L’École de la République selon Claude Lelièvre

Claude Lelièvre vient de publier « L’École républicaine ou l’histoire manipulée. Une dérive réactionnaire » (Éditions Le bord de l’eau, 2022). Un livre bien venu en cette période électorale. Il y convoque les grandes figures républicaines (Buisson, Ferry et quelques autres) pour combattre « les nombreuses représentations fantasmées du passé et tenter de rappeler l’origine des principes républicains et leur contexte. Je propose ici quelques réflexions et questions, suite à la lecture de cet ouvrage à lire, en les articulant autour des trois piliers républicains. Un webinaire à propos de ce livre est organisé par les Cahiers pédagogiques[1].

La liberté

Le livre s’ouvre sur un chapitre consacré à la liberté pédagogique. Aujourd’hui la liberté pédagogique est évoquée pour s’opposer à la contrainte d’un système autoritaire. Mais à l’origine, ce régime autoritaire est encore loin d’être réellement efficace, et la notion de liberté pédagogique répond à un tout autre problème. La liberté est ce qui caractérise le citoyen, dégagé de toute emprise et en particulier celle de l’Église (catholique). Il s’agit donc de « faire des républicains ». Et comme l’écrit Ferdinand Buisson que Claude Lelièvre cite dans cette ouverture, « si vous voulez faire un esprit libre qui est-ce qui doit s’en charger sinon un autre esprit libre ? » (p.9) Et la question alors se pose immédiatement : comment obtenir cet « autre esprit libre ». La question ressemble étrangement à celle de l’œuf et de la poule.

La solution est simple, Claude Lelièvre la trouve dans la circulaire de Jules Ferry du 7 octobre 1881 que je résume ainsi. Les instituteurs d’un canton doivent utiliser les livres inscrits sur une liste, mais cette liste est arrêtée lors d’une réunion des instituteurs par eux-mêmes. Ainsi la discussion pour l’établir permet de développer les capacités nécessaires de liberté en chacun. L’autogestion est quasiment là.

Or curieusement, aujourd’hui la liberté pédagogique est opposée à chaque fois qu’une organisation collective est proposée, d’où l’échec par exemple du Conseil pédagogique dans les établissements du secondaire, où il existe un chef d’établissement, alors que dans le primaire le conseil des maîtres fut défendu contre l’institution d’un directeur d’école.

Le collectif organisé en vue de prendre une décision permet à chacun de cultiver et de développer sa propre liberté. Ce principe est oublié aujourd’hui par une majorité d’enseignants. Pourquoi ?

L’égalité

Claude Lelièvre pointe un tournant, important à mes yeux, qu’il situe en 1918, au retour de la Première Guerre mondiale avec Les Compagnons de l’Université qui réclame l’École Unique. Jusque-là, les républicains revendiquent l’égalité de l’éducation (p. 89-94) mais sans remettre en cause l’existence des deux réseaux, l’ordre primaire et l’ordre secondaire, l’école du peuple et l’école des notables. Ainsi, les thématiques républicaines rapportées par Claude Lelièvre concernent presque exclusivement l’ordre primaire. Pourquoi cette centration de l’auteur ? Dans le même temps, ces mêmes républicains poursuivent l’organisation du secondaire. C’est bien une circulaire de 1880, que je cite très souvent, qui organise la circulation des élèves dans le secondaire et institue la base des procédures d’orientation, reprenant le modèle jésuitique[2]. On est bien dans un moment « républicain », en 1880, nulle Restauration ou Empire à l’horizon.

Durant cette période de fondation de la République, qu’elles sont les décisions républicaines concernant le secondaire ? Le manuel d’histoire d’Ernest Lavisse s’adresse au primaire (pp. 83-87). Mais dans le secondaire quelle est l’histoire de France qui a court ? Claude Lelièvre reste silencieux sur ce point. Pourquoi ?

L’égalité des chances apparaît à partir de 1918, avec les Compagnons de l’Université nouvelle. Cette notion combine en fait deux préoccupations. Il y a la lutte contre les privilèges, et le principe de capacité. C’est la capacité qui justifie la place sociale. Et d’autre part c’est avant l’heure la théorie du capital humain. La France ne profite pas de toutes ses « capacités » en maintenant éloignés la plus grande part de la population scolaire des études secondaires. Le thème de l’orientation est évoqué rapidement (p. 97). L’orientation participe aux deux courants. En unifiant les deux réseaux du primaire on va pouvoir, théoriquement, repérer toutes les capacités « nécessaires à la France ». Les syndicats ouvriers, notamment s’y opposent. La captation des capacités revient à voler les enfants de la classe ouvrière sans modifier la structure sociale.

Il me semble que la période Jules Ferry (pour dire vite) est une période d’instauration de la République, d’un régime démocratique, nouveau, qui suppose partout de se détacher de l’emprise religieuse et en particulier de l’emprise catholique. Je pense qu’il faut toujours avoir ça en tête pour comprendre les écrits. Ainsi pour exemple le discours de Ferry salle Molière en 1870 sur lequel Claude Lelièvre revient tout au cours de son livre, porte à un moment sur l’enseignement des filles (p. 102). Si les républicains défendent et instaurent l’égalité d’éducation entre les sexes, ce n’est pas pour rendre identique l’éducation des deux sexes. Pour les uns l’horizon est le travail et pour l’autre, la famille. Claude Lelièvre rappelle que Jules Ferry reprend à son compte la formule des évêques : « Qui tient la femme, teint le mari ».

Ceci explique sans doute cette très lente évolution de l’enseignement des filles que rapporte Claude Lelièvre. L’État républicain centré sur le combat idéologique pour se détacher de l’emprise religieuse, s’est peu engagé sur l’organisation de cet enseignement. Ce sont d’abord les combats individuels de quelques femmes pour obtenir des « droits à » (passer le bac, s’inscrire en Université, obtenir tel ou tel diplôme, etc.) puis les évolutions sociales, et parfois de simples questions gestionnaires qui firent avancer l’égalité des sexes devant l’éducation.

La fraternité

Reste, et pas des moindre le troisième pilier républicain, la fraternité. Le dernier chapitre et la conclusion de l’ouvrage de Claude Lelièvre aborde à mes yeux cette question autour de deux thèmes.

Le premier serait la question du genre à l’école. L’école doit-elle maintenir ou non la perpétuation des stéréotypes de genres ? La question s’est invitée dans l’actualité à l’occasion de la loi pour la refondation défendue par Vincent Peillon, puis mis en musique par Najat Vallaud-Benlkacem avec le programme « ABCD de l’égalité » (p. 122-123). Ce travail sur la différenciation était une approche nouvelle de la fraternité. Or elle fut arrêtée et non reprise depuis, grâce, à cause de l’opposition des intégristes religieux, catholiques et musulmans rappelle Claude Lelièvre. La lutte contre l’emprise n’est pas finie.

Un deuxième thème serait la définition de la fonction même de l’école dans notre société. Il évoque la distinction de Henri-Wallon entre une démocratisation individualiste et une démocratisation par l’élévation de tous. Malgré les tentatives, comme dit l’auteur, la « force des choses » fait que c’est la première conception qui résiste. Le débat autour du collège unique, du socle commun, de l’école moyenne, s’inscrit dans cette tension. Faire des individus, principe méritocratique, selection-orientation, ou bien faire société ?

Reste un troisième thème en rapport avec la fraternité, et qui est resté absent de ce livre : l’inclusion. L’une des grandes particularités de l’organisation de notre enseignement est bien la création d’un enseignement spécial pour les incapables de suivre l’enseignement normal, la distinction étant basée sur le test de Binet-Simon, à l’origine de la notion du Quotient d’intelligence (QI). Les tentatives actuelles de mettre en œuvre une inclusion réelle sont bien difficiles, et sans doute pas seulement dues aux difficultés pour rassembler les moyens nécessaires, mais peut-être surtout par toutes les remises en causes que cela suppose.

 

Je vous encourage donc à la lecture de ce petit livre mais important pour les temps qui viennent. Le webinaire des Cahiers pédagogiques abordera peut-être ces questions.

 

Bernard Desclaux

 

[1] Pour y participer : Les débats éducatifs | Rencontre en viso : C’était mieux avant ! Vraiment ? Le samedi 5 mars à 10h. https://framaforms.org/les-debats-educatifs-rencontre-en-viso-cetait-mieux-avant-vraiment-le-samedi-5-mars-a-10h-1644310741

[2] Voir mon article : Réponses à Jacques Vauloup, Autorité vs Pouvoir, http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2020/07/21/reponses-a-jacques-vauloup-autorite-vs-pouvoir/

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This entry was posted on lundi, février 21st, 2022 at 18:45 and is filed under Evolutions, Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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