Apprendre à coder, penser en startup : deux piliers de l’innovation au Kenya

L’histoire de Njeri Chelimo illustre parfaitement le proverbe “là où il y a une volonté, il y a un chemin”. Cette jeune Kenyane de 20 ans voulait initialement assister aux cours d’une « hack school” à New York. Après plusieurs semaines de galères administratives et un refus de visa… elle transforme le problème en opportunité en créant sa propre hack school à Nairobi.

Quand nous avons rencontré Njeri, ses étudiants étaient très occupés ; leur programme de 12 semaines touchait à sa fin et l’heure était au prototypage de projets. Pour enseigner, Njeri s’est tournée vers Twitter où elle a interpellé les étrangers de passage à Nairobi, curieux de comprendre comment le Kenya est devenu l’un des épicentres de l’innovation en Afrique. Elle a ainsi pu recruter bénévolement des codeurs, des designers et des entrepreneurs de San Francisco, d’Australie et d’ailleurs.

La Nairobi Dev School, est gratuite mais elle a un coût pour Njeri, notamment les deux pièces qu’elle loue à proximité du iHub, le coeur de la scène startup(s) au Kenya. “Dans la première salle, nous donnons les cours. La seconde salle permet aux équipes de réfléchir et travailler sur leurs projets. J’aimerais y mettre plus de coussins, de sofas — aussi des tableaux — et des réserves de post-it pour lancer des idées”. Le loyer est son principal poste de dépense… et là encore, ce sont les médias sociaux qui lui ont permis d’y faire face. Sa campagne de crowdfunding a récolté 15 000 dollars, de quoi tenir une année de Dev School, après quoi, elle devra retrouver des financements.

La valeur ajoutée de l’école, ce n’est pas vraiment le développement en tant que tel. Ce que Njeri a souhaité mettre en place, c’est un travail “autour du code”, sur le management, les modèles économiques, le marketing, les études consommateurs. L’objectif, c’est que les étudiants façonnent des projets qui puissent réussir dans le Kenya d’aujourd’hui. Deux des équipes rencontrées travaillaient ainsi sur des projets qui « digitalisent » le secteur du tourisme, clé pour le pays, où les nouvelles technologies peuvent améliorer l’expérience utilisateur, de la navigation au paiement.

Il est intéressant de considérer la Dev School dans l’écosystème plus large de la technologie à Nairobi. “En fait, nous sommes une étape première, qui précède aux Startup Weekend”, confesse Njeri. “Avec des compétences techniques et managériales, c’est plus utile de participer à ce type de hackathon. Les développeurs doivent savoir écrire, identifier des problèmes réels, pour avoir un impact”.

devschool

Plus globalement, le projet de Njéri doit être pensé dans le contexte de l’innovation en Afrique. Eustace Maboreke travaille pour Afralti, un centre d’excellence et de formation pour les nouvelles technologies de communication, qui opère depuis 20 ans en Afrique. Son acolyte Martin Obuya, formé dans l’ingénierie des satellites, est l’un des hommes à tout faire à iHub. Touts deux voient ce mini-cluster comme un endroit où échanger et créer le maximum de collisions possibles entre entrepreneurs, investisseurs, et compétences techniques.

En fins observateurs de la scène kenyanne et africaine, ils mettent en garde contre le court-termisme. Ils expliquent ainsi qu’avec le succès du système de monnaie mobile Mpesa, de plus en plus de codeurs se sont spécialisés dans la finance et la banque. Résultats : d’autres besoins locaux sont laissés de côté, comme la culture, mais aussi les transports, alors que les villes africaines en pleine croissance sont de plus en plus compliquées à parcourir.

La mission d’Eustace s’inscrit donc dans le prolongement du projet de Njeri. Avec Afralti, il tente d’apprendre aux PME et aux grandes entreprises africaines à “penser comme des startups”, avec des ateliers dédiés au prototypage et à l’accélération de projets. L’objectif est de tourner des gens à priori déjà formés en “intrapreneurs”, capables d’innover au sein de leurs entreprises. À côté des ateliers, Eustace a aussi mis en place des outils d’évaluation des compétences, côté candidat comme côté fiche de poste. “Pour la plupart des gamins d’aujourd’hui, il n’y a que les applications qui comptent, mais leur profil, mieux analysé, pourrait être mieux utilisé dans d’autres secteurs”, ajoute-t-il.

Le défi auquel participent Njeri et Eustace, c’est bien celui de la construction, à plus long terme, d’une capacité d’innovation en Afrique. Comme aux Etats-Unis et ailleurs, l’éducation est clé pour convertir des entrepreneurs couronnés de succès en mentors et en investisseurs. Eustace précise qu’au Kenya, le succès peut vite monter à la tête : “Quelques millions et l’heureux élu ira s’acheter une belle voiture, faire la fête et prendre sa retraite très tôt. Nous devons incuber des jeunes talents pas tant pour la croissance et les “sorties”, mais surtout pour retenir les entrepreneurs” ajoute Martin.

Le potentiel de l’Afrique est immense, avec près de 60% de sa population en dessous de 25 ans. Il faut cependant une vision de long terme et des outils adaptés pour les former et les faire gagner en autonomie.

>> Image : photo de Martin Pasquier (©)

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