Du corps pour l’orientation à l’orientation pour décor

L’IGÉSR vient de publier un rapport sur les PsyEN EDO[1] (les ex-conseillers d’orientation-psychologues). Les collègues, l’APSYEN, les syndicats apprécient les écoutes réalisées pour produire ce rapport, mais bien sûr restent très critiques à propos des treize recommandations formulées. Pour ma part j’interrogerai la teneur des « constats » qui me semblent avoir une fonction bien précise : phagocyter la mission d’orientation des PsyEn EDO.

Des données chiffrées ?

Commençons par le recrutement et le volume d’emploi. « Depuis la création du corps, environ 20 % des personnels titulaires ont été recrutés et formés selon les nouvelles dispositions avec une tendance au rajeunissement (moyenne des admis de 33, 32 puis 31 ans sur les trois dernières sessions du concours externe). » (p 6) D’où quelques conséquences : « Lors des entretiens, la mission a de fait constaté une rupture générationnelle dans les représentations du métier, avec une identité professionnelle plus affirmée sur la composante orientation pour les ex-conseillers d’orientation psychologues et, pour ceux recrutés après 2017, une appétence davantage prononcée pour la valence psychologique de leur référentiel de missions. » (p 6) Le rapport met ainsi l’accent sur les 20 % et non sur les 80 % d’anciens conseillers d’orientation-psychologues… La méthode du regarder ailleurs[2].

Même méthode pour le volume d’emploi : « le volume d’emplois de PsyEN délégués aux académies depuis la création du corps en 2017 n’a pas été diminué (de l’ordre de 4 400, directeurs de CIO et supports stagiaires inclus) » (p 8). Mais il ne signale pas le taux d’occupation, ainsi, pour l’APSYEN, le taux de titulaires pour les PsyEN EDO est 72,8 % (source RERS 2023)[3] et le SNES ajoute : « Dans le second degré, 1000 postes de PsyEN EDO sont actuellement vacants ou occupés par des non titulaires. »[4]

Et pour les CIO, le rapport signale « des fusions de CIO ayant pour effet de réduire leur nombre d’environ 26 % entre 2012 et 2019. » (p 8), et plus loin (p 27) dans le rapport, « À ce jour, on dénombre 411 CIO qui se répartissent en 355 CIO d’État et 56 CIO financés par les départements. »  Le rapport note simplement que « les PsyEN ont mal vécu l’évolution de la carte des CIO consécutive au désengagement des conseils départementaux et à la mise en place du SPRO, qui s’est traduite par des fusions de CIO ». Pour mémoire, le nombre de structures dépassait les 800 à la fin du XXe siècle. On peut s’interroger sur la formulation de la recommandation n° 13 qui préconise de « faire du bassin (ou équivalent) le niveau de mise en cohérence des actions et des acteurs » sans recommander la création de CIO pour chaque bassin ? Mais comme on le verra dans un prochain post, l’utilité de la structure CIO est en interrogation.

Constat sur l’environnement de travail des PsyEN

Le rapport s’intéresse au contexte législatif et réglementaire qui s’est mis en place avec et à la suite de la création du corps « unique » de PsyEn. De nombreuses décisions concernant différents acteurs et organismes ont ainsi été prises.

Les PsyEn EDO

La définition de leurs missions est ainsi formulée : ils « contribuent à créer les conditions d’un équilibre psychologique des adolescents favorisant leur investissement scolaire. Ils conseillent et accompagnent tous les élèves et leurs familles, ainsi que les étudiants, dans l’élaboration de leurs projets scolaires, universitaires et professionnels. En lien avec les équipes de direction des établissements, ils contribuent à la conception du volet orientation des projets d’établissement ainsi qu’à la réflexion et à l’analyse des effets des procédures d’orientation et d’affectation. Ils participent aux actions de lutte contre le décrochage et, en lien avec le service public régional de l’orientation, au premier accueil de toute personne en recherche de solutions pour son orientation. »[5]  Parmi ces quatre missions, ils sont donc des contributeurs pour trois d’entre-elles. Ils inscrivent leur travail au sein d’un ensemble de travail exercé par de multiples acteurs.

Depuis 2017, différents textes ont accentué certaines missions. Ainsi « la lutte contre le décrochage ainsi que l’obligation de formation instituée par la loi n° 2019-791 du 26 juillet 2019 pour une école de la confiance mobilisent davantage les PsyEN sur les élèves en risque ou en situation de décrochage. » (p 9) Et l’article L. 121-4-1 relatif à la promotion de la santé à l’école, article créé par la loi 2013-595, loi de refondation de l’école de la République, intègre maintenant les PsyEn parmi les acteurs identifiés : « La promotion de la santé à l’école (…) relève en priorité des personnels médicaux, infirmiers, assistants de service social et psychologues de l’éducation nationale, travaillant ensemble de manière coordonnée »

On a donc une spécialisation sur une cible et en parallèle une préoccupation générale : la santé.

Les établissements et les enseignants

Le rapport relève qu’un ensemble de mesures récentes « ont pour effet de positionner les personnels enseignants et d’éducation au cœur de l’accompagnement des élèves à l’orientation. » (p 9) :

  • L’inscription dans les grilles horaires (collège et lycée) d’un temps d’accompagnement au choix de l’orientation 23, impliquant « l’intervention des membres de l’équipe éducative et, le cas échéant, des personnes et organismes invités par l’établissement et qui peuvent être mandatés par le conseil régional. » (p 25)
  • « la procédure Parcoursup a conduit à l’attribution de deux professeurs principaux par classe de terminale afin « de reconnaître l’investissement particulier des enseignants dans l’orientation des élèves de terminale » (p 25)
  • Enfin, « dans le cadre du « pacte », une part fonctionnelle pour indemniser des « missions d’accompagnement ou d’orientation des élèves »26, notamment pour développer au collège la découverte des métiers et les compétences à s’orienter. » Mais entre le règlement et sa mise en œuvre, il y a un… très grand écart. Ainsi à la rentrée 2023, « le taux moyen de pactes signés dans les établissements du second degré est de 23 %. »[6]

Ainsi, ces récents textes poursuivent le transfert aux enseignants de la responsabilité du travail d’orientation des élèves et des familles. Mais globalement les enseignants ne se sentent pas formés pour intervenir dans le champ de l’orientation (à la place des PsyEn EDO), et surtout ces activités prennent des heures d’enseignements ou s’inscrivent en plus. Ainsi dans la réalité, ce transfert ne se réalise pas, mais il est présenté un fait impliquant une réorganisation de l’activité des PsyEN.

Les régions

La loi 2018-771 sur la liberté de choisir son avenir professionnel a conféré aux régions la compétence d’information des élèves sur les métiers et les formations, et a ainsi repositionné le rôle de l’ONISEP et de ses délégations régionales en la matière. Le cadre national de référence définit l’espace de « coopération » et de mise en œuvre des établissements et de la Région[7].

La mobilisation des régions est lente et surtout très diverse. Le pacte républicain (illusoire) de l’égalité de moyen est bien rompu.

Du corps pour l’orientation à l’orientation pour décors

Par rapport à ce nouveau paysage professionnel, les rapporteurs remarquent : « Ainsi, l’évolution statutaire des PsyEN s’est effectuée dans un contexte législatif et réglementaire en pleine mutation dont il n’a pas été tiré à ce jour toutes les conséquences sur les missions et l’organisation des PsyEN EDO, et qu’il est nécessaire de stabiliser. » (p 9)

En effet, on a là en fait un ensemble de « réglementations » nouvelles, fonctionnant sur un mode performatif, comme s’il suffisait de les déclarer pour qu’elles se réalisent. En France, on oublie bien des conditions de réalisations d’une réforme. Le temps de la négociation permet l’évolution des représentations des acteurs. Une formation, au sens large des acteurs, ce qui prend du temps, est nécessaire ainsi qu’une réflexion sur la création des conditions de réalisation. Ainsi, la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel fut élaborée par le ministère du Travail sans réelle négociation avec le ministère de l’Éducation nationale et encore moins avec les régions. Ce travail sur le long terme est essentiel, ce que bien d’autres pays ont compris (ce qui n’évite pas de nombreuses difficultés).

Mais ce rapport fonctionne sur ce même principe du déclaratif performatif. En prenant pour acquises la responsabilité du conseil d’orientation aux enseignants et celle de l’information aux régions, il suppose que l’activité d’orientation des PsyEn peut être réduite à quelque cas et à un rôle de conseiller technique et formateur. La place est alors libre, le marché de l’orientation sera ouvert, et les PsyEn pourront se consacrer pleinement à la santé mentale et au bien-être à l’école, présentés par le rapport comme prioritaire.

Alors que l’orientation était au cœur de l’activité de ce corps, elle n’en sera plus que le décor.

 

Dans un prochain post nous poursuivrons la lecture de ce rapport en s’intéressant à sa vision du CIO et de son directeur.

Bernard Desclaux

 

[1] Les psychologues de l’éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », Mars 2024. https://www.education.gouv.fr/media/194106/download

[2][2] Comment faire disparaitre un éléphant ? Il suffit de regarder ailleurs !

[3] A l’attention de Monsieur Gabriel ATTAL, Ministre de l’Éducation et de la jeunesse http://apsyen.org/attachments/article/551/APSYEN-lettre-ministre-et-DGRH-postes-concours-PsyEN-12-23.pdf

[4] Le Premier ministre, connaît-il l’existence du corps des Psychologues dans l’École ? https://www.snes.edu/article/le-premier-ministre-connait-il-lexistence-du-corps-des-psychologues-dans-lecole/

[5] Art. 3 du décret n° 2017-120 du 1er février 2017 https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000033968083

[6] https://www.vousnousils.fr/2023/09/13/pacte-enseignant-modalites-mise-oeuvre-publiees-bo-675886

[7] Voir mes différentes réflexions à l’époque : Desclaux, B. Le régalien, le cadre et la conception. (28 mai 2019). https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/05/28/le-regalien-le-cadre-et-la-conception/. Desclaux, B. « L’Etat français considère-t-il encore l’orientation scolaire comme relevant de sa responsabilité ? » (03 juin 2019) https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/06/03/l-etat-francais-considere-t-il-encore-l-orientation-scolaire-comme-relevant-de-sa-responsabilite_5470859_3224.html. Desclaux, B. Le cadre et le partage des territoires de l’orientation. (05 juin 2019). https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/06/05/le-cadre-et-le-partage-des-territoires-de-lorientation/

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This entry was posted on dimanche, avril 14th, 2024 at 14:18 and is filed under Evolutions, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Du corps pour l’orientation à l’orientation pour décor”

  1. Jean Le Duff Says:

    Ce qui se passe pour les services d’orientation est à l’échelle de la dégradation systémique de l’éducation nationale, comme d’ailleurs du système de santé et d’une manière générale de la dégradation des conditions de vie dans notre pays. Ce qui relève de l’humain est foulé au pied de manière accélérée depuis les deux dernières décennies par les gouvernements qui se sont succédés au profit d’une majoration fabuleuses des profits financiers.

    L’État dans notre pays illustre de manière significative l’aboutissement du système capitaliste. Les manipulations de l’opinion publique sont parvenues à réduire le niveau de conscience des populations afin de limiter leurs réactivités. La lutte des classes au sens marxien du terme a évolué au profit de la classe capitaliste en même temps que les postures populistes favorisent l’émergence de mouvances fascisantes. Il est grand temps que les citoyens dans leur diversité prennent conscience de cette réalité.

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