt que de vraiment les traumatiser demain lorsqu’ils réaliseront qu’ils sont en échec.

Ce système est-il parfait ? Certainement pas. On ne peut pas transformer en un an un système désuet qui avait été pensé, il y a des dizaines d’années, lorsque la frange la plus favorisée des français seulement, accédait à l’enseignement supérieur.  Contrairement à ce que certains osent affirmer, ParcourSup est plus démocratique que l’ancien système. APB était un fusil à un coup et nombreux étaient ceux qui choisissaient une voie par sécurité. Le nouveau système a l’avantage de permettre à des jeunes qui n’auraient jamais envisagé certaines études de faire des choix supplémentaires, au cas où, puisqu’il n’y a pas de priorité, puis, découvrant des acceptations dans des études qu’ils n’auraient pas vraiment envisagées, de changer leur décision.

ParcourSup devra certainement évoluer et être modifié progressivement au fur et à mesure des années et de l’expérience acquise. Il faudra que toutes les universités jouent clairement leur rôle et osent prendre leurs responsabilités lorsqu’elles acceptent les étudiants dans un parcours. Cette acceptation doit être un engagement pour les deux parties, les universitaires ne doivent pas jouer les Ponce Pilate et doivent clairement expliquer et publier les critères, spécifiques à leur domaine et à leur institution, que leur expérience les a amenés à employer. Peut-être faudra-t-il aller jusqu’à mettre en place, comme en Grande Bretagne, un système incitatif, financé par le ministère, où les universités s’engageraient sur la réussite en prenant la responsabilité de leurs critères de choix. Il faudra des financements pour rendre cette orientation entièrement opérationnelle mais il me semble que l’éthique de notre profession nous oblige à faire le maximum dès à présent car on sort enfin de l’immobilisme. Certaines universités l’ont compris, d’autres non.

Il convient dès cette année de trouver une solution pour tous ceux qui aspirent à poursuivre des études. Mais il serait criminel de leur ouvrir des voies dont on sait que ce ne sont que des impasses. Ce n’est pas être républicain que de donner l’illusion d’un choix qui n’en est pas un. L’année supplémentaire L0 peut être une proposition à condition que les universités jouent le jeu et que l’entourage des lycéens, je pense d’abord à leurs professeurs au lycée, les convainc que cette proposition alternative n’est pas un échec mais une voie raisonnable pour commencer.

C’est à cette condition que ce système qui comprend effectivement une part de sélection, mais sélection sur les niveaux, remplira le pacte républicain.

Voilà, c’est dit.

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3 Comments

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3 Responses to Le bal des hypocrites

  1. Dalle

    Merci mille fois, c’est bon de lire clairement ce que beaucoup pensent encore confusement.
    Je vais partager avec plaisir

  2. Novion

    Merci pour cette explication franche et honnête.
    Juste un petit mot
    On pourrait souhaiter une politique de recrutement plus claire en PACES où nombre de lycéens s’engagent imprudemment sans grande chance et où les échecs sont très traumatisants pour certains.
    Un prof principal de TS.

  3. Bravo pour cette chronique avec un titre assez explicite de la situation. Hypocrisie et création de nevrose chez les jeunes !

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