L’éducation au centre de l’orientation

En travaillant sur la rédaction d’un livre sur les tentatives de mise en œuvre de l’éducation en France je retrouve des textes dont celui que je vais développer un peu ci-dessous. Il fut écrit sans doute à l’occasion de la tentative de relance de l’EAO en 2002. Ce texte était titré : Et si l’éducation était le plus important dans cette affaire ? La question est toujours d’actualité.

Du binaire

Les discussions concernant l’éducation à l’orientation s’enferment la plupart du temps entre deux points de vue. La forme la plus pure a été présentée par Jean Guichard dans son intervention[1] lors des journées de l’ACOPF à Pau en septembre 1997. Le mot orientation désigne deux « objets », la répartition et le processus psychologique. Selon le choix du sens du mot, l’éducation à l’orientation est bien différente. Mais il faut également ajouter que ces discussions et ces compréhensions de l’éducation à l’orientation ont toujours le même horizon, celui de l’orientation au sein du système de formation. La répartition se concrétise dans les procédures d’orientation et d’affectation, et le développement est le plus souvent réduit à celui du projet personnel de l’élève, entendu comme son « choix d’orientation scolaire ».

Selon l’humeur des uns et des autres la tonalité est différente. Entre ces deux pôles, certains verront un conflit fondamental et indépassable. D’autres au contraire poseront un principe de complémentarité entre ces deux pôles. Machiavel se réveillant, nous aurons la perversité et la manipulation nécessaire. D’autres encore auront une approche idyllique ou utopique, nous allons vers une adéquation parfaite entre proposition et demande.

Au ternaire

La réflexion de l’équipe de formateurs de l’académie de Versailles avait également débuté sur ce couple. Au fur et à mesure, ce couple s’est transformé et nous arrivions à une formalisation ternaire du problème[2].

L’institution école, se voit attribuée trois missions concernant l’orientation :

  • la gestion des parcours : toute institution traitant de l’humain, doit avoir des règles pour organiser et légitimer les parcours, la répartition, la différenciation de traitement. Ces règles doivent être le plus légitime et le plus acceptable par les acteurs les exerçant et les subissant[3] ;
  • toute école a également pour tâche de produire des individus autonomes, libérés des contraintes et des pesanteurs sociales. Sa dernière formulation étant le projet personnel de l’élève dans la loi d’orientation de l’éducation nationale de 1989 ;
  • enfin toute école a pour but de produire des individus capables de vivre dans la société, autrement dit d’être membre d’une société.

Une éducation pour quel avenir ?

Ce dernier point nous semble aujourd’hui le plus problématique. Aujourd’hui, et surtout demain, comment se posera la question « qu’est-ce qu’être membre d’une société ? ». Nous noterons simplement trois thèmes :

  • les sources extérieures de construction identitaire et de contrôle des comportements s’amenuisent. Gérard Mendel[4] dès le début des années 80. En 2022 cette question s’est accentuée les interrogations sur l’identité, sociale, religieuse mais aussi de genre se sont accentuées non seulement dans la société mais aussi dans l’école ;
  • en 1950, 5% d’une génération avait le bac, aujourd’hui (début 2000)  nous sommes à un peu plus de 60%. Ce phénomène ne doit pas être vu que du point de vue du diplôme (augmentation du nombre supposant une diminution de la valeur). Le point le plus essentiel porte sur le fait que la quasi-totalité du temps de la jeunesse se passe en situation scolaire et non plus de travail. L’école, et ses personnels ne peuvent plus faire comme s’ils n’avaient rien à voir avec la fonction éducative.  Durant dix, ce taux de 60% est resté stable. C’est après la réforme du bac pro[5], appliquée à la rentrée 2009, que le taux général est passé à plus de 70 et frise aujourd’hui les fameux 80%, objectif de la loi dite Jospin de 1989 ;
  • enfin l’orientation scolaire « fondait » l’insertion. La crise économique a cassé en partie ce système. Mais la mutation du travail, de son organisation entraînée par les évolutions technologiques et la mondialisation de l’économie, vont modifier très profondément le modèle social de l’orientation et de l’insertion. Il est évident aujourd’hui (2022) que la question de la pérennité d’un diplôme se posera, que la formation tout au long de la vie sera la norme, et que la carrière linéaire comme l’emploi à vie ne seront plus la norme. Société liquide[6], métier liquide, emploi liquide ?

Cette compréhension de l’avenir peut expliquer cette montée de la question « éducative » dans le système scolaire et le système de formation d’une manière générale. Le « pilotage de soi » sera de plus en plus assumé par la personne elle-même. Cela suppose que le système « éducatif » prenne au sérieux cet adjectif.

Mais cette prise au sérieux ne se fera pas sans quelques difficultés. Elle suppose des modifications profondes dans les rôles, les pratiques, les attitudes des divers acteurs du système, mais aussi une invention de nouveaux modes de fonctionnement de nos organismes, établissements scolaires bien sûr, mais également sans doute nos CIO, s’ils existent encore durant les prochaines années.

 

Bernard Desclaux

[1] Texte publié dans Grosbras Francine, coordonné par, L’éducation à l’orientation au collège, 1998, ONISEP, CRDP, Hachette Education.

[2] Pour une présentation du modèle ternaire voir mon article :  Bernard Desclaux, L’éducation à l’orientation en tant qu’innovation, publié dans PERSPECTIVES DOCUMENTAIRES EN ÉDUCATION, N° 60 – L’éducation à l’orientation, 2003 (publié en fait en 2005) http://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/perspectives-documentaires/RP060-3.pdf

[3] Bernard Desclaux, Orientation scolaire : les procédures d’orientation. Mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, L’Harmattan, Collection : Orientation à tout âge, 2020, 347–355.

[4] Mendel Gérard, 54 millions d’individus sans appartenance, 1983, Robert Laffont.

[5] Bernard, P. & Troger, V. (2012). La réforme du baccalauréat professionnel en trois ans ou l’appropriation d’une politique éducative par les familles populaires ?. Éducation et sociétés, 30, 131-143. https://doi.org/10.3917/es.030.0131

[6] Les travaux de Zygmunt Bauman. Voir par exemple Jean Guichard, Concevoir, construire sa vie et s’orienter dans un monde en crise. Un siècle d’accompagnement en orientation : Vers quel avenir ? conférence à l’Université de Mons. https://afold.org/wp-content/uploads/2021/04/18.Guichard.Mons_.Francqui1.T.pdf

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This entry was posted on vendredi, avril 15th, 2022 at 17:25 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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