Quand l’Europe incite, la France dirige

Le Conseil supérieur des programmes vient de publier « Avis sur l’organisation des enseignements au collège »[1] en janvier 2024. Jean-Pierre Véran en a proposé des commentaires[2]. Je ne reviendrais donc pas sur le détail du contenu des propositions, mais surtout sur le ou les principes qui s’en dégagent.

Les constats

Trois parties composent ce texte ainsi que diverses annexes. La première partie de 7 pages porte sur « Les transformations institutionnelles du collège ». Puis 3 pages sont consacrées à des Éléments de comparaison internationale. La troisième partie de  5 pages présente les Propositions du Conseil supérieur des programmes. Et 18 pages d’annexes en clôture d’un texte ramassé et surtout non signé.

Commençons par quelques éléments glanés et qui semblent ouvrir des pistes originales pour une réflexion sur notre collège et notre système éducatif.

Dans la partie « historique », les auteurs relèvent différents dispositifs permettant la valorisation et la préparation dès le collège d’une orientation vers la voie professionnelle. On ne peut qu’être frappé par une constante : l’existence de classes à dénomination variable, mais dont l’objectif reste constant : préparer certains élèves, souvent dès la quatrième, à la voie professionnelle[3]

Dans la partie Comparaison internationale, nous trouvons plusieurs pistes intéressantes.

S’il y a des choix variables quant aux contenus d’enseignement et aux contraintes ou choix offerts au cours du secondaire inférieur, une différenciation fondamentale serait à relever :  « Le positionnement des États nordiques contraste avec celui des pays latins, qui ont préféré centrer la nouvelle offre de formation sur les savoirs abstraits. » Cela touche à la finalité de l’enseignement. En France la finalité affirmée serait  de « faire des études » et non de s’occuper de la « vie des personnes ». On l’a vue avec l’élimination petit à petit des enseignements « concrets » de la vie quotidienne.

Par contre, il y a une tendance commune : la continuité primaire-secondaire inférieur  dans la plupart des pays. Beaucoup font le choix d’un même établissement, d’une continuité ou d’enjambement des programmes d’enseignement entre le primaire et le secondaire inférieur. « Ainsi, dans la quasi-totalité des situations observées, l’enseignement secondaire inférieur est relié aux niveaux scolaires en amont ou en aval, que ce soit par un programme scolaire (curriculum) comprenant plusieurs niveaux d’enseignement, ou par l’organisation de l’enseignement dans une structure unique faisant référence à une seule équipe pédagogique. »

Concernant l’orientation, je repère deux tendances fortes présentées dans le texte. On constate un renforcement de l’évaluation « objective » par épreuves et examens pour assoir la décision d’orientation, alors que chez nous il agit d’un jugement appréciatif. L’autre tendance est radicalement différente de notre conception de l’orientation : «  La décision relève, dans de nombreux pays, de la responsabilité de l’élève et de sa famille. »[4]  Mais entre ces deux tendances, les auteurs font visiblement un choix par le titre de cette partie : « 4. Une orientation qui s’appuie sur un examen final de compétences ».

Terminons  cette collecte par la sous-partie consacrée à l’organisation, « flexible pour gérer l’hétérogénéité ». Retenons que « Le principal levier est l’autonomie octroyée aux établissements scolaires, pour la gestion des moyens et la définition des contenus d’enseignement. » Mais cette autonomie reste « encadrée par des textes nationaux, mais avec des caractéristiques bien différentes « nos programmes » : « Au regard des contenus d’enseignement, on observe une tendance, au sein des États, à élaborer des textes-cadres au niveau national (curricula) dans lesquels sont définis les finalités de l’enseignement, les objectifs d’apprentissage et les repères de progressivité permettant l’évaluation des élèves au fil de la scolarité. Le but de ces textes est de fournir un cadre de référence unique aux équipes éducatives locales, qui disposent ensuite d’une marge d’autonomie pour préciser les contenus des programmes selon les contextes de l’établissement. »

Les propositions du CSP

Quel est le point de départ de la réflexion du CSP suite à ces différents constats ? La réponse est étonnement simple !  La difficulté provient des élèves et non de l’organisation de notre système : « L’incapacité d’un nombre trop important d’élèves à progresser réellement dans la maîtrise des apprentissages fondamentaux au collège demeure un sujet de préoccupation majeure pour le système éducatif français. »

Pour répondre à ces difficultés, le CSP appelle à l’innovation locale : « En fonction de leurs caractéristiques locales, les établissements ont le droit de proposer des modalités d’organisation adaptées en agissant sur la durée des cours, leur répartition dans l’année, leur périodicité, sur l’organisation des classes en proposant des regroupements d’élèves appropriés au contexte, sur la continuité pédagogique dans un cycle, sur des dispositifs expérimentaux ayant notamment pour objectif d’élever le niveau des élèves dans les apprentissages fondamentaux. »  Le ciblage de ces dispositifs doit être les fondamentaux (français et mathématiques), et une obsession se manifeste : la récupération des heures « perdues » !

Une autre obsession concerne une thématique qui n’apparaissait pas dans les constats : « rétablir l’ordre scolaire dans tous les collèges où il est mis en cause régulièrement. »  et « recentrer les missions des conseillers principaux d’éducation (CPE) sur le respect du règlement intérieur par les élèves et leurs parents, et le soutien vigilant à l’autorité des enseignants en cas de difficulté avec un élève. »[5]

Ensuite, il faut renforcer l’évaluation des élèves avec en particulier l’importance de la notation (livret scolaire, évaluation nationale, DNB). « Valoriser le Diplôme national du brevet. Il convient de diminuer la part du contrôle continu en le faisant passer de 50% à 30% et de proposer des épreuves attestant du niveau réel des candidats dans les enseignements fondamentaux. Dans ces conditions, l’obtention de ce DNB rénové vaudra validation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture. » On peut supposer , mais rien n’est dit qu’il y aura un lien entre cette évaluation et l’orientation, mais sous quelle forme ? Mieux éclairer les décisions des familles et des élèves, ou mieux justifier et argumenter les décisions des conseils de classe, des chefs d’établissement ? Gabriel Attal, ministre de l’EN, premier ministre aujourd’hui, a tranché, le DNB sera nécessaire pour le passage en seconde[6].

Et puis sans le nommer, le CSP préconise le dispositif qui avait été réclamé par le Président, et dont la note de service du 23 mai 2023 a déjà posé le cadre de la découverte des métiers en collège.

Enfin, l’obsession des fondamentaux se poursuit avec, deux modes d’organisations de groupes de niveau homogène et une pédagogie adaptée en français et en mathématiques.

Le premier dispositif sépare les élèves en 6ème et 5ème en deux « parcours » : le parcours des fondamentaux et le parcours des approfondissements. Le premier vise à « réduire leurs lacunes » et le deuxième aborde des parties « supplémentaires » du programme. Les élèves rejoignent ensuite des classes hétérogènes. L’autre dispositif installe la séparation entre les deux parcours sur le cycle de la 5ème à la 3ème. Et c’est dans le détail de ce deuxième dispositif que l’on comprend que l’organisation des procédures d’orientation reste bien en place.

On a donc deux tonalités, différentes dans les avis, ou deux auteurs qui ne peuvent s’accorder. D’un côté on affirme la nécessité du pouvoir local d’innover pour s’adapter, et de l’autre, on a un discours qui impose la ou les solutions avec, peut-être une concession, la possibilité de choisir entre deux modèles d’organisation (« Vous êtes trop bon Monseigneur » pourrait-on dire !).

Le contexte européen

Stéphane Germain vient de rappeler[7] un texte datant de 2018 de la Commission européenne[8] sur la gouvernance des systèmes éducatifs. Une thématique générale se retrouve dans les diverses préconisations : le retrait de l’État dans le contrôle de l’organisation du système scolaire. Ainsi la Commission prône l’autonomie des établissements, le pouvoir d’agir des enseignants et les concertations, favoriser les innovations. Et tout ceci se retrouve dans l’idée générale  des principes plutôt que des règles. Les états doivent formuler des directions et non plus diriger.

Les comparaisons européennes rapportées par le CSP montrent que nombre d’états européens s’inspirent de ces principes de gouvernance. Il est donc d’autant plus curieux que les avis du CSP s’en éloignent. En effet, globalement, on y trouve deux discours qui s’entremêlent. D’un côté l’autonomie des établissements est affirmée, mais elle doit permettre de développer un hyper contrôle du temps de travail des enseignants et de « réactiver » l’ordre scolaire. Et d’un autre côté, on a surtout un discours dirigiste qui ne peut s’empêcher de dire ce qu’il faut faire et comment le faire.

C’est confirmé, le principe du centralisme reste le grand organisateur en France, même les conseilleurs ne peuvent s’en détacher.

 

Bernard Desclaux

[1] 31 janvier 2024 https://www.education.gouv.fr/media/160317/download

[2] Jean-Pierre Véran. ( 1 février 2024). Contre-réforme du Collège : le renfort du Conseil supérieur des programmes. https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/010224/contre-reforme-du-college-le-renfort-du-conseil-superieur-des-programmes et Jean-Pierre Véran. (2 février 2024). Réforme du Collège : le CSP en renfort. https://www.cafepedagogique.net/2024/02/02/jean-pierre-veran/

[3] Voir ma vidéo à propos de la relation entre nos procédures d’orientation et l’organisation pédagogique des collèges : Supprimer les procédures https://www.youtube.com/watch?v=95uCHAKqTrg

[4] Voir la tentative de l’orientation à la main des parents. Voir sur ce blog plusieurs articles dont L’orientation à la main des parents, une si bonne idée ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2013/11/22/lorientation-a-la-main-des-parents-une-si-bonne-idee/

[5] Une volonté de reprise en main des CPE ? Voir Jean-Pierre Véran. (2 février 2024). Réforme du Collège : le CSP en renfort. https://www.cafepedagogique.net/2024/02/02/jean-pierre-veran

[6] Bernard Desclaux. (10 janvier 2024). Le brevet des collèges, une épreuve d’orientation. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/01/10/le-brevet-des-colleges-une-epreuve-dorientation/

[7] Stéphane GERMAIN. (1er  février 2024). Les 7 principes de bonne gouvernance de l’éducation en Europe : la France à contre-courant. https://www.cafepedagogique.net/2024/02/01/259482/

[8] Commission européenne. (2018). European ideas for better learning : the governance of school education systems : the final report and thematic outputs of the ET2020 Working Group Schools. https://edudoc.ch/record/131215?ln=en

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This entry was posted on samedi, février 3rd, 2024 at 16:36 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “Quand l’Europe incite, la France dirige”

  1. Jean-Pierre VERAN Says:

    Bonjour,
    Oui, il est intéressant de noter le double discours tenu dans le même document, par le CSP : un appel à l’autonomie des établissements et des préconisations qui restreignent la marge d’autonomie des établissements et des personnels qui y travaillent. Ce double discours n’est finalement incohérent qu’en apparence : il s’agit d’une autonomie accordée exclusivement pour la mise en oeuvre des prescriptions ministérielles, même si les textes officiels les autorisant ne sont pas publiés.

    Il est intéressant de questionner le mode de gouvernement de l’école française. La gouvernance (qui suppose responsabilisation, autonomie, pouvoir d’agir des acteurs) ne s’entend en général que dans le cadre des commandes ministérielles qui relèvent non de la gouvernance mais du commandement injonctif.
    Pour que le système et ses acteurs respirent un peu tout de même, il y a le dispositif lancé dans le cadre du conseil national de la refondation « Notre école, faisons-la ensemble »(NEFLE) qui s’inscrit bien dans une démarche où enfin l’autonomie des établissements proclamée depuis 1983 peut effectivement s’exercer.Le rapport du CSP ne manque pas de le mentionner en page 21.
    Notre « système éducatif » connaît donc un modèle de gouvernement hybride : un commandement ministériel injonctif, tempéré par une démarche de gouvernance encadrée par un cahier des charges précis.

  2. Jean Le Duff Says:

    c’est une régression considérable, à la fois conceptuelle et pratique de ce que les sciences humaines et sociales nous ont appris du développement des personnes et du développement de leur capacité de se prendre en main Henri Wallon, réveille toi,il sont complètement fous!

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