Claude Lelièvre a porté son attention sur le discours de passation de Madame Anne Gentenet en relevant et commentant[1] « l’expression qui se veut gratifiante d’« hussards de la République. » » Je proposerai d’autres remarques sur ces discours de nos deux nouveaux ministres[2].
Alexandre Portier
Commençons, puisqu’il a également commencé en premier, par M. Alexandre Portier, chargé de la réussite scolaire et de l’enseignement professionnel, Ministre délégué auprès de Mme la ministre de l’Éducation nationale (tel est son titre). Djéhanne Gani, nouvelle rédactrice en chef du Café pédagogique,[3] a rassemblé les « anciens » dires du nouveau ministre, pur produit de l’enseignement privé. Pour ma part, je propose de repérer sa manière de se positionner et de définir ses deux charges, la réussite scolaire, et l’enseignement professionnel.
Remarquons sa manière de se rattacher à l’Éducation nationale : « Je suis ce que l’on appelle un pur produit de la méritocratie républicaine j’en suis heureux j’en suis fier » (en fait, il a été scolarisé dans un lycée privé et a étudié à l’Institut catholique de Paris). Et bien sûr, il faut rendre : « Je mesure la chance aujourd’hui et l’honneur que j’ai de pouvoir lui rendre tout ce qu’elle m’a donné. » Mais il faudra se rappeler de cette référence à la méritocratie quand il abordera la réussite scolaire, et se demander à qui il « rendra », à l’enseignement public ou à l’enseignement privé.
Vient ensuite un long éloge à l’école de la république fondée après le désastre de 1870. Et pour le prouver, M. Alexandre Portier liste ses bénéficiaires illustres. Je me suis donc amusé à rechercher dans Wikipédia la scolarité de ces personnes, rassemblées dans ce tableau.
| Bénéficiaire | Scolarité |
| Charles Pierre Péguy | De 1879 à 1885, il fréquente les classes de l’école primaire annexe de l’École normale d’instituteurs d’Orléans. |
| Marcel Proust | au début élève d’un petit cours primaire. étudie ensuite à partir de 1882 au lycée Condorcet |
| Paul Valéry | il entre à l’école chez les dominicains à Sète. En 1878, il fait son entrée au collège de Sète et poursuit sa formation, de 1884 à 1888, au lycée de Montpellier |
| Arthur Rimbaud | entame sa scolarité, il entre en neuvième (équivalent du CE2) à l’institution Rossat (école délabrée mais prisée de l’élite de Charleville) |
| Louis Aragon | étudie vers 1907 à l’école Saint-Pierre de Neuilly-sur-Seine où il côtoie Henry de Montherlant5 et les frères Jacques et Pierre Prévert6 puis poursuit ses études au lycée Carnot. |
| Louis Lépine | Né en 1846, études à Lyon, Paris et Heidelberg |
| Joseph Marie Charles dit Jacquard, né le 7 juillet 1752 | Il serait étonnant qu’il ait pu bénéficier des biens faits de l’école républicaine. |
| Les frères Lumières | Père industriel
l’enseignement théorique et pratique qui leur est dispensé à l’École des Sciences et des arts industriels de la Martinière |
Il semble, de fait, que bien peu soient des bénéficiaires de cette fameuse école républicaine, à part Charles Péguy qui fit sa scolarité dans une école primaire. Encore faut-il noter qu’il s’agissait de l’annexe de l’École normale d’instituteurs d’Orléans.
Lorsqu’il aborde sa charge concernant le lycée professionnel, il fait appel cette fois à son entourage : « je suis un fils d’artisan qui a grandi dans une famille entourée d’artisans », et il exprime une conviction, il « sait aujourd’hui combien aussi dans ce 21e siècle si compliqué notre pays a besoin, aura besoin que l’on allie plus que jamais le travail de la main à l’intelligence de l’Esprit. » Une belle formule qui ne veut pas dire grand-chose, mais qui pose et fait un clin d’œil à Aristote[4].
Sortant d’une longue période de réforme de l’enseignement professionnel, il s’agit maintenant d’« appliquer celles qui sont en cours. Commençons déjà par appliquer correctement ce qui existe sur le terrain. » Mais il n’est pas inintéressant de relever que ce qui le préoccupe, ce n’est pas les questions « pédagogiques », mais les questions organisationnelles : l’amélioration de notre carte des formations, la montée en puissance des bureaux des entreprises, le renforcement aussi des liens avec l’enseignement supérieur et les entreprises. Et ceci dans le contexte d’un défi à relever : « répondre par la formation aux enjeux de souveraineté industrielle numérique et alimentaire ». L’objectif global est donc toujours celui du développement et aucunement de bifurcation écologique.
Abordant la réussite scolaire, il ouvre son discours par sa double préoccupation, la réussite de l’école et la réussite par l’école. Sur celle de l’école « les résultats ne sont pas à la hauteur de ce que nous pouvons collectivement espérer dans ce pays ». Et pour la réussite par l’école, il s’agit de « permettre à nos enfants de s’épanouir où qu’ils habitent que ce soit dans les territoires ruraux, dans les petites communes rurales comme dans les quartiers les plus compliqués. C’est leur permettre de trouver non pas une voie mais leur voie, leur permettre de trouver non pas simplement une place mais leur place. » Il affirme également sa préoccupation concernant le handicap à l’école qu’il met en lien avec les projets du Premier ministre en la matière.
Enfin, « Une autre priorité […] sera évidemment l’orientation qui comme la laïcité est évidemment un levier majeur de lutte contre les inégalités et les assignations sociales. S’il n’y avait pas eu dans mon parcours des professeurs pour me permettre comme le disait Lincoln de voir au-delà de la colline, je ne serais pas là devant vous. Cette chance, il faut que chaque enfant de France puisse l’avoir demain. » Ayant fait tout son parcours scolaire dans le privé, il n’a jamais croisé un conseiller d’orientation, et sa seule référence est en la matière, l’implication personnelle d’enseignants. Encore un ministre qui va découvrir, mais en aura-t-il le temps, qu’il y a au sein de l’Éducation nationale des personnels spécialisés.
Terminons par sa méthode : l’écoute. Sa « boussole sera évidemment toujours la même priorité au terrain à l’écoute des agents des familles et des jeunes. » En rappelant que les progrès concernant le handicap viennent du terrain. Sans aucun doute, mais à un moment, il est nécessaire que l’État s’y investisse afin de pérenniser ces progrès.
Anne Genetet
La presse ayant largement commenté tout particulièrement le discours de la Ministre en ciblant surtout son éloignement des choses de l’enseignement, et en « s’amusant » de la seule expérience en la matière : la création à Singapour (paradis fiscal ?) d’une société de formation des « helpers » pour les jeunes philippines recrutées par les expatriés[5], nous relèveront quelques affirmations ou déclarations qui pourraient éclairer « son action » au ministère.
Si la fierté est manifestée par son collègue, c’est l’humilité qui la caractériserait (six fois prononcée).
Elle exprime sa vision commune avec son ministre délégué « car non le mot réussite ne me fait pas peur, il ne doit pas faire peur. Oui nous avons le devoir de faire réussir nos enfants comme élèves et je pense notamment à la voie professionnelle qui est vraiment qui doit être absolument une voie d’excellence. » Et la réussite de l’école, c’est « le devoir de faire réussir nos élèves pour qu’ils deviennent des citoyens accomplis ».
Vient ensuite « la promesse de l’école » : « préserver nos élèves des soubresauts et des turpitudes du monde », et les verbes préserver l’école et protéger nos élèves, et les mots sérénité et stabilité se succèdent. On aurait là une accentuation de la fonction protectrice de l’École.
Elle insiste également beaucoup sur la santé scolaire qui est perturbée par une situation très particulière : les solitudes, dont elle fait la liste : « solitude des enseignants face à la remise en cause de leur légitimité ou de leur autorité ; solitude des chefs d’établissement face aux normes aux consignes aux difficultés ; solitude des élèves, de l’élève harcelé, de l’élève en difficulté, de l’élève qui ne trouve pas sa place ; solitude des parents et je pense évidemment aux familles monoparentales qui se battent tous les jours et pour qui c’est parfois difficile, vraiment trop difficile. Cette solitude je crois qu’elle pèse beaucoup et cette solitude nous allons ensemble tenter de la transformer en confiance puis en enthousiasme et enfin en bonheur. Pour cela je crois beaucoup à la santé scolaire grâce à l’ensemble de ces acteurs : médecin, infirmière, psychologue, AESH, assistante sociale ou tout autre intervenant et comme médecin vous l’aurez compris cette cause me tient à cœur. » L’École ne protège pas seulement, elle se doit d’apporter le bonheur.
« Le médecin que je suis sera particulièrement attentif à une vision complète de la santé de l’enfant, santé physique et santé psychologique. » Et elle reprend, toujours avec sa même référence : « Le médecin que je suis sera particulièrement attentif à une vision complète de la santé de l’enfant, santé physique et santé psychologique. »
Derrière ces douces paroles, il y a en fait un combat engagé depuis quelque temps, prenant des formes différentes mais touchant à la question de la place du corps, des corps dans l’école. La thématique du bien-être s’inscrit dans ce mouvement. Mais attirons l’attention sur la liste des acteurs de la santé scolaire, une liste très extensive. Pas sûr que les assistantes sociales et les psychologues se définissent comme personnel de santé. Santé sociale, santé mentale évoquent et appellent la norme. Et beaucoup s’inquiètent de tomber sous l’autorité du médecin.
Après l’appel à la mémoire de Dominique Bernard et de Samuel Paty, elle conclut ce discours en relevant « avec humilité tous ensemble les défis de l’école pour qu’elle puisse enfin et pour longtemps renouer avec sa mission première, forger des républicains, bâtir des destins, apporter du bonheur. » Ces missions auraient été perdues ? Par qui et depuis quand ? L’esprit de restauration serait de retour !
Bernard Desclaux
[1] Claude Lelièvre (25 septembre 2024). L’entrée à la hussarde de la nouvelle ministre de l’Éducation nationale. https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/250924/l-entree-la-hussarde-de-la-nouvelle-ministre-de-l-education-nationale?at_medium=custom3&at_campaign=67
[2] Cérémonie de passation de pouvoir entre Nicole Belloubet et Anne Genetet et Alexandre Portier. https://www.youtube.com/watch?v=uQrCZ99bBcg
[3] Djéhanne Gani. (22 septembre 2024). Le ministère penche vraiment à droite avec Alexandre Portier. https://cafepedagogique.net/2024/09/23/le-ministere-penche-vraiment-a-droite-avec-alexandre-portier/
[4] Voir Eric DELASSUS, (juillet 16, 2021). Faut-il redécouvrir l’indissociable union de l’intelligence et des mains ? Le Professeur Eric DELASSUS nous propose de réinterroger cette réalité. https://managersante.com/2021/07/16/faut-il-redecouvrir-lindissociable-union-de-lintelligence-et-des-mains-le-professeur-eric-delassus-nous-propose-de-reinterroger-cette-realite-2/
[5] Manon Aublanc et Ludwig Gallet. (23 septembre 2024). « Une employée qui se sent humiliée devient ingérable » : les étonnants conseils de la nouvelle ministre de l’Éducation pour les expatriés. https://www.leparisien.fr/politique/gerer-votre-employee-au-quotidien-les-etonnants-conseils-de-la-nouvelle-ministre-de-leducation-a-destination-des-expatries-23-09-2024-IH54GQGKOJCAVBGOPGYKJQ3JNI.php. Et sur charentelibre.fr, (24 septembre 2024). « L’éducation du petit personnel lui tient à cœur » : l’étonnante vie d’avant de la ministre Anne Genetet. https://www.charentelibre.fr/education/education-nationale/l-education-du-petit-personnel-lui-tient-a-coeur-l-etonnante-vie-d-avant-de-la-ministre-anne-genetet-21504790.php?csnt=1922e9b0b8e
Merci de cet éclairage révélateur.
Ce qui est sûr, c’est que point n’est besoin d’être un(e) fin(e) connaisseur ou connaisseuse de la question scolaire, puisque le discours officiel en éducation recycle toujours les m^mes clichés : a méritocratie républicaine fondée exclusivement sur le travail personnel et en aucun cas sur l’origine sociale des élèves; l’égalité des chances, au moins en apparence, sur la ligne de départ; l’excellence pour toutes et tous, mais pas la même tout de même, chacun devant emprunter la filière qui lui convient; l’école sanctuaire à l’abri du monde, où l’on est, comme dans un temple, censé communier avec des savoirs choisis depuis longtemps à l’exclusion de bien d’autres, et si on ne communie pas, on est alors excommunié pour manquement au respect de l’autorité des savoirs enseignés…
Laissons ces personnes faire la preuve, dans la pratique, que les valeurs auxquelles elles se réfèrent ne sont pas des paroles verbales…. Personnellement, je crains que les mesures qu’ils vont promouvoir ne viennent renforcer le caractère diviseur et élitiste de notre système éducatif..je crois que la suppression des Lycées Professionnels est dans les tuyaux et progressivement, celui du Collège : c’est le projet de la droite depuis 30 ans … Quelle place pour des Psychologues dans cette vision de l’éducation ? Cette question me taraude depuis longtemps.