L’orientation au rapport

Le rapport annuel 2020 de l’IGESR vient d’être publié. Il a pour titre : L’orientation, de la quatrième au master[1]. Le précédent avait pour thème, l’autonomie des établissements scolaires du second degré. L’ancienne I.G.A.E.N.R. réalisait un rapport annuel d’activités, désormais l’ IGESR choisit un thème chaque année. Mais compte tenu de la situation sanitaire, ce rapport fut rédigé durant deux ans. Son pilote est Michel Lugnier et ses co-auteurs, Amaury Flégès, Frédérique Weixler[2], Olivier Rey, avec la participation de Didier Lacroix.

Je propose une première réaction à chaud après une lecture en diagonale. J’espère pouvoir poursuivre une lecture critique dans de futurs articles.

La nature de ce rapport

Ce document propose une histoire et une analyse de l’orientation en France en prenant la question sur un espace système très important, de la quatrième au master ! Je crois que c’est la première fois qu’un rapport s’attache à une telle amplitude de l’orientation d’une manière aussi systématique. Cette partie du document est passionnante et éclaire certains aspects propres à notre organisation-conception française de l’orientation. Il propose également une série de préconisations dont je proposerai plus loin quelques discussions.

C’est d’abord un excellent travail qui donne une vision très large de l’orientation en France. La partie historique est passionnante. Et quatre dimensions sont plus particulièrement analysées : les procédures, l’information, le décrochage et l’offre de formation.

Marie-Christine Corbier résume ce rapport dans Les Echos[3] de la manière suivante : « C’est un rapport qui dresse un état des lieux sévère de l’orientation des élèves. Dans un document de 250 pages, le ministère de l’Education nationale déplore « l’absence de coordination » entre les différents acteurs de l’orientation. Le rôle des psychologues de l’Education nationale est jugé « limité » au vu de leur « nombre réduit ». Quant aux enseignants, très sollicités par les élèves, ils ne se sentent pas « nécessairement compétents » pour les accompagner. La diffusion de l’information est aussi jugée « peu lisible », alors qu’à l’heure des réseaux sociaux, il faudrait des « ressources adaptées ». »

Au fond le problème n’est pas le problème, mais les moyens que l’on met pour le résoudre. Au contraire, je pense qu’il faut affirmer que l’orientation en France n’est pas un processus psychologique que l’on aide plus ou moins bien, mais un processus organisé institutionnellement. Ce n’est pas un processus « naturel ».

D’où mon interrogation sur la nature des préconisations formulées dans ce rapport et au nombre impressionnant.

24 préconisations !

Et quelles préconisations.

Après une analyse aussi poussée du fonctionnement de l’orientation dans notre système, j’aurai supposé trouver des préconisations proposant des modifications, et bien c’est pas tout-à-fait ça ce qui est indiqué.

En résumé on trouve tout d’abord un paquet de préconisations portant sur l’amélioration des connaissances statistiques, ce qui n’est pas mauvais en soi, mais non pas au profit des élèves et des familles, voire des acteurs de terrains, mais pour celui des décideurs nationaux qui auraient besoin de mieux connaître les processus d’orientation dans notre pays. On trouve par exemple la préconisation 4 : Renforcer la coordination des systèmes statistiques ministériels dans le cadre du bac – 3, bac + 3. Ou encore la préconisation 8 : Poursuivre et amplifier le développement de l’outil national d’immatriculation et de consultation de façon à créer un identifiant unique pour chaque élève/étudiant ; ceci permettrait de généraliser les suivis de cohorte.

Une deuxième séries de préoccupations tourne autour de l’établissement de consensus : la préconisation 9, Stabiliser les notions de réorientation et de réussite dans l’enseignement supérieur ; la préconisation 10, Définir précisément la notion de réseau ; ou encore la préconisation 11, Définir dans un texte de politique générale les attendus ministériels en matière d’orientation. Cette série de préconisations est encore au bénéfice immédiat des décideurs, en espérant que ce consensus sur les notions leurs permettront de concevoir et de prendre les bonnes décisions concernant l’évolution de notre système d’orientation.

Vient ensuite une série conséquente de préconisations qui recherchent l’amélioration de l’accompagnement des élèves, à réaliser pour l’essentiel dans l’établissement.

Quelques préconisation portent sur la formation des personnels de toutes catégories.

Donc pour moi une déception : aucune préconisation franche sur une modification du fonctionnement de l’organisation même de l’orientation. Pas de modification ni des procédures d’orientation ni de Parcoursup.

Mais je voudrais insister sur une préconisation, la préconisation 17.

Une préconisation particulière

La formule de cette préconisation 17 est alléchante, en tout cas pour moi :

Préconisation 17 : Sortir de l’ambiguïté qui entoure l’existence de trois voies de formation au lycéeAssumer la coexistence d’une voie professionnelle et d’une voie technologique aux finalités distinctes et d’égale dignité. En assurer l’égale promotion sans occulter les spécificités inhérentes à chacune et les différences entre les parcours auxquels elles préparent dans l’enseignement supérieur. Si la voie professionnelle se singularise notamment par sa double finalité (insertion professionnelle, poursuite d’études) et l’alternance des périodes de formation (établissement, entreprise) qui doit conduire à adapter l’offre de formation en BTS à la demande de plus en plus importante de poursuite d’études, la voie technologique constitue une originalité française par rapport aux autres systèmes européens d’éducation, qui devrait être un atout valorisé en matière de diversification des voies de la réussite au lycée et de poursuites dans l’enseignement supérieur.

« Sortir de l’ambiguïté qui entoure l’existence de trois voies de formation au lycée ». Bien sûr, mais comment ? « Assumer la coexistence », « assurer l’égale promotion », voilà de belles intentions. Mais je ne pense pas qu’elles puissent être suffisantes tant que nos procédures d’orientation soient maintenues en fin de collège. Le rapport lui-même indique le triage fin de troisième se fait sur la base de la réussite scolaire. Il indique même que « De nombreux travaux de recherche ont mis en effet en évidence le lien circulaire entre la motivation des élèves, les apprentissages, la réussite scolaire et le choix d’orientation, lui-même étroitement lié aux performances scolaires » (p. 105)

Comme si la distinction de ces voies ne se faisaient pas par les deux bouts. A la sortie la hiérarchie salariale et à l’entrée la hiérarchie scolaire. Nos procédures d’orientation reposant pour l’essentiel sur la valeur scolaire (elle-même objet d’une hiérarchisation des matières), renforcent la hiérarchie de ces voies.

Mais

Ce rapport signe une sortie d’une période : les difficultés d’orientation ne sont pas causées par les personnels d’orientation….. Il faut dire que leur nombre est réduit et que d’autres acteurs sont impliqués dans le processus. Le slogan « l’orientation c’est l’affaire de tous » s’est mis en œuvre.

Les réactions qui commencent à tourner sur les réseaux consistent à dire que bien sûr les difficultés viennent du fait de la réduction des effectifs des personnels d’orientation, mais aussi que les enseignants ont déjà bien d’autres charges pour prendre celle-ci en plus. Cela ne fait que maintenir la même interprétation de l’orientation comme phénomène en soi.

Bernard Desclaux

[1] On peut récupérer le rapport, la synthèse et les annexes à partir de la page du site du ministère https://www.education.gouv.fr/publication-du-rapport-thematique-annuel-2020-de-l-igesr-l-orientation-de-la-quatrieme-au-master-325852

[2] J’ai rétabli l’orthographe de son nom qui apparait dans le rapport : « Frédérique Wexler ». Elle a publié il y a peu un livre dont j’avais fait une recension pour les Cahiers pédagogiques : Le livre du mois du n°564 – L’orientation scolaire. Paradoxes, mythes et défis, https://www.cahiers-pedagogiques.com/l-orientation-scolaire-paradoxes-mythes-et-defis/

[3] Education : l’orientation des élèves à nouveau épinglée https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/les-enseignants-invites-a-simpliquer-plus-dans-lorientation-des-eleves-1358235

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This entry was posted on mercredi, octobre 27th, 2021 at 11:04 and is filed under Orientation, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Responses to “L’orientation au rapport”

  1. Annick SOUBAI Says:

    Il est certain que la création d’un identifiant élève unique comme celui dont nous disposons par notre immatriculation à la sécurité sociale faciliterait le suivi des parcours de la maternelle jusqu’à la retraite dans une conception de la formation tout au long de la vie. J’ai moi même fait cette recommandation en 2000, il y a plus de 20 ans quand je cherchais à produire des statistiques fiables sur le décrochage dans le bassin de Nanterre.

    La maîtrise de la statistique permet une gestion des flux plus éclairée. L’orientation, dans une de ses acceptations consiste en effet à organiser la manière dont les élèves puis les étudiants passent de filières en filières et de paliers en paliers. L’appareil statistique est en France très complet et l’on a une idée précise du devenir des élèves, sur un plan macro et microscopique. On peut bien-sûr encore affiner ces données mais elles ne changent pas les constats déjà connus. Que fait-on avec la réalité que l’on a ? Des notes et des livres entiers sont là pour la décrire.La question reste ,à mes yeux, uniquement de l’ordre du politique. C’est ainsi que les procédures peuvent être modifiées dans un sens ou dans un autre.

    La seconde dimension de l’orientation est celle de ce que l’on appelait autrefois l’éducation des choix ou l’éducation à l’orientation.Cette dimension reste en France, dans l’ordre de l’impensé, même si 54 heures lui sont théoriquement dédiées.Aucun programme n’existe, aucune formation digne de ce nom n’est prévue. Les psychologues de l’éducation concentrent leur activité sur des entretiens, qui ne sont pas de nature à répondre aux enjeux d’une éducation à l’orientation. Les professeurs principaux, fussent-ils deux, ne sont pas non plus formés et même s’ils ont beaucoup de bonne volonté, ils ne peuvent en l’état actuel répondre totalement aux besoins de leurs élèves. Ils sont souvent dépassés et comment ne pourraient-ils pas l’être? L’orientation est une question sensible dans notre société, elle parle de l’avenir et de la place que chacun y occupera. Or, cette question est sûrement une question philosophique,elle interroge le sens de la vie. Elle est une question psychologique, elle interroge nos désirs. Elle est une question économique, elle interroge l’allocation de ressources à l’éducation et la manière de prélever l’impôt pour ce faire. Elle relève enfin de la politique publique, qui est la manière d’engager une société vers un avenir suffisamment durable. Or, cette question, je ne la vois jamais posée dans aucun des textes que j’ai eu à lire, si ce n’est la tribune de Delphine RICCIO qui fait écho à la déclaration des nations-unis, reprise par des auteurs comme Savickas par exemple.
    Pour éviter de tourner en rond et d’agiter toujours les mêmes lunes, il faudrait éclairer des nouvelles lumières. Sortons des thématiques du 20ième siècle pour renouveler notre pensée et nos pratiques.

  2. jeanmarie Quairel Says:

    Analyser « l’Orientation »comme un processus naturel, comme un « phénomène en soi », plus ou moins bien accompagné, est une escroquerie intellectuelle, dans la mesure où le pouvoir de décision, à certains moment clefs, ( fin de 3° ) échappe à un nombre considérable de sujets directement concernés par ce « phénomène ». Ce rapport me semble donc destiné à ètre oublié…Ou à servir de prétexte à un encadrement et à un dirigisme de plus en plus marqué … Le couplet sur « l’égale dignité » des 3 voies de formations, répété en boucle depuis 40 ans, sans toucher aux procédures qui induisent une « inégalité ressentie », est d’un aveuglement ( volontaire ? ) consternant !

  3. bernard-desclaux Says:

    Merci Annick pour ce long commentaire. Bien sûr je ne vais pas bouder contre une amélioration des statistiques nationales. Initier un GPS social serait formidable ! Faudrait-il encore pouvoir « scanner » les passages de chacun aux divers points de son parcours. Plus sérieux me semble ton deuxième point, l’orientation éducative. Et en effet il y a une grosse panne dans ce projet. Il y a sans doute comme tu le suggères un manque de sens politique clair, mais aussi je pense un manque d’analyse sur les rapports entre mode de fonctionnement d’un système et ses objectifs. On ne peut toucher l’un sans l’autre.

  4. bernard-desclaux Says:

    Merci Jean-Marie pour ce jugement tranché. Mais je pense que ce rapport est tout de même une curiosité qu’il faut ausculter plus avant.

  5. Annick SOUBAI Says:

    Si l’on considère la dynamique de scolarisation depuis un siècle au moins en France comme dans les pays de l’OCDE, on constate une massification et un allongement de la durée de la scolarité. On parle de démocratisation ségrégative (Duru-Bellat). La massification a été réalisée notamment par la création des bac professionnels dans les années 80 et l’unification des séries de bac préparées en 3 ans.La population d’élèves présentant ces différents bac et les différentes séries qui les qualifient quand elles existaient encore, correspond de manière homothétique à ce que l’on appelait autrefois les classes sociales.On se rappelle de la très ancienne théorie de la reproduction sociale de Bourdieu, qui a très peu vieilli finalement. D’un point de vue statistique, la politique éducative a réussi, puisqu’elle permet la scolarisation du plus grand nombre, y compris des élèves à besoins dits particuliers. Et quoi qu’on en dise, le nombre de décrocheurs est beaucoup moins important aujourd’hui qu’au siècle dernier. Le système éducatif est en quelque sorte victime de sa réussite. Cependant, la massification s’est réalisée au détriment de la qualité. Tout le monde est passé… sans que la pédagogie n’ait tellement évolué pour ce faire. On a même fini par perdre notre avantage en mathématiques. C’est à mon avis le principal problème aujourd’hui. Ce n’est pas tellement un problème de procédures, c’est un problème généralisé de pédagogie inadaptée à un public scolaire et universitaire hétérogène. En France, on ne sait pas remédier, on ne sait pas prévenir, on ne sait même plus compter et parfois plus écrire.
    Certaines études, très rares, s’inquiètent du niveau de recrutement des professeurs qui ne se bousculent plus au concours. Les syndicats s’inquiètent eux des postes non remplacés, des heures non compensées qui laissent des classes pendant plusieurs semaines sans professeur.
    Dans ce contexte précaire , on peut toujours préciser les attendus, une autre façon de qualifier les pré-requis. On peut aussi déterminer des quotas pour permettre aux élèves de bac pro toujours plus nombreux d’être admis en STS ou aux titulaires d’un bac technologique d’intégrer des IUT. Ce qui est fait. On peut aussi proclamer une loi qui permet aux étudiants recalés à l’entrée au master de faire un recours pour y entrer avec un faible niveau.
    Finalement, toutes ces mesures incitatives montrent qu’on ne sait plus où donner de la tête pour placer les élèves ici, les étudiants là. Le nombre d’établissements privés d’enseignement supérieur ne cesse d’augmenter. C’est une réalité, car il y a un marché. Les familles souhaitent que leurs enfants bénéficient d’une formation supérieure car elles sont conscientes des exigences du marché de l’emploi. Il faut donc se demander quelles compétences au sens large il faut construire par l’éducation, incluant celle de la citoyenneté. Quelle société veut-t-on ? Le projet éducatif porte celui de la société toute entière. Chacun y veut une place, une bonne place, comme on disait autrefois.

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