Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche vient d’annoncer et de présenter[1] les améliorations de Parcoursup pour 2025. Divers articles ont également présenté ces améliorations. La toile Parcoursup s’étend en proposant 24 000 formations. Mais surtout, la conception rationnelle de l’orientation poursuit son emprise.
Les nouveautés
Commençons par présenter ces nouveautés et leurs justifications que l’on trouve sur la page du ministère et les différents articles publiés à la suite de cette annonce.
« Une carte d’identité pour chaque formation »
« Les informations de la « carte d’identité » des établissements seront regroupées sur la même page : on trouvera donc le statut de l’établissement (public/privé en contrat avec l’État ou sans contrat avec l’État), le caractère sélectif ou non de la formation, ainsi que sa capacité d’accueil, le label MESR (ministère de l’Enseignement supérieur) et l’éligibilité de la formation aux bourses. »[2] Mais à ces informations, une sorte de mode d’emploi est ajouté, un livret pratique intitulé « Les bons réflexes pour choisir sa formation »[3] dont l’objectif est de vérifier les cinq informations essentielles.
« Une transparence accrue sur les critères et modalités d’accès aux formations »
Il s’agit d’aider les candidats à mieux comprendre les attentes des formations et à connaître le profil des candidats admis. « Un simulateur, basé sur les deux spécialités suivies par le candidat et sur sa moyenne générale en classe de terminale, générera une fiche de résultat où figurera un « constat » : pour le profil renseigné, la formation envoie « rarement », « occasionnellement », « régulièrement », « à plus de 50 % » ou « à plus de 80 % » une proposition d’admission. »[4]
« Une information enrichie sur les débouchés professionnels »
Les taux d’insertion professionnelle et les poursuites d’études ainsi que les conditions d’embauche sont, cette année ajoutés, « un atout précieux pour guider les choix des jeunes et de leur famille » aux dires du ministère.
Enfin, le calendrier de la session 2025 espère « accélérer le processus et permettre qu’un maximum de lycéens puisse recevoir au moins une proposition d’admission avant les épreuves écrites du baccalauréat. »
L’emprise rationnelle
On peut considérer que Parcoursup répond à plusieurs fonctions :
- La formulation et l’enregistrement des choix et demandes d’inscription des élèves
- La transmission de ces demandes aux établissements concernés (avec les informations caractérisant l’élève)
- La transmission des réponses aux élèves
À ces fonctions de base de Parcoursup, d’autres se sont ajoutées. Il s’agissait pour l’essentiel d’informations sur les études et les formations d’une part, et d’autre part sur les secteurs professionnels. Il s’agit là d’informations générales, pourrait-on dire.
Mais cette année, les ajouts sont d’un autre ordre. Les informations ne sont plus « générales », mais spécifiques à chaque établissement et à chacune de ses formations (en tout cas, c’est l’objectif annoncé). Au choix stratégique qui était proposé jusqu’à présent s’ajoute le niveau des choix tactiques. Chaque choix peut être évalué grâce à tous ces nouveaux critères et comparé aux autres choix. Le maximum d’information est ainsi proposé afin de permettre un choix rationnel, éclairé.
Au début du siècle précédent, l’orientation professionnelle s’était construite comme un processus de rationalisation de l’orientation des individus[5]. Les procédures d’orientation ont poursuivi ce projet.
Lauricella, M. (2023) rappelle que « Contrairement à APB, Parcoursup procède ainsi à deux types de classement : celui opéré par les Commissions d’Examen des Vœux (CEV) au niveau de chaque formation du supérieur, appelé « classement pédagogique », suivi par un classement « d’appel » établi par l’algorithme de la plateforme nationale qui prend en compte les pourcentages minimums de boursiers de l’enseignement secondaire, et les pourcentages maximums de non-résidents dans l’académie définis par les recteurs (Lenoir et al., 2019). »[6]
Avec Parcoursup la rationalisation n’est plus totalement assurée par la mécanique, mais par les acteurs, les demandeurs (élèves et familles), et les répondeurs (les organismes de formation). Pour cela, faut-il encore organiser la possibilité de l’expression de cette rationalité. Et c’est sans doute un pas important dans cette direction que vient de faire le ministère en installant ces nouvelles fonctions.
« La mise en œuvre de Parcoursup s’inscrit dans le cadre d’une mutation globale de l’orientation. Les élèves et leurs parents, considérés comme acteurs de leur éducation, sont invités à faire des choix d’orientation rationnels, en se référant notamment à un projet préalablement élaboré. »[7] Ainsi, la « fiche-avenir » incitait à une présentation cohérente de soi « destinée à statuer de la « cohérence du vœu formulé » et de la « capacité à réussir » du futur étudiant. »[8] Cette année, le cadre d’expression des demandes reste encore très ouvert en l’absence de la contrainte de hiérarchisation des demandes, et la stratégie générale du demandeur peut rester empreinte d’une formule non contraignante : « Si tout peut être demandé, alors tout est possible. » Mais un cran vers la rationalisation est franchi avec les propositions d’informations spécifiques qui engagent à l’élaboration d’un choix rationnel, calculé, soupesé.
Le modèle de l’orientation ainsi diffusé est bien loin du concept de « forme de vie active » défendu par Jean Guichard[9].
L’empire, et son ménage
Depuis son apparition, Parcoursup prend en charge un nombre de plus en plus important de formations et d’organismes de formation (24 000 formations pour 2025). Mais cet empire, dans sa progression, importe des formations plus ou moins sérieuses. D’autre part, la « normalisation » de l’accès au bac fait que Parcoursup devient un problème qui s’impose à presque une totalité d’une génération d’élèves, et à leurs familles. L’inquiétude et la course aux informations s’imposent à une large partie de la population et la pratique des Salons de l’orientation s’étend.
Soazig Le Nevé, dans son article[10], relèvent plusieurs problèmes restés en suspens, suite à la démission du gouvernement.
Le « mode de régulation par l’État des formations d’enseignement supérieur privé à caractère lucratif » reste en suspens n’a pu être déterminé par le ministre Patrick Hetzel qui s’était engagé à « faire le ménage » dans ces formations suspectes, « 400 à 500 formations déjà repérées comme frauduleuses ».
Il y avait aussi en chantier une « charte déontologique » des salons de l’orientation qui devait « garantir au public la qualité des formations présentes et limiter les pratiques commerciales agressives ».
Le nouveau ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de gouvernement Bayrou pourra-t-il s’en occuper, et en aura-t-il le temps ?
Bernard Desclaux
[1] Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. (12.12.2024). Parcoursup 2025 : des évolutions importantes pour un accompagnement renforcé des lycéens et de leur famille. Parcoursup 2025 : des évolutions importantes pour un accompagnement renforcé des lycéens et de leur famille | enseignementsup-recherche.gouv.fr
[2] Parcoursup 2025 : chances d’admission, débouchés professionnels… Voici les nouveautés cette année. https://www.leparisien.fr/etudiant/etudes/parcoursup/parcoursup-2025-chances-dadmission-debouches-professionnels-voici-les-nouveautes-cette-annee-CLDVKW2UKVF3LCDUKQG4YI6JZE.php
[3] Les bons réflexes pour choisir sa formation. https://www.parcoursup.gouv.fr/sites/default/files/database/documents/2024-11/psup-reflexes-familles-148×210-04-pdf-808.pdf
[4] Soazig Le Nevé, (12/12/2024). Sur Parcoursup, les lycéens pourront mesurer leurs chances d’accès à une formation. https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/12/12/sur-parcoursup-les-lyceens-pourront-mesurer-leurs-chances-d-acces-a-une-formation_6445193_3224.html
[5] Jérôme Martin. L’orientation professionnelle en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne dans les années 1920 : un instrument de rationalisation ?. Histoire & Sociétés. Revue européenne d’histoire sociale, 2002, 2, pp. 93-106. ⟨hal-04031159⟩
[6] Lauricella, M. (2023). Parcoursup : réguler et rationaliser l’accès à l’enseignement supérieur. Dossier de veille de l’IFÉ, 142, janvier. ENS de Lyon. https://edupass.hypotheses.org/2499#Partie3
[7] Erwan Lehoux, « Une anticipation rationnelle de son orientation », Éducation et socialisation [En ligne], 72 | 2024, mis en ligne le 16 septembre 2024, consulté le 11 décembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/edso/27897 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11w25
[8] Bodin, R., et Orange, S. (2019). La gestion des risques scolaires. « Avec Parcoursup, je ne serais peut-être pas là ». Sociologie, 10 (2), 217-224. https://shs.cairn.info/revue-sociologie-2019-2-page-217?lang=fr
[9] Les cafés de l’INAS – épisode 43 « L’orientation vue selon le concept de « forme de vie active ». https://www.youtube.com/watch?v=8gWAd8vNBZ0
[10] Soazig Le Nevé, (12/12/2024). Sur Parcoursup, les lycéens pourront mesurer leurs chances d’accès à une formation. https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/12/12/sur-parcoursup-les-lyceens-pourront-mesurer-leurs-chances-d-acces-a-une-formation_6445193_3224.html
Le pouvoir améliore ses pratiques d’aliénation : on passe de la sélection à l’auto-sélection.
» Si tout peut être demandé, alors tout est possible « : Si cette logique pouvait être appliqué en fin de Collège, on pourrait constater une égalisation de valeur de l’ensemble des formations possibles, une régulation des choix et une mise en œuvre réelle d’une éducation à l’orientation. En prime, une détente importante du climat entre les familles et les enseignants s’installerait peu à peu . Il suffirait d’admettre que le pouvoir de décision revient à l’élève et sa famille, et que le droit à l’erreur est indispensable pour la construction d’un(e) adolescent(e)…