Le brevet des collèges, une épreuve d’orientation

Le jeune ministre de l’Éducation nationale s’en va pour prendre la place de Premier jeune ministre, mais dans ce court temps de passage, il a eu le temps d’annoncer sa volonté de mettre en œuvre un Choc des savoirs pour élever le niveau de l’école. Ce choc laissera-t-il quelques traces ? Au futur ministre, sans doute cornaqué par son Premier, de mettre en œuvre ou non les désirs de son prédécesseur. Ici, nous proposons d’en examiner un : le passage au lycée conditionné à l’examen du brevet.

Un plan d’action

Un plan d’action pour le Choc des savoirs a été dressé[1]. Y a plus qu’à suivre le programme[2]. Et pour la thématique qui nous intéresse, l’orientation, on peut repérer ces quatre modifications (sur huit) formulées dans l’axe 3 intitulé « Rehausser le niveau d’exigence et d’ambition pour tous les élèves » :

  • 2 Refondre le contrôle continu pour le brevet : ce sont les notes qui compteront (pour 40 % de la note finale et 60 % pour les notes d’examens) et non plus les tranches de compétences – Session 2025
  • 3 Le brevet deviendra obligatoire pour passer directement en 2de : les élèves qui n’auront pas le brevet seront scolarisés en « prépa-lycée » pendant un an – Rentrée 2025
  • 6 Rentrée 2024 – À l’école élémentaire, sortir d’une doctrine de passage quasi systématique en classe supérieure et promouvoir les dispositifs de remédiation (stages de réussite, accompagnement personnalisé, tutorat) avant redoublement.
  • 7 Début 2024 – Rendre le dernier mot aux professeurs pour la prescription de dispositifs de remédiation et le redoublement des élèves.

La tonalité n’est pas à la collaboration avec les parents, mais bien au « réarmement » des enseignants et de l’École. Les mots sont forts et sonnent le retour du pouvoir et de l’autorité perdus : « refondre » ; « deviendra obligatoire », « sortir d’une doctrine », « rendre le dernier mot ».

Nous nous intéresserons particulièrement à la modification du brevet.

Une nouvelle fonction du brevet

Antoine Prost, dans son livre Du changement dans l’école[3], rapporte les propos du président de Gaulle (4 mai 1965) : « On va dépenser une masse de crédits pour absorber une masse de crétins qui, normalement, n’auraient pas eu accès à l’enseignement supérieur. » (p. 100). L’orientation fin de troisième sera le premier barrage, le baccalauréat n’étant pas suffisant. Aujourd’hui, les 80% d’accès au bac sont atteints, avec un tiers de bac pro, et l’enseignement supérieur se massifie avec une structuration hiérarchisante. Depuis 2017, le principe de la sélection à l’entrée dans le supérieur fut généralisé avec Parcoursup et une marchandisation du supérieur se développe. Un quart des étudiants sont dans une formation privée[4]. La Fédération nationale de l’enseignement privé (FNEP) vient d’annoncer le lancement de sa plateforme d’orientation, « Parcours Privé », mais elle n’est pas une plateforme d’inscription comme Parcoursup[5].

En 2020 le taux de passage en seconde GT avait atteint les 65%. Depuis, il diminue, semble-t-il, chaque année. Voir tableau ci-dessous[6].

Aux yeux de certains, cela ne devait pas être suffisant. Il fallait réactiver le barrage de la troisième. Mais comment ? En réactivant une vielle polémique autour d’un diplôme « venu d’ailleurs ».

C’est l’occasion de revoir l’histoire de ce diplôme créer dans l’univers du primaire supérieur et qui a intégré finalement le secondaire. Plusieurs articles dans la presse en relatent l’évolution tourmentée[7]. Durant longtemps, ce diplôme validait un niveau d’enseignement, mais surtout permettait au porteur de ce diplôme de sortir de l’enseignement pour entrer dans la vie active. Il n’avait pas des « conséquences », mais une valeur d’échange sur le marché de l’emploi. Il est même une valeur refuge en cas d’échec au bac. Alors que je suis au lycée en troisième, mes parents m’imposent de passer le brevet, « au cas où », un examen se prépare en CEG sur un programme bien différent de celui du lycée[8].

Après quelques années indécises, le brevet, le DNB, a finalement absorbé le socle, et l’on n’est pas loin de la fusion entre les savoirs et les compétences. Mais jusque-là le brevet reste un niveau. Globalement, il mesure un niveau d’acquisition des enseignements à la fin du collège.

En le rendant nécessaire pour passer en seconde, l’ancien ministre donne au brevet une nouvelle fonction, celle de barrière renouant avec la préoccupation gaullienne. Mais à cette époque, il s’agissait des dernières tentatives de protection de la bourgeoisie.

La barrière et le niveau

Les récents commentaires du livre d’Edmond Goblot[9] montrent le glissement des préoccupations.

Delphine Moraldo[10] rappelle la situation au moment de l’écriture de ce livre. « L’analyse consacrée à « l’éducation intellectuelle » est sans doute à cet égard celle qui sera le plus passée à postérité, et c’est d’ailleurs l’exemple du baccalauréat que choisit Bernard Lahire dans sa préface pour illustrer le concept central de « barrière et de niveau » (p.11 de la préface). Préfigurant les analyses ultérieures en sociologie de l’éducation, Goblot montre ainsi que la connaissance du latin, garant d’une « culture de luxe » (p.71) a longtemps joué comme principe de distinction entre la bourgeoisie et le reste de la société (quand bien même l’enseignement était devenu obligatoire et gratuit), avant d’être remplacé par une « barrière officielle et garantie par l’État » (p.72) : le baccalauréat, dont l’unique fonction pour l’auteur serait de distinguer et de niveler l’élite, à savoir les heureux lauréats. »

Patrick Rayou rappelle[11] comment l’arrivée du socle a réactivé cette préoccupation de protection de la « distinction ». « La crainte que l’accès massif des enfants à des niveaux de formation réservés antérieurement aux élites fasse « baisser le niveau » n’est pas nouvelle. Elle vient largement de la confusion souvent opérée entre la valeur intellectuelle du diplôme dont, de fait, les exigences ne cessent de croître, et la perte de valeur du titre scolaire suscitée par sa généralisation. Edmond Goblot montrait ainsi, dès 1925, que le baccalauréat constituait tout autant un niveau attesté par un examen d’État qu’une barrière sociale garantissant des privilèges à une petite élite et que la démocratisation de son accès suscitait de sa part des résistances. Il en va de même aujourd’hui à propos de l’obtention, par l’essentiel d’une génération, d’un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, régulièrement dénoncé. L’idée qu’il constituerait un « smic culturel » est agitée tant par ceux qui y voient un rabaissement des exigences intellectuelles organisant un nivellement par le bas, que par ceux qui estiment qu’il condamnerait à des savoirs de base des élèves d’origine modeste privés de possibilités d’accès à des formes supérieures de la culture. »

Après le jugement d’orientation, le retour de l’épreuve

Le projet attalien opère une modification importante dans la conception française de l’orientation scolaire.

Avec les procédures d’orientation (1959), c’est le principe du jugement sans norme qui s’était institué dans l’Éducation nationale pour gérer la circulation des élèves dans le système scolaire. Après une période de jugement collectif (décision du conseil de classe), depuis les années 90, c’est la décision du chef d’établissement qui s’est trouvée affirmée, mais toujours sans norme.

L’obligation de réussite au brevet pour passer en seconde GT opère une nouvelle modification. Le brevet devient la norme. D’une certaine manière cela introduit une protection des enseignants. C’est la réussite à l’examen des élèves qui objectivera la décision d’orientation, les mettant à l’abri des pressions parentales. Reste la part de contrôle continu dans la fabrication de l’examen dans laquelle ils peuvent être tenus responsables. D’une autre manière, l’examen étant national, c’est ainsi l’État qui s’engage dans la régulation de la circulation qu’il avait laissée prudemment jusque-là aux établissements.

Enfin, remarquons une certaine forme de retour de l’histoire. Avant le jugement d’orientation, la circulation relevait de l’épreuve. À partir de 1890, c’est la réussite aux épreuves trimestrielles qui justifiait ou non le passage en classe supérieure[12].

Donc, affaire à suivre !

Bernard Desclaux

[1] https://www.education.gouv.fr/choc-des-savoirs-une-mobilisation-generale-pour-elever-le-niveau-de-notre-ecole-380226

[2] On trouvera dans cet article une présentation commentée de ce plan : Redoublement, nouveaux programmes, brevet… le plan du gouvernement pour relever le niveau scolaire https://actu.fr/societe/redoublement-nouveaux-programmes-brevet-le-plan-du-gouvernement-pour-relever-le-niveau-scolaire_60418549.html

[3] Prost, A. (2013).  Du changement dans l’école, Les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours.  Le Seuil.

[4] L’enseignement privé gagne du terrain dans le supérieur (lefigaro.fr) https://pro.etudiant.lefigaro.fr/article/lenseignement-prive-gagne-du-terrain-dans-le-superieur/

[5] https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/la-federation-nationale-de-lenseignement-prive-lance-sa-plateforme-dorientation-parcours-prive.html

[6] 2022 Repères orientation affectation des élèves  https://eduscol.education.fr/document/41189/download

[7] Dont par exemple : Brevet des collèges : la réforme de Gabriel Attal ou le choix d’une rupture avec l’histoire d’un examen vieux de 76 ans (lemonde.fr) https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/01/07/brevet-des-colleges-la-reforme-de-gabriel-attal-le-choix-d-une-rupture-avec-l-histoire-d-un-examen-vieux-de-76-ans_6209551_3224.html et «Des résultats alarmants» : le ratage de la première session écrite du brevet en 1986 (lefigaro.fr) https://www.lefigaro.fr/histoire/archives/des-resultats-alarmants-le-ratage-de-la-premiere-session-ecrite-du-brevet-en-1986-20231206 .

[8] Un exemple, la Seconde Guerre mondiale est étudiée en troisième des CEG alors qu’elle est abordée en terminale de lycée. Ces décalages poseront quelques problèmes plus tard lors de la création du collège de Fontanet.

[9] Goblot, E. (1925). La barrière et le niveau. Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne. Alcan.

[10] Delphine Moraldo, D.  (2010). Edmond Goblot, La barrière et le niveau. Etude sociologique sur la bourgeoisie française moderne.  Lectures, Les comptes rendus. http://journals.openedition.org/lectures/5470

[11] Rayou, P. (22 novembre 2016). Le socle commun, la barrière et le niveau. Cahiers pédagogiques, Antidote n° 7. https://www.cahiers-pedagogiques.com/le-socle-commun-la-barriere-et-le-niveau/

[12] Desclaux, B. (17 juin, 2012).Aux origines du conseil de classe. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2012/06/17/aux-origines-du-conseil-de-classe/

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4 Responses to “Le brevet des collèges, une épreuve d’orientation”

  1. Annick SOUBAI Says:

    A vrai dire, on ne sait plus où donner de la tête.On ne sait plus comment faire. Si l’on s’attarde sur la notion de niveau, il faut convenir qu’il s’agit d’un rapport à une norme. La norme constitue un arbitraire mais en même temps elle établit une règle qui permet un classement légitime. Pour qui s’est promenée aussi bien dans les beaux quartiers que dans les cités reculées de la banlieue parisienne et même au début de ma carrière une année en zone rurale, je peux dire que les niveaux scolaires ne sont pas du tout identiques d’un établissement à un autre, d’une région à une autre.Je peux aussi dire aujourd’hui que les niveaux universitaires ne sont pas du tout les mêmes d’une université à une autre, d’un domaine à un autre. Pour autant, les diplômes garantissent un niveau de base, d’une certaine façon. Il faut avouer que le niveau d’une partie de la population scolaire est très faible en mathématiques et même en Français. Admettons que c’est un problème grave. La politique de massification quantitative ne s’est pas préoccupée des difficultés particulières d’apprentissage d’une partie de la population. Il est vrai que certains élèves sont « passés » comme on dit de classe en classe sans acquis solide. On pourrait dire sans le niveau requis, c’est certain. La baisse démographique se présentant, il n’est pas coûteux aujourd’hui de rétablir le redoublement. Mais toutes les études montrent que le redoublement sec ne produit pas de réussite. La peur du redoublement produira t-elle le retour à une certaine autorité du professeur ? Ce n’est pas sûr. Le brevet n’a plus tellement de valeur puisqu’il ne sert vraiment à rien. Lui redonner de la valeur a peut être une vertu ? Un des problèmes fondamental en France est la pédagogie. Je ne parle pas de pédagogisme. L’enseignement est complètement coupé de la recherche en science de l’Education et en psychologie, arc-bouté qu’il est sur la didactique disciplinaire qui visiblement ne suffit pas à faire réussir. Il faudrait aussi un peu d’imagination. Il faudrait aussi un peu d’enthousiasme. Ce souffle anime peu de professeurs aujourd’hui. La preuve: le peu d’engouement à entrer dans le métier .Il faut aussi mentionner – et ce n’est pas agréable- le faible niveau d’admission parfois des candidats au concours de recrutement. On évoque très peu ce problème, mais il convient aussi de l’envisager car parlant de niveau, celui des enseignants fait partie de l’équation.Et puis, parlons d’une question plus générale : est-ce que plus personne ne rêve de transmettre quelque chose de nos jours ? Avouons que le contexte d’enseignement est très complexe parfois. On se replie donc sur de vieilles recettes. Mais peut-on faire du vin nouveau dans de vieilles outres ?

  2. Bernard Desclaux Says:

    Le ministre, désormais Premier ministre, vient encore, lors de son discours de passation, de présenter sa mesure concernant le brevet comme visant à relever le niveau des élèves. La fermeté et la hauteur du niveau doivent sans nul doute avoir un effet sur les acquisitions des élèves. Bel effet rhétorique, mais que ne peut nous illusionner. Quand on élève le niveau attendu, c’est surtout la barrière qui est affirmée. Sous couvert de vouloir faire réussir les élèves (combien et lesquels ?) la méritocratie est réaffirmée. La fonction sélective de l’École moyenne française est à nouveau confirmée à l’opposée de nombreuses écoles moyennes des pays de l’OCDE qui ont pour objectif la réussite de tous (ce qui ne veut pas dire l’uniformité des réussites).

  3. jeanmarie Quairel Says:

    J’aime bien l’interrogation finale d’Annick…Elle résume bien le problème . Manifestement, les mesures proposées visent essentiellement à rétablir l’autorité des enseignants, car actuellement, combien d’élèves échouant au brevet entrent en seconde générale ? En faire un examen de passage, va accentuer le sentiment d’exclusion et de mise à l’écart d’une bonne partie des enfants et des familles, principalement dans les quartiers « sensibles », mème si son apparence « objective » peut atténuer l’impression de « décision arbitraire » en matière d’orientation. Les notes du contrôle continu vont toujours peser fortement.Très souvent reflet de la relation de l’enseignant et de l’élève, elles ne sont absolument pas interrogées sous cet angle. Le scénario proposé va renforcer « l’entre soi » entre les enseignants et les élèves et familles qui disposent des bon codes et creuser le fossé avec les autres…Il me semble évident, depuis le milieu des années 80, que le déficit majeur de notre système réside en partie dans l’absence d’écoute des enseignants, de la parole des élèves et des familles sur leur vécu scolaire et sur leurs difficultés…Quand un sujet n’est pas écouté, il décroche, il manifeste ou il s’autoélimine ..C’est une règle de base, observée pendant 40 ans de pratique du Conseil en Orientation… Une refonte totale de la formation des enseignants et des méthodes pédagogiques, associée à une institutionnalisation des moments et des instances de dialogue auraient pu, peut être, réduire la fracture sociale aujourd’hui amplifiée par l’école….C’est une autre logique qui va s’appliquer, qui pourra peut ètre améliorer les résultats PISA, mais qui n’a aucune chance de faire de l’EN le creuset d’une adhésion citoyenne la plus large possible, à un projet collectif émancipateur.

  4. Bernard Desclaux Says:

    Et gageons, malheureusement, que ces éliminations de la course scolaire seront de moins en moins « acceptées ». L’École française comme fondement de l’insertion sociale produit de fait de plus en plus de rancœur. Les mouvements et émeutes qui se succèdent depuis le début du siècle me semblent en être les témoins.

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