De l’utilité du CIO et de son directeur

Le rapport sur les PsyEn EDO[1], comme on l’a vu dans les posts précédents[2], les détache de toute aide à l’orientation afin de les tourner vers la préoccupation du bien-être et de la santé, alors que le rapport Charvet[3] de 2019 avait examiné les conséquences de la Loi pour la Liberté de choisir son avenir professionnel de 2018. Les recommandations concernant le CIO et son directeur seront l’objet de cet article.

Commençons par la revalo

Lors de mon intervention à la JNE de l’ANDCIO le 2 juin 2023, je me suis interrogé sur les utilités du CIO du point de vue de l’Etat[4] dans un contexte où il disparaissait des préoccupations et des préconisations formulées dans le rapport de Charvet, mais aussi de Lunier[5], ce qui n’est pas le cas du présent rapport.

Ce rapport est issue de  nombreuses visites de terrains divers (CIO, établissements scolaires, administrations) et d’interviews des personnels rencontrés. Il en ressort que les DCIO sont « Des maillons essentiels dans l’organisation et le fonctionnement actuels des services de l’orientation. » Bien que souvent pas formés pour le rôle de management d’équipe, il doivent évoluer dans un contexte en perpétuels changements avec des réformes complexes et, avec des équipes avec beaucoup de contractuels (en moyenne d’un quart de contractuels), ils jouent un rôle de formateur. (p 7)

La recommandation n°1 ne peut que réjouir les esprits : « Revaloriser le système indemnitaire des directeurs de CIO », mais la question de la direction de quoi se posera plus bas.

Des constats suscitant des interrogations

Commençons par un laconique « Au-delà, les PsyEN ont mal vécu l’évolution de la carte des CIO » (p 8). En effet perdre en quelques années la moitié des structures, et transformer la quasi-totalité du reste en CIO d’Etat, ce qui veut dire très concrètement des budgets de fonctionnement bien moindre que ceux qui étaient alloués par les Conseils généraux, ne peut être qu’à minima « mal vécu ». Ce mouvement n’est pas récent. Certains Conseils généraux ont commencé, dès le début des années 90, à remettre en question leur obligation d’attribution d’un budget fonctionnel aux CIO dit départementaux, ceux qui n’avaient pas été étatisés suite à la création des CIO d’Etat. Suite aux échecs successifs du transfert des CIO aux régions, l’Etat, et des retraits effectifs des CG du financement des CIO, l’Etat a mis en œuvre une nouvelle carte des CIO. La fermeture et la fusion des CIO a réduit de moitié le nombre de structures, sans que l’architecture du CIO accueillant soit modifié. Prenons l’exemple du CIO de Cergy-Pontoise qui se trouve toujours dans ses locaux d’origine, 4 ou 5 bureaux, une salle de réunion pour une douzaine de personnes. Il a absorbé les CIO de L’Isle-Adam et de Pontoise, et son personnel est constitué aujourd’hui d’un directeur et d’un personnel administratif et 24 PsyEn. Son territoire représente les trois quart du département du Val d’Oise et la moitié de la population scolaire, sans compter l’Université de Cergy-Pontoise toute proche. Et ce cas n’est pas exceptionnel.

Ainsi, les réalités géographiques, et les fusions de CIO imposent parfois de longs déplacements, en particulier en zone rurale, ce qui consomme un temps de service important relève la mission  (p  19). On sent ainsi que, pour la mission, l’affectation statutaire dans les CIO des PsyEN EDO fait problème (p 20).

Suite à l’attribution de la compétence aux régions en matière d’information des élèves sur les métiers et les formations il s’en est suivit « une position de repli défensif et identitaire des CIO à l’endroit des régions, sur fond de défiance à propos de leur supposée vision adéquationniste, avec force critiques sur leurs publications et leurs actions. » Et comme on peut s’y attendre, « Ces critiques apparaissent excessives et injustifiées à la mission » (p8)

L’appréciation très positives des réunions de centre, recueillies par la mission, nous a surpris. « De l’avis unanime des PsyEN, ces réunions sont essentielles car elles permettent des échanges de pratiques et sont également des temps de respiration qui rompent l’isolement induit par une activité nomade faite en grande partie d’entretiens individuels et de réunions diverses (cf. supra) avec une multiplicité d’interlocuteurs. «  (p 18) Il y a vingt ans, elles n’étaient pas aussi appréciées et au contraire jugées inutiles et une perte de temps par de nombreux collègues. Tant mieux s’il en est ainsi, mais vu la taille des équipes de certains CIO, il est peu probable que des échanges de pratiques puissent être réellement organisées.

La dure réalité

Dès la première page du rapport, elle vient cadrer les réflexions possibles. « Ainsi, les PsyEN EDO consacrent l’essentiel de leur temps, en établissement et au CIO, aux élèves à besoins éducatifs particuliers, à ceux qui ont des problématiques scolaires complexes ou aux jeunes en situation de décrochage pour lesquels leur expertise de psychologue est primordiale. » L’activité de ces personnels se fait auprès de certains élèves et non pas auprès de tous les élèves et ce n’est pas pour des raisons de manque de moyens, mais bien une nouvelle définition de l’action de ces professionnels.

Une deuxième contrainte est l’appartenance du CIO au SPRO (le Service public régional de l’orientation).  L’article 22 de la loi du 5 mars 2014 relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale a institué un SPRO, la coordination des actions des organismes participant étant confiée à la Région. Et de l’avis de la mission, « Le CIO constitue également une interface des services de l’orientation clairement identifiée par les partenaires pour un travail en réseau. » (p 27) Aussi, la collaboration entre l’Etat et les régions étant nécessaire, la recommandation n° 7 ne peut être que « nécessaire » :  « Mettre en synergie les acteurs parties prenantes du SPRO pour l’information et le conseil en orientation : services régionaux, CIO voire services jeunesse (BIJ, CRIJ…) ; envisager, si possible, des mutualisations dans le respect des compétences de chacun. »

Remarquons, en passant que cette inclusion du CIO dans le SPRO le définit comme un service ouvert au public. Par contre, le CIO est partie prenante des dispositifs de suivi de l’obligation de formation des 16-18 ans ainsi que de la plateforme de suivi et d’appui aux décrocheurs. (p 27) Ainsi, le CIO se trouve à la fois sur le plan organisationnel, d’une part un service ouvert à un public et d’autre part un dispositif ce qui a des conséquences sur les représentations et identifiés des personnels[6].

Des pistes d’évolution proposées par les rapporteurs

Il y a bien sûr la recommandation n° 11 : « Organiser le travail des PsyEN dans un service coordonné par un PsyEN ayant une compétence en orientation (équivalent de l’actuel DCIO) et se référant à l’autorité fonctionnelle de l’IEN-IO, secondé si besoin par un psychologue conseiller technique départemental. Mettre en place des indicateurs de besoins et d’activités et revoir l’application BILACCIO. » Mais il faut la compléter par bien d’autres indications formulées par les rapporteurs.

Ainsi, suivre la logique du corps unique suppose de « fluidifier » les relation entre les deux spécialités actuelles en les rapprochant physiquement. Ils pourraient travailler sous la direction du directeur du CIO, dont il faudra trouver un autre nom puisque l’information et le conseil en orientation ont été attribués à d’autres. Le territoire de ce centre serait le bassin (comme aujourd’hui, sauf exception, comme le CIO de Cergy donné en exemple plus haut, qui intervient sur deux bassins). Vu la taille des équipes, le directeur devrait posséder non seulement des compétences de manager, mais également des pouvoir de dédoublement…

En effet, sur son territoire il devrait être capable d’organiser le travail dans deux espaces de l’Education nationale aux logiques actionnelles encore peu intégrées. Il devra également analyser, comprendre les besoins de ces terrains et mettre en œuvre des réponses. Mais ces réponses doivent également être en conformité avec des « commandes verticales ». Sa dépendance au rectorat relevait du SAIO (aujourd’hui le DRAIO). Les rapporteurs proposent une dépendance supplémentaire, et apparemment à leurs yeux plus pertinente : le champ couvert par le Conseiller technique santé-social (infirmier, médecin, assistant sociaux). Ceci serait les prémisses d’un pôle psycho-santé-social, que défendent les rapporteurs (p. 21).

 

Une question se pose alors : où est passé l’orientation  dans la tête des rapporteurs ? C’est une question administrative (les procédures d’orientation et d’affectation gérées par le DRAIO) et pédagogique (les actions à mettre en œuvre notamment par l’établissement). L’aide à l’orientation est prise en charge par les enseignants (nouvelles tâche financée par le PACTE, mais aussi par le développement du secteur marchand et par l’implication de la société civile (le mentorat). Le C(IO), vidé de l’information et du conseil en orientation, pourrait être détaché de ce circuit  administratif, mais également du SPRO et basculer totalement dans ce « nouveau pôle » consacré à la santé et au bien-être. Les compétences de formateur reconnus aux PsyEn pourraient être utiles à la diffusion des CPS.

 

Bernard Desclaux

[1] Les psychologues de l’éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle », Mars 2024. https://www.education.gouv.fr/media/194106/download

[2] Bernard Desclaux. Du corps pour l’orientation à l’orientation pour décor. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/04/14/du-corps-pour-lorientation-a-lorientation-pour-decor/  et Bernard Desclaux. L’orientation, perdue en chemin. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/04/25/lorientation-perdue-en-chemin/

[3] Pascal Charvet. (2019). Refonder l’orientation : un enjeu État-régions. https://www.education.gouv.fr/refonder-l-orientation-un-enjeu-etat-regions-3728 . Bernard Desclaux. ( 28 juin 2019). Réactions primaires au rapport Charvet. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/06/28/reactions-primaires-au-rapport-charvet/  Voir : Les réactions au « rapport Charvet » https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/09/05/les-reactions-au-rapport-charvet/

[4] Bernard Desclaux, Quelles utilités du centre d’information et d’orientation ? Hier, aujourd’hui, demain. https://www.youtube.com/watch?v=Di8X1thEsxs&t=72s

[5] Michel Lunier. (2020). Rapport thématique IGÉSR 2020 . L’orientation : de la quatrième au master. https://www.education.gouv.fr/rapport-thematique-igesr-2020-l-orientation-de-la-quatrieme-au-master-325088 . Bernard Desclaux. Le CIO a disparu des radars https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2021/11/22/le-cio-a-disparu-des-radars/

[6] Pour une présentation des notions de service et de dispositif, voir le chapitre « Le CIO est-il un service ou un dispositif ? » (pp 99-) in Bernard Desclaux, Le centre d’information et d’orientation (CIO) : une structure « à la marge » de l’Education nationale. Préface de Frédérique Weixler – Postface d’Aziz Jellab. Collection : Orientation à tout âge. L’Harmattan. 2022.

This entry was posted on jeudi, mai 2nd, 2024 at 13:50 and is filed under Evolutions, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

2 Responses to “De l’utilité du CIO et de son directeur”

  1. Francis DANVERS Says:

    ….Oui, dans les zones rurales et de montagne, les échanges de pratiques en CIO peuvent être facilités par le recours au distanciel.

    Francis DANVERS

  2. Monica (CRAP) Says:

    Merci pour cet article très intéressant et précis, et hélas, déprimant, comme toute la direction que prend l’Éducation Nationale…

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