Les vidéos de la neuvième séance du séminaire du CICUR, le Collectif d’interpellation du curriculum, qui s’est tenu le 25 septembre 2024 sur le thème “Que serait une évaluation à laquelle on n’échoue pas”, viennent d’être mises en ligne[1]. Je vous en conseille le visionnage, elles sont passionnantes, et notamment proposent par des témoignages étrangers d’autres points de vue sur la question de l’évaluation dans les systèmes éducatifs. Je proposerai ici quelques remarques complémentaires.
Le programme du séminaire
Ce séminaire du CICUR se proposait de poursuivre ses travaux. Partant du constat du peu de réflexion critique sur les contenus d’enseignement en France, la question de l’évaluation et de ses finalités ne pouvait que se poser. Aussi ce séminaire s’organise en trois parties correspondant aux trois finalités de l’évaluation :
- L’évaluation dans l’accompagnement des acquisitions
- Les procédures évaluatives pour certifier les acquis
- L’orientation qui découle de la certification ou de l’accumulation des résultats.
Avec une ambition formulée d’emblée dans l’introduction par Mariem Siala et Lucie Mougenot[2] : « Faire que les acquis du quotidien, les réussites puissent progressivement dessiner les contours mêmes de la certification et contribuer aux décisions d’orientation. » J’y reviendrai en conclusion.
Mais outre cette réflexion sur l’évaluation dans notre enseignement, le séminaire propose de nombreuses confrontations par l’appel à des témoignages sur d’autres systèmes éducatifs.
Les étranges évidences françaises mises à mal par l’étranger
Les comparaisons évoquées dans ce séminaire montrent que la forme des enseignants (pour paraphraser la forme scolaire) est bien différente selon les pays. Le Danemark et le Québec semblent caractérisés par un statut différent (par rapport à la France). Pour faire simple, le temps de travail n’est pas défini par l’heure de cours.
Commençons les témoignages par celui d’un jeune Français à propos de son expérience dans un lycée au Danemark[3]. La première chose qu’il relève, c’est l’absence de l’obsession de l’évaluation (qui caractérise par contre notre système). Il y a un autre rapport aux enseignants qui sont d’abord des aidants. Il y a beaucoup de travail en groupe. Les élèves recherchent ensemble des solutions, confrontent leurs points de vue. Il y a une autonomie très importante des élèves dans leurs choix d’objets d’étude et le rôle de l’enseignant est d’être un guide. Il y a en fait peu de « notation », surtout des commentaires et explications données par les enseignants. Il s’agit de produire et non de reproduire, et la créativité est encouragée.
Deux autres témoignages[4] (Caroline Dufour et Julie Coté), provenant du Québec ont mis l’accent sur la différenciation entre deux évaluations, celle qui aide à l’apprentissage, qui fait partie du processus même de l’apprentissage, et celle qui permet la reconnaissance des compétences, qui témoigne des acquis à un moment donné. Ceci suppose de bien différencier les deux temps, celui de l’apprentissage, et celui de la certification. Ceci pointe une confusion en France entre ces deux fonctions. Une épreuve, un exercice, une activité, chez nous, peuvent être tout à la fois présentés comme des occasions d’apprentissage, et en même temps dont les résultats seront utilisés dans le calcul de la moyenne ou l’appréciation formulée en conseil de classe. Un élève français ne sait jamais, ou très rarement dans quelle situation il se trouve. Est-il en situation d’apprentissage ou l’objet d’une évaluation classante.
Et toujours de l’étranger, vous trouverez les remarques de Roger François Gauthier sur une comparaison entre l’évaluation de fin du secondaire dans les pays anglophones et notre baccalauréat[5]. En France, cette évaluation est « globale », on a le bac ou on ne l’a pas. Et le fait de l’avoir ne permet pas d’avoir des informations significatives. Dans les pays anglophones, il y a une validation par blocs différents, dont le nombre peut varier selon les pays, et chaque bloc est gradué. On reconnait ainsi que chacun a validé plus ou moins. Il n’y a pas de perdant totalement comme pour nos échecs au bac. Ce n’est pas un jugement de la personne, mais des mesures des compétences et des capacités. Reste une difficulté signalée par Roger François Gauthier : cette appréciation des compétences et capacités est difficile pour les enseignants en l’absence le plus souvent de standards clairement énoncés et pourtant nécessaires.
Enfin, Roger François Gauthier témoigne du fonctionnement du système scolaire italien[6]. Il a publié depuis une tribune dans le Monde[7]. Tous les deux sont à écouter ou lire pour découvrir un système très différent dans un pays latin que je résumerai en quelques points. Une école commune de l’école maternelle au collège ; pas de différenciations internes (du type SEGPA par exemple), ni de ZEP, ni d’un secteur privé. Des enseignants en collège qui suivent l’élève au cours de sa scolarité, pas de redoublement, mais des aides pour rattraper. Et enfin, pas d’orientation, pas de décision d’orientation ; l’élève décide à l’issue du collège du type d’enseignement qu’il veut suivre. Et Roger François Gauthier remarque que les types d’enseignement, d’établissement ne sont pas différenciateurs quant à la poursuite d’étude dans le supérieur.
Des questionnements
Yves Zarka a posé une question à la fin d’une intervention de Chrystelle Bayon présentant le CCF (contrôle en cours de formation) en lycée professionnel[8]. Il s’étonnait : « si on fait passer l’épreuve quand on sent que l’élève est près, alors à quoi sert cette évaluation ? » Pour ma part, je sens pointer dans cette question un présupposé habituel en France à toute évaluation. On attend que toute évaluation fasse le partage entre ceux qui réussissent et ceux qui ne réussissent pas. Autrement dit, une situation à laquelle tout le monde réussit est suspecte, car elle n’est pas différenciante.
Dans sa propre intervention, sur le socle commun de 2015, Yves Zarka[9] a terminé par une remarque qui me semble importante. Alors que le Socle de 2005 était défini à partir de connaissances et de compétences très proches des disciplines, le Socle de 2015 est composé de cinq domaines de formation auxquels les disciplines contribuent. Il s’agissait d’une révolution. Jusque-là, la séparation des disciplines assurait la protection de chaque enseignant du regard de ses collègues des autres disciplines. Le document d’accompagnement que Yves Zarka et ses collègues IG avaient élaboré à l’époque pour aider à la prise en main de ce socle me semble marqué par ce problème. Le tableau Excel proposé ne fait que juxtaposer les évaluations de chaque enseignant. On ne fait que proposer un enregistrement des évaluations. Le travail d’élaboration pédagogique entre les disciplines concernées et donc les enseignants de l’équipe pédagogique n’a jamais été réellement engagé sans doute pour ne pas perturber cette protection typiquement française.
Et l’orientation ?
Dans cette troisième partie, on a déjà parlé de la présentation du cas italien par Roger-François Gauthier qui a insisté sur l’absence de procédures d’orientation et d’affectation en fin du collège italien. Il est évident, en Italie, que ceci relève de l’élève et de sa famille. À noter tout de même une forme d’intervention de la part de l’institution scolaire : seuls les élèves ayant obtenu le diplôme de fin de scolarité au collège peuvent poursuivre.
Mais surprise dans cette partie du séminaire, l’intervention de Mariem Siala[10] aborde l’orientation non pas du côté de la décision institutionnelle, mais du côté de l’aide à l’orientation apportée aux élèves. Et deuxième surprise, elle présente le dispositif Trouve ta voie, un dispositif élaboré à l’origine par l’ESSEC, avec un partenariat du rectorat de Versailles, et qui s’est inscrit en 2018 dans un dispositif public, Les Cordées de la réussite. Je vous encourage à écouter cette intervention, mais il me faut formuler quelques remarques contextuelles et plus générales.
Si ce nom de « Trouve ta voie » est bien celui du dispositif décrit[11] par Mariem Siala, il est également celui d’un Mooc proposé par ESSEC Business School[12]. Ceci n’est pas à confondre avec Trouve ta voix qui est un projet pédagogique permettant aux lycéennes et lycéens de révéler leur potentiel par la prise de parole. Ses bénévoles sont appelés par le site de la réserve civique, Jeveuxaider.gouv[13]. L’association[14] créée en 2018 cherche à contribuer à la révélation des potentiels de tous les jeunes que nous accompagnons, ainsi qu’à la transition vers un système éducatif accordant plus de place à l’oralité, à l’expression des élèves et à la discussion.
Les Sherpas, un organisme privé et marchand qui propose des cours particuliers et du soutien scolaire sur mesure, propose également un dispositif intitulé Trouve ta voie. [15]
Ce dispositif, très local à l’origine (l’ESSEC et quelques lycées de Cergy-Pontoise) a pris une ampleur nationale notamment avec le soutien des Cordées de la réussite[16]. Si le dispositif permet la coordination et la mise en relation de différents acteurs publics, il permet également l’entrée dans les établissements de diverses associations qui seront finalement les principaux prestataires de l’aide apportée aux élèves. On peut voir là un aspect très positif de coordination et d’ouverture, mais on peut également voir cela comme un signe du dégagement de l’État dans ses responsabilités concernant l’aide à l’orientation et l’appel au champ associatif pour le remplacer ; en parallèle, les personnels d’orientation, désormais des PsyEn, étant missionnés sur d’autres objectifs.
Confusions
Pour terminer ce commentaire à ce séminaire du CICUR, je reviens à un souhait formulé dans l’introduction par Lucie Mougenot : « Faire que les acquis du quotidien, les réussites puissent progressivement dessiner les contours mêmes de la certification et contribuer aux décisions d’orientation. »
C’est là un point de vue surprenant. La plupart des intervenants ont insisté sur la distinction temporelle et des moments entre l’évaluation incluse dans le processus de l’apprentissage, et l’évaluation certificative et d’orientation. Cette confusion s’est installée et généralisée en France en 1969 notamment, avec la suppression des épreuves trimestrielles. La moyenne obtenue à ces épreuves permettait de prendre la décision de passage en classe supérieure[17]. Désormais, chaque enseignant inclut dans son cours cette pression à l’évaluation. Et avec le développement du principe du contrôle continu pour la validation de diplômes (le DNP, le Socle, les bacs, etc.), l’évaluation au quotidien est doublement risquée. Elle a des conséquences sur la circulation des élèves et sur leur certification. Double peine ! Sans parler des effets sur l’image de soi et sur les rapports aux autres, des rapports de classement, de distinction.
L’évaluation certificative a, le plus souvent, deux fonctions. Elle qualifie une personne, affirme des acquis possédés, conclut un parcours. Mais elle porte également un changement de statut de la personne, car elle permet l’accès à quelque chose, un type d’emploi, un parcours de formation. C’est donc un élément d’un processus sociétal, qui a des conséquences sur le parcours scolaire, social, d’emploi, de la personne. Il y a donc des conséquences lourdes. Ainsi l’évaluation n’est pas qu’une affaire pédagogique, c’est aussi un acte social qui participe à faire société. Et en France, les procédures d’orientation interviennent également sur le parcours scolaire de l’élève.
Ainsi, l’implication de l’évaluation dans un processus sociétal de différenciation fait à mon sens qu’il est illusoire de rechercher une amélioration pédagogique des pratiques évaluatives sans tenir compte de leur dépendance à la finalité générale du système éducatif dans lesquelles elles s’exercent. C’est ce que j’ai essayé de suggérer dans mon intervention lors d’un séminaire précédent du CICUR[18].
Bernard Desclaux
[1] https://www.youtube.com/watch?v=rsnd5_F5zoE&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3
[2] https://www.youtube.com/watch?v=rsnd5_F5zoE
[3] À écouter à partir de 2’30 de Neuvième séance du séminaire CICUR / Vidéo #2 : interview de Nael Vaugon par Mariem Siala. https://www.youtube.com/watch?v=So90QgC8CYA&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=12 voir également le témoignage d’un enseignant français travaillant au Danemark dans ce même lycée, interview de Jonathan Levy https://www.youtube.com/watch?v=JbsHQ_kt75E&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=11
[4] Neuvième séance du séminaire CICUR / Vidéo #4 : intervention de Caroline Dufour et Julie Coté https://www.youtube.com/watch?v=w5zebqyzTFo&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=10
[5] Neuvième séance du séminaire CICUR / Vidéo #10 : remarques conclusives de Roger François Gauthier https://www.youtube.com/watch?v=R9H_LXDFYW4&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=4
[6] Neuvième séance du séminaire CICUR / Vidéo #12 : intervention de Roger-François Gauthier. https://www.youtube.com/watch?v=Q7hMr5jUXrI&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=2
[7] Roger François Gauthier, (1er octobre 2024) « Avec un examen de fin de collège auquel on n’échoue pas, venant conclure une scolarité véritablement commune, l’école italienne donne l’idée d’une tout autre logique » https://www.lemonde.fr/education/article/2024/10/01/avec-un-examen-de-fin-de-college-auquel-on-n-echoue-pas-venant-conclure-une-scolarite-veritablement-commune-l-ecole-italienne-donne-l-idee-d-une-tout-autre-logique_6340340_1473685.html
[8] Vidéo #8 : intervention de Chrystelle Bayon https://www.youtube.com/watch?v=voCVC7et-xA&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=6
[9] Vidéo #9 : intervention de Yves Zarka https://www.youtube.com/watch?v=teMAxrzYjw0&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=5
[10] Neuvième séance du séminaire CICUR / Vidéo #11 : intervention de Mariem Siala https://www.youtube.com/watch?v=yJ1re7ItoaM&list=PLRyzYElIdYQjalbND2QukD6oBkchQSXe3&index=3
[11] Le Centre égalité, Diversité et Inclusion de l’ESSEC https://egalite-des-chances.essec.edu/egalit%C3%A9-des-chances/trouvetavoie
[12] MOOC TrouveTaVoie.net de ESSEC Business School https://www.youtube.com/playlist?list=PLhlmrcwXrxY1HwyermmJ8aAsAoNt4-Wmb
[13] https://www.jeveuxaider.gouv.fr/organisations/8886-trouve-ta-voix
[14] https://trouvetavoix.org/nous-connaitre/
[15] https://sherpas.com/blog/trouver-ta-voie/
[16] Détail du dispositif sur le site du ministère https://www.education.gouv.fr/les-cordees-de-la-reussite-permettre-aux-eleves-de-batir-et-de-concretiser-un-projet-d-orientation-306210
[17] Voir la présentation que j’en faisais : Les Nouvelles procédures d’orientation ont cinquante ans (I) https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/04/07/les-nouvelles-procedures-dorientation-ont-cinquante-ans-i/ et Petit rappel sur l’évaluation faurienne https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2014/12/15/petit-rappel-sur-levaluation-faurienne/
[18] Huitième séance du séminaire CICUR / Vidéo #3 : intervention de Bernard Desclaux https://www.youtube.com/watch?v=m3_Bi5EwxlA