Ministre, CSEN, les égards et les écarts

Le 29 novembre 2023, le Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN) organisait une conférence internationale dont le thème était : Agir sur les inégalités sociales de l’école à l’enseignement supérieur. L’enregistrement est désormais visible sur Youtube[1] . Je vous propose un petit compte-rendu et quelques remarques.

Discours du ministre et présentation de la conférence

La séance est ouverte par un enregistrement du message du ministre de l’Éducation nationale. Il faut être patient et attendre plus de 10 minutes pour le voir, la vidéo n’a pas été nettoyée. Le ministre admet donc les difficultés concernant les inégalités sociales, mais rappelle toutes les politiques antérieures menées par d’autres gouvernements, et il évoque un certain nombre de mesures qu’il envisage, dont le redoublement et les groupes de niveaux, et remercie bien sûr par avance les travaux des scientifiques qui vont se pencher sur ce problème. Il rappelle également le lancement d’une mission auquel le CICUR vient de répondre sur le Café pédagogique[2] : « Sans attendre les résultats de la mission « Exigence des savoirs », vous avez déjà formulé vos préconisations en exploitant la nostalgie pour une époque révolue. Vous puisez ainsi dans le catalogue de vieilles recettes qui ont fait la preuve de leur inefficacité, voire de leur nocivité, qui les ont fait abandonner lorsqu’elles avaient cours ».

Élise Huillery, professeure d’économie à l’université Paris Dauphine-PSL, rappelle le grand écart entre les objectifs officiels de l’École française et les résultats observés depuis plus de vingt ans par les enquêtes internationales comme PISA. Ensuite, elle répond très vite au ministre. Je résume, les études « scientifiques » montrent qu’il n’y a pas d’efficacité dans la réduction des effets des inégalités sociales sur les résultats scolaires, ni de la part  des redoublements, ni de l’utilisation des groupes de niveaux[3]. Premier écart. Et elle poursuit en rappelant l’inefficacité dans ce combat des politiques publiques basées sur les moyens, telles que les différentes politiques concernant l’éducation prioritaire. Seul très léger espoir, le dédoublement des classes dont les effets à long terme seront à  étudier.

Concernant l’inefficacité des groupes de niveau, l’explication évoquée est à relever : l’homogénéité du groupe réduit l’émulation entre les élèves. Et là, je m’interroge. Cette explication supposerait que la pédagogie observée dans ces groupes repose sur la compétition entre les élèves. Est-ce qu’une pédagogie reposant sur la coopération aurait d’autres résultats ?

Les sessions

C’est pourquoi les études se portent non plus sur des questions organisationnelles, mais sur des actions « pédagogiques ». D’où une première présentation d’études sous le titre : « Agir sur les compétences sociales et comportementales ». Ces études présentent l’évaluation d’actions favorisant ces compétences auprès des parents et des élèves. Les interventions permettent d’élever la représentation de soi favorisant des réussites scolaires[4]. Ces interventions peuvent être relativement courtes, peu couteuses et surtout ayant un bénéfice social important. Relevons une remarque d’un des intervenants (Yann Algan), il serait important de développer des formations sur cette thématique pour les enseignants dès la formation  initiale de ceux-ci.

La deuxième session « Agir sur la mixité sociale dans les établissements » montre la complexité de la mise en œuvre de ce type de politique, qui doit être pilotée localement par les différentes instances territoriales (et non pas par l’autorité centrale) et les résistances qu’elles rencontrent. Je vous renvoie au visionnage des interventions.

La troisième session « Agir sur l’orientation » a présenté deux études qui devraient particulièrement intéresser les personnels d’orientation, mais pas que… En passant, aucune mention des services d’orientation en tant qu’acteurs dans ces processus.

Pascal Bressoux, présente une analyse dans l’académie d’Amiens, des phases de l’orientation des élèves de troisième qui montre que les demandes des élèves dépendent de leurs notes, mais aussi de leur position sociale. Plus intéressant, les recommandations (faites par les conseils de classe) au lieu d’atténuer la différenciation des demandes, les renforcent.

Coralie Chevallier, travaille sur les comportements d’attente et notamment à partir d’une analyse des données issues de l’utilisation de la plateforme APB car celle-ci imposait la hiérarchie des demandes, ce qui permet d’étudier la hiérarchie subjective des formations de chacun des demandeurs. Les lycéens ayant une proposition de place peuvent attendre une autre (meilleure) proposition. Ceux qui attendent ont une probabilité  d’obtenir une meilleure formation dans leur échelle personnelle. L’analyse montre que l’attente est corrélée à la position sociale. Plus on est bas dans l’échelle et plus on accepte la place sans attendre. Autrement dit, le système renforce les inégalités, là encore, d’autant plus que la phase du choix se fait dans la solitude en l’absence d’accompagnement organisé comme le remarquait une intervenante de la salle. On peut rajouter que dans la plateforme actuelle, Parcoursup, on a supprimé la hiérarchisation des demandes, ce qui peut encore plus renforcer l’aplanissement de la hiérarchie subjective et réduire encore la tendance à l’attente.

Remarques

Cette conférence a donc permis d’évoquer un éventail de recherches actuelles dont les résultats sont parfois cruels pour nos croyances républicaines. Il ne suffit pas de réclamer d’un ensemble de valeurs pour qu’elles s’incarnent dans el réel. Nous terminerons ce rapide résumé par quelques remarques rapides et sans doute marginales.

L’attention, l’aide, l’accompagnement ont été évoqués à de multiples reprises. Or on ne peut que constater une dégradation des conditions de leur exercice par les personnels de l’éducation nationale, tant du côté des enseignants que du côté des PsyEn. La démultiplication de la fonction de professeur principal ou de référent, sans moyens organisationnels, est inefficace. Quant aux PsyEN, la réduction du nombre, tant des CIO que des personnels, n’est pas favorable.

L’analyse des recommandations de Pascal Bressoux m’a fait penser à une expression entendue régulièrement dans bien des conseils de classe : « On ne va pas prendre le risque de le faire passer », expression qui permet d’affirmer la haute responsabilité des enseignants. Après y avoir adhéré dans les premières années, j’ai essayé de m’en détacher en demandant : « Mais qui prend le risque ? ».

Mais au fond, et c’est là le grand écart de ces études, on étudie scientifiquement l’état actuel en cherchant à améliorer le comportement des personnes sans s’interroger sur le fonctionnement et l’organisation du système. La confrontation internationale pourrait pourtant permettre une remise en cause de l’évidence de notre cadre, la structuration de notre système scolaire, la dualité public/privé, et les règles de circulation.

Bernard Desclaux

[1] https://www.youtube.com/watch?v=-FELxK_iacI et le programme sur la page https://www.reseau-canope.fr/agir-sur-les-inegalites-sociales-de-lecole-a-lenseignement-superieur.html

[2] CICUR : Inventer enfin le collège de la culture commune ! https://www.cafepedagogique.net/2023/12/01/cicur-inventer-enfin-le-college-de-la-culture-commune/ ?utm_campaign=Lexpresso_01-12-2023_1&utm_medium=email&utm_source=Expresso

[3] Eléa Pommiers, (28 novembre 2023). Pourquoi les groupes de niveau au collège pourraient accroître les inégalités sans élever le niveau général. https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/11/28/creer-des-groupes-de-niveau-au-college-les-risques-d-une-proposition-tres-contestee_6202693_3224.html

[4] Je résume et simplifie une description beaucoup plus complexe

This entry was posted on samedi, décembre 2nd, 2023 at 17:17 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Ministre, CSEN, les égards et les écarts”

  1. Jean-Pierre VERAN Says:

    Je suis pleinement d’accord avec la conclusion de cet article.
    Notre ministre annonce qu’il veut « lever le tabou du redoublement », mais il y a dans notre organisation scolaire bien d’autres tabous qui devaient être levés pour ne plus recourir aux vielles idées qu’on a en magasin.
    Le tabou des notes et des moyennes générales, qui ne disent rien ni de ce que l’élève a effectivement appris ni de ce qu’il lui reste à acquérir.
    Le tabou du conseil de classe qui sait mieux que l’élève et sa famille ce qu’il doit suivre après le collège comme formation.
    Le tabou d’un enseignement qui se conçoit quasi exclusivement au travers de cours de matières ou disciplines scolaires. S’il est question des bienfaits de l’empathie sur le climat scolaire et contre le harcèlement, eh bien le ministre dégaine des « cours d’empathie », comme on faire des « cours de laïcité »…
    Le tabou d’une organisation scolaire qui repose pour l’essentiel sur la formule une salle, une classe, une discipline, un cours, une heure.
    Si l’on touchait à tout cela, peut-être pourrait on trouver d’autres réponses que cellss du passé…

  2. Poisson Says:

    Pour le système Français , ne valent malheureusement que les effets de masse. Depuis quelques décennies on s’échine semble-t-il à rechercher la formule magique qui puisse combattre les effets délétères d’une reproduction sociale à l’identique.
    On veut à toute force dans le même temps, ignorer que la préservation des élites est la tâche principale assignée à l’élitisme républicain avec l’assentiment plus ou moins avoué de toutes les forces du pays, syndicats d’enseignants compris.
    Ce monde idéal avance que le simple respect des procédures égalitaires (à chacun les mêmes moyens) permettrait d’abolir les avantages liés à l’origine sociale. Que tout le monde soit mis dans les mêmes conditions d’examen et d’étude suffirait alors à produire dans le même temps l’égalité d’accès à la culture et aux positions sociales. Ouais… L’expérience de dizaines d’années a toutes les peines du monde à prouver cela.
    Cette naïveté qui se prévaut parfois de dispositifs incroyablement complexes, cherchant à établir l’égalité sur l’ensemble du territoire m’a toujours laissé les bras ballants. Combien de copains chefs d’établissement, vissés aux coffres-forts qui contenaient les sacro-saintes épreuves de tel ou tel examen, pensant ainsi lutter ainsi pour l’égalité républicaine ?
    Combiens d’étonnés dans le système, qui regimbaient contre les jurys d’harmonisation, criant à la manipulation statistique alors que bien sûr, il n’existait aucun autre moyen de réinjecter une égalité formelle dans la correction strictement inégalitaire d’un bout à l’autre du pays des copies du bac par exemple ?
    Je m’amusais parfois à leur rétorquer au comble de l’ironie, qu’il eut fallu imaginer un système où les enseignants de PACA auraient été envoyés faire leur correction en Bretagne par exemple, pendant que les Bretons s’employaient dans les académies parisiennes et que les Alsaciens s’aventuraient en Languedoc. Même ainsi, le concept largement surréaliste d’égalité républicaine n’avait à mon avis aucune chance de produire un quelconque effet. Ouf, d’ailleurs ! Les sommes engagées sur ces déplacements eussent été gigantesques… A bien y réfléchir, les sommes engagées aujourd’hui comme dans un puit sans fond pour résoudre ces questions ne sont-elles pas tout aussi gigantesques ?
    Mixité sociale oui mais quel prix est-on prêt à y mettre ? D’après certaines organisations, il ne faut pas rechigner à la dépense et tous les moyens doivent être consacrés à cette course à l’échalote. Egalité pour tous et partout, garantie par l’institution Nationale, quoi qu’il en coute !
    Sympa mais cher et voué à une inflation sans fin, lorsque l’élite trouvera toujours le moyen de se différencier… Quoi qu’il en coute ! A ce jeu-là, les nantis de tous ordres risquent d’avoir infiniment plus de moyens que l’état, n’en déplaise à toutes les bonnes consciences.
    Alors quoi ? Que faire pour vaincre les effets de système sagement accumulés en France depuis toujours ? Je serais bien présomptueux de penser détenir la solution à un problème aussi gigantesque, aussi me contenté-je d’essayer d’apercevoir l’angle mort des politiques mises en place depuis des décennies. Et il me semble qu’on n’a jamais fait que vouloir trouver des solutions de masse à une somme de problématiques individuelles.
    Mon choix de travailler, il y a longtemps, à l’orientation des individus procédait d’une telle analyse. La construction des parcours de vie ne relève en rien pour moi des politiques publiques qui doivent se contenter de fournir aux individus les opportunités de leurs devenirs quel que soit l’avenir qu’ils choisissent.
    Organiser l’offre publique en fonction des demandes individuelles est très loin d’aller de soi en France et l’on mesure bien cela, dans la défiance qu’a toujours eu l’institution envers ses propres personnels d’orientation. En quoi cette « libération » des destins individuels pourrait-elle être un facteur d’égalité républicaine ?
    D’égalité républicaine, je ne sais pas, mais d’affirmation des potentialités de chacun quel que soit son origine, c’est à peu près sûr. La condition organisationnelle de cette expression des potentialités est pour moi conditionnée par l’effectivité d’un système d’accompagnement des individus reposant sur une véritable connaissance des processus qui permette à chacun de se connaître, de s’évaluer et de faire des choix dans cette période de construction qu’est l’adolescence. Autrement dit, un personnel formé et dédié à cette tâche, indépendamment des apprentissages du programme scolaire.
    On a longtemps cru que le seul moteur de la motivation, résidait dans la capacité à s’élever socialement, à emprunter cet ascenseur social devenu mythique avec les années. La donne a sérieusement changé ces derniers temps : La réalisation personnelle et le Sens fondamental des trajectoires individuelles prenant à revers un ensemble de politiques publiques et plus précisément les scolarités pensées dans le cadre de l’éducation Nationale.
    Nombre de filières artistiques, sportives mais aussi informatiques ou environnementales étaient laissées à des aléas des parcours de vie. Devenir batteur professionnel ou basketteur par exemple ? Projets impossibles dans les curriculums classiques ! Simples problématiques personnelles vite expédiées dans le registre des « talents » et autres « dons » qui ne sauraient faire partie des enjeux institutionnels.
    2023 ! Il est temps !
    Juste, de sortir du cadre traditionnel de réflexion de l’institution scolaire. Remplaçons les analyses de cohortes par des analyses de trajectoire individuelles. Offrir des lieux d’émancipations individuelles en lieu et place des résultats des classes et des filières. Promouvoir des conseils de suivi des parcours individuels en lieu et place des conseils de classe. Prendre en compte les talents et potentialités des individus en lieu et place des résultats académiques des élèves.
    Doux rêve que cette individualisation ?
    Possible. Mais résoudre la question des inégalités sociales en 2023 est à ce prix. Tout le reste a déjà été fait, non ?

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