L’éblouissement de la Mission « flash » sur l’orientation

Les résultats d’une Mission « flash » sur la mise en œuvre des réformes législatives de l’orientation vient d’être présentée devant la commission des Affaires Culturelles et de l’Éducation de l’Assemblée nationale le 28 février[1].  Cette mission examinait la mise en œuvre des réformes législatives de l’orientation récentes, les mise en œuvre de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel, de Parcoursup et de la réforme des lycées, pour ce qui concerne l’orientation des élèves. Proposons quelques remarques.

La fin du bouc émissaire

Commençons par une bonne nouvelle. Les services d’orientation, et les « conseillers d’orientation » ne sont plus les accusés des dysfonctionnements de l’orientation en France. Il est loin le temps des critiques qui s’étaient particulièrement développées dans les années 90. Les sources de difficultés sont ailleurs. Sur le site de la Banque des territoires[2], la mission est présentée ainsi :

« A l’issue d’une mission flash sur la mise en œuvre des récentes lois ayant porté sur l’orientation, deux députés constatent des disparités territoriales et, dans certaines régions, un manque de clarté dans la répartition des rôles entre l’État et les régions. Les parlementaires appellent à bâtir un cadre national de référence, à mettre en place localement des instances de pilotage et à aider les régions à s’approprier les bonnes pratiques. »

La mission observe la mise en œuvre des réformes législatives de l’orientation avec une définition de l’orientation qu’elle se donne, il bien étrange définition d’ailleurs.

« L’orientation consiste à présenter à un collégien, lycéen ou étudiant, les différentes filières dans lesquelles il pourrait s’insérer en fonction de son parcours antérieur, de ses compétences ou de ses intérêts. Elle recouvre trois dimensions : l’information sur les formations et les métiers ; la pédagogie de l’orientation, qui porte davantage sur la connaissance de soi et la capacité à faire un choix ; et enfin le processus de décision et d’affectation. »

Si on fait une recherche, dans le corps du texte, des mots, psychologue de l’éducation nationale, PsyEN, centre d’information et d’orientation, CIO, le résultat est court.

Le PsyEN apparaît deux fois, et deux fois dans des listes au statut fort différent. Dans la première occurrence, « Nous proposons qu’il le soit par un professeur « coordonnateur orientation » volontaire, formé à cet effet (possibilité d’ailleurs expérimentée dans le programme du PIA « Territoires d’innovation pédagogique » BRIO en Bretagne), qui bénéficierait d’une décharge d’enseignement et serait le point de contact des interlocuteurs extérieurs (régions, missions locales, CIO, monde économique, psyEN…) » (p. 14), il est un des éléments des « interlocuteurs extérieurs » à l’établissement scolaire. On se croirait dans une liste à la Prévert rassemblant des êtres de tailles et de natures différents (la région, une organisation, et le monde économique, une nébuleuse indéfinissable et inconsistante). Mais on trouve également « CIO » et « psyEN », distinction pertinente ou non, mystère.

Dans la deuxième occurrence, le PsyEN est également dans une liste, mais cette fois-ci il appartient à l’équipe éducative, dans la proposition 18. « Instaurer un groupe d’appui à l’orientation pluri-professionnel constitué de l’équipe éducative (professeurs principaux, CPE, PsyEN) et d’intervenants extérieurs (mission locale, éducateurs, assistants sociaux, associations, etc.), qui constituerait une ressource supplémentaire pour le travail d’accompagnement à l’élaboration du parcours réalisé par les professeurs principaux » (p.16)

Et concernant au Centre d’information et d’orientation (CIO), à part l’occurrence signalée plus haut il est présenté comme un acteur important dans la production de documents d’information, qui a su pallier aux difficultés des régions en la matière. « Par ailleurs, il nous a aussi été indiqué que certains documents avaient été publiés trop tardivement par rapport aux dates des procédures d’affectation, ou comportaient des erreurs, obligeant des établissements et centres d’information et d’orientation (CIO) à reprendre les documents de l’année passée ou à produire leurs propres documents. » p. 6

Si on peut se réjouir de ne plus être bouc émissaire, il faut peut-être s’inquiéter de l’absence du CIO et des PsyEN dans les propositions formulées par la Mission.

Nous sortons de la période des spécialistes et des experts. Le slogan « l’orientation c’est l’affaire de tous » est devenu un principe.

Une troisième séquence

Les résultats de cette mission sont à rapprocher du « rapport annuel 2020 » de l’IGESR, publié en décembre 2021, et que nous avons déjà largement commenté sur ce blog[3], mais aussi du 4e rapport annuel au Parlement produit par le Comité éthique et scientifique de Parcoursup[4].

La séquence qui s’était ouverte avec la circulaire de 1996 sur l’Education à l’orientation a tenté un changement des conceptions et des pratiques de l’orientation au sein de l’éducation nationale. Elle se poursuit aujourd’hui avec le Parcours Avenir par exemple. On ne peut pas dire que ses effets soient spectaculaires. A mon sens, on peut identifier deux sources de blocages. En maintenant l’existence de procédures d’orientation, le système fonctionne toujours selon le principe de la sélection et non du développement de tous. Et surtout les « rôles » professionnels n’ont pas été modifiés, empêchant la mise en œuvre d’un réel travail collaboratif nécessaire à cet objectif.

Une autre séquence s’est ouverte avec les tentatives de mettre en œuvre un Service public de l’orientation, dont finalement la coordination a été remise aux régions. L’objectif, au fond, s’est réduit à comment coordonner l’existant. Il ne s’agissait à aucun moment de fusionner les différents organismes impliqués dans l’orientation et l’insertion tout au long de la vie ou de créer un service unique (grand fantasme de certains). Là encore on ne peut constater que des résultats forts mitigés, la collaboration réelle est en fait très limitée, et le bénéfice pour les usagers l’est également.

Donc il me semble que nous assistons à une troisième séquence qui consiste à casser les différentes unités et d’essayer alors de nouvelles combinaisons, l’État se plaçant en surplomb. Elle s’est sans doute ouverte avec la loi de 2018 qui a « cassé » l’ONISEP et a confié la responsabilité de l’information sur l’orientation à la région. Elle se caractérise également par une autre forme de pilotage que l’on voit avec l’usage des PIA[5] engagés depuis 2010 et qui aborde la thématique de l’orientation depuis le quinquennat Macron. L’État ne met pas en œuvre directement de nouvelles politiques ou de nouvelles organisations, comme je l’ai déjà signalé récemment[6]. Il impulse des innovations invitant des acteurs de nature différente (privé, public, national, régional, marchand et non-marchand) à construire des dispositifs « innovants ». Le programme du PIA « Territoires d’innovation pédagogique » BRIO en Bretagne[7] est un bon exemple. Il est présenté dans le rapport du Comité éthique et scientifique de Parcoursup comme une approche plus systémique de l’orientation. Ce projet est également signalé par la mission « flash ».

Si début de ces « périodes » peut être indiquée ou estimées, elles ne se terminent pas et se poursuivent toujours aujourd’hui, créant un effet de tuilage, ce qui crée d’ailleurs un brouillage des références pour les acteurs et les décideurs.

 

Enfin, on retiendra également que la préoccupation concernant les personnels porte uniquement sur les enseignants. On propose de créer une nouvelle fonction, un professeur « coordonnateur orientation » volontaire, et on voudrait engager un renforcement de la formation initiale des enseignants sur le thème de l’orientation. Aucune préconisation concernant les PsyEn (ils ne dérangent plus ?). Quant au CIO, il est rangé dans la liste des « interlocuteurs extérieurs (régions, missions locales, CIO, monde économique, psyEN…) » comme on l’a vu. Une forme de mise à distance, avant l’oubli ?

Bernard Desclaux

 

 

[1] Commission des Affaires Culturelles et de l’Éducation RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Mission « flash » sur la mise en œuvre des réformes législatives de l’orientation. Communication de Mme Sylvie Charrière et M. Frédéric Reiss, rapporteurs. 23 février 2022. https://www2.assemblee-nationale.fr/content/download/462054/4508700/version/1/file/Communication+MI+Orientation.pdf

[2] Caroline Megglé, Orientation : « un dialogue interinstitutionnel inégal » selon les régions,3 mars 2022. https://www.banquedesterritoires.fr/orientation-un-dialogue-interinstitutionnel-inegal-selon-les-regions

[3] L’orientation au rapport http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/10/27/lorientation-au-rapport/ , La conception européenne de l’orientation dans le Rapport de l’IGESR http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/11/18/la-conception-europeenne-de-lorientation-dans-le-rapport-de-lgesr /, Le CIO a disparu des radars http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/11/22/le-cio-a-disparu-des-radars/

[4] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/283851.pdf

[5] https://www.gouvernement.fr/un-programme-pour-investir-l-avenir

[6] Une nouvelle orientation de l’Etat et de l’ONISEP, http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/02/09/une-nouvelle-orientation-de-letat-et-de-lonisep/ , Les cordées de la réussite, mais pour qui ? http://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/02/12/les-cordees-de-la-reussite-mais-pour-qui/

[7] BRIO (Bretagne Réussite Information Orientation) est l’un des 8 projets sélectionnés en mai 2019 lors de l’appel à projet du PIA3 « Dispositifs territoriaux pour l’orientation vers les études supérieures »

Be Sociable, Share!

Tags:

This entry was posted on vendredi, mars 4th, 2022 at 16:03 and is filed under Evolutions, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply