Comment faire disparaître un éléphant ? C’était souvent la question que je posais en formation, et la réponse était : « En regardant ailleurs ! Mais il est toujours là ! » Il me semble que le rapport de IGÉSR intitulé « Enseigner et apprendre en confiance et en sécurité : un enjeu essentiel pour la nation » en soit un exemple.
La sémantique du rapport
Le ministère présente le rapport de Christophe MARSOLLIER (et al.) [1] ainsi : « Dans une période d’augmentation et de banalisation de certaines formes de violence, le sentiment de confiance et de sécurité des élèves et des personnels constitue un enjeu fort pour notre École. Le rapport d’inspection générale en examine les conditions et les facteurs d’émergence. » Traduisons : Le rapport examine les conditions et les facteurs d’émergence de sentiment de confiance et de sécurité des élèves et des personnels.
Il s’agit de « mieux comprendre les causes du mal-être. » Et pour agir, le rapport formule quatre recommandations :
- « faire de l’éducation au respect une priorité absolue,
- renforcer le soutien aux équipes éducatives,
- favoriser l’engagement des équipes dans des dynamiques collaboratives et renforcer le sentiment d’appartenance,
- développer une double alliance éducative avec les élèves et avec les parents. »
Trois acteurs sont ainsi ciblés, les élèves, enseignants, parents. Ils évoluent dans un espace dénommé de deux manières dans le rapport par deux expressions : le « système éducatif » et l’« École ». Elles désignent des « objets-là », des espaces dans lesquels il se passe quelque chose, des réceptacles, des supports. Ainsi, on trouve les expressions : « À l’École », « à tous les niveaux du système éducatif », « Si l’École a toujours été un lieu où s’exercent différentes formes de violences », « dans le contexte particulier de l’École », « l’École constitue l’espace-temps le plus communément partagé dans l’enfance ».
Autrement dit, en faisant des élèves, des enseignants et des parents, des acteurs évoluant dans le système, dans l’École, la cible de ces recommandations, le rapport évite la question de la modification du système lui-même. Le rapport élimine l’éléphant-système scolaire.
Comment éviter la critique du système
Il faut attendre la page 8 pour une évocation d’une distinction concernant les types de violences : la violence entre élèves, la violence de l’École, la violence contre l’École. Mais en une phrase, l’intérêt pour la violence de l’École est traité : « Pour autant la violence de l’école ne doit pas être négligée dans ses formes traditionnelles et persistantes comme celles provoquées parfois par l’évaluation, et dans ses manifestations plus difficilement observables mais non moins douloureuses que sont les interactions quotidiennes entre professeurs et élèves, qui questionnent l’exercice de l’autorité, la sécurité psychologique et l’éthique pédagogique. »
Les auteurs précisent : la violence comme effet de causes externes à l’École, s’est constituée comme problème social depuis les années 90 avec les plans contre les violences scolaire, les enquêtes de victimation, les enquêtes sur le climat scolaire de la DEPP. Des faits furent dénommés, comme le harcèlement scolaire, et même introduit comme délit dans le code pénal. Le rapport en donne le détail dans les pages 9-11, mais sans comprendre ce moment comme un processus, comme la construction d’un problème public, comme l’avais fait Bertrand Ravon pour l’échec scolaire[2].
Les causes de la violence scolaire sont externes. L’organisation du système ne produit pas cette violence scolaire. Le rapport poursuit ce long processus d’élimination de l’éléphant, il regarde ailleurs.
Regarder ailleurs
J’ai déjà évoqué cette expression dans un article, mais sans l’expliquer[3]. J’utilisais cette expression dans les formations pour remettre en question des explications rapportées comme évidentes par les stagiaires.
En fait, il y a deux manières d’interpréter cette expression.
Dans la première, il s’agit de se méfier des explications évidentes qui s’imposent comme un éléphant dans le champ de vision tant elles sont massives. Il est donc nécessaire de se forcer à « regarder ailleurs », et c’est souvent difficile, tant il est difficile de résister à une évidence (l’éléphant est toujours là).
L’autre interprétation consiste à dire que si vous ne voulez pas vous confronter à quelque chose de difficile, il suffit d’en détourner l’attention et de se préoccuper d’autre chose. Mais cela ne supprime pas le problème (l’éléphant est toujours là).
Avec ce rapport, nous avons sans doute affaire à une troisième interprétation. Les deux premières supposent une action volontaire, « regarder ailleurs », « détourner son attention », supposant un effort particulier. Une troisième est en effet possible, et ce rapport en serait un exemple : une action à l’insu de son plein gré[4].
Les auteurs participent à ce processus de construction d’un problème social permettant l’élaboration d’un discours de politique publique justifiant les apports de nombreux acteurs, mais en même temps qui évite et qui protège le système scolaire lui-même.
Bernard Desclaux
[1] Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche. Enseigner et apprendre en confiance et en sécurité : un enjeu essentiel pour la nation. Novembre 2024. Auteurs : Christophe MARSOLLIER, Fabienne PAULIN-MOULARD, Rachid AZZOUZ, Marie-Caroline BEER, Rolland JOUVE, Mélanie PIRCAR, Inspecteurs généraux de l’éducation, du sport et de la recherche. https://www.education.gouv.fr/enseigner-et-apprendre-en-confiance-et-en-securite-un-enjeu-essentiel-pour-la-nation-415804
[2] Ravon, B. (2000). L’« échec scolaire ». Histoire d’un problème public. Paris, In Press éditions, 380 p. Voir les comptes rendus. Dessertine, D. (2004). Bertrand Ravon L’« échec scolaire ». Histoire d’un problème public, Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », 6 |, [En ligne] mis en ligne le 15 novembre 2004, consulté le 30 décembre 2024. URL : http://journals.openedition.org/rhei/119 . Desclaux, B. (2001). B., Rayon. L’échec scolaire. Histoire d’un problème public, L’orientation scolaire et professionnelle [Online], 30/4 | , Online since 31 May 2016, connection on 30 December 2024. URL: http://journals.openedition.org/osp/4959 .(avec une erreur dans le nom de l’auteur).
[3] Du corps pour l’orientation à l’orientation pour décor. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/04/14/du-corps-pour-lorientation-a-lorientation-pour-decor/
[4] Un clin d’œil à Les Guignols de l’info | Richard Virenque « À l’insu de mon plein gré » https://www.dailymotion.com/video/x2r2bp8 . Mais voir aussi une réflexion philosophique dans ce Billet de blog 4 avril 2021. 31 – A l’insu de mon plein gré. https://blogs.mediapart.fr/didier-martz/blog/040421/31-linsu-de-mon-plein-gre
Quand dans un système on ne veut pas examiner le détail qui explique ses dysfonctionnement, tout ce qu’on imagine pour améliorer son fonctionnement est une illusion. En l’occurrence les procédures d’orientation sont ce détail… c’est toujours « L’état qui prend les décisions d’orientation et d’affection » avec une loi
Pour » la liberté de choisir son avenir professionnel » ( cf le questionnaire ministériel sur l’orientation)
Le billet de blog peut apparaître un peu sévère, dans la mesure où le rapport n’évite pas par exemple de parler des violences dénommées « pédagogiques ordinaires », mais on ne peut que reconnaître avec l’auteur du blog qu’on ne va pas plus loin dans cette direction. Pour en connaître l’origine et la force.
Ni le système des savoirs, ni le système des examens et modalités d’évaluation ne sont abordés.
Or le système scolaire est bien fondé sur les violences symboliques que savoirs et évaluations justifient sans trêve, y compris dans les propos et les annonces des récents gouvernements.
Ne pas traiter ce qui est au coeur de la mission de l’Ecole est en effet ne pas voir l’éléphant, sans doute car, l’ayant toujours vu, les auteurs (et nous-même?) ne le voient plus.
Je suis par ailleurs en accord avec les propos de J.-M.Quairel.
Il est certain que la tension est perceptible au sein de l’école. Cette tension est en quelque sorte la manifestation de la perception de différentes violences. Je ne parlerai pas de violence au singulier car le singulier ne permet pas d’identifier les différentes formes de violence. Certaines viennent du dehors, viols, incestes, violences intrafamiliales, radicalisation . D’autres sont propres au fonctionnement même de l’évaluation, de la compétition scolaire, de la relation pédagogique. Il convient donc d’articuler ces différentes violences pour comprendre comment elles font système à l’intérieur du système scolaire, qui est tout sauf un sanctuaire. L’image de l’éléphant est excellente. C’est tellement gros, qu’on ne voit pas. On peut aussi penser au conte de l’éléphant.L’un regarde la queue, l’autre les oreilles, l’autre encore la trompe et pourquoi pas cette peau si particulière, et chacun de deviser sur la nature de chaque partie oubliant ainsi de définir le pachyderme. Retournons aux mots, pour comprendre ce qu’ils disent des choses.
Comment en est-on arriver là? N’est-ce pas la question fondamentale à se poser quand on s’exprime au nom de l’administration qui est supposée veiller l’efficacité du système éducatif. De fait le système éducatif est forcément impacté par la régression progressive depuis plusieurs décennies de la qualité de vie dans notre société.
Quel sont donc les indicateurs pertinents qui rendent compte de ce qu’est objectivement notre société? Ils sont multiples bien entendu, mais il est aisé de percevoir qu’un indicateur dominant s’impose à tous les autres: Cet indicateur est le « taux de profit ». En découle tout ce qui concerne le management, la gestion des entreprises, la limitations des moyens consacrés à l’amélioration de la condition humaine notamment la santé, l’éducation, le niveau qualitatif des relations sociales,…
Par ailleurs, quels sont les indicateurs qui rendent le mieux compte du niveau qualitatif des entreprises? On conviendra sans doute que la ligne relatives aux investissements et la ligne relatives au salaires direct et aux salaires différés sont fondamentales. Il y a une troisième ligne, plus discrète, pour ne pas dire qu’on s’efforce de la mettre sous le tapis, c’est la ligne de résultats, la ligne de bilan.
Que les investisseurs décident de la première ligne ont le comprend.Ils décident souvent aussi d’ailleurs pour l’essentiel de la ligne des salaires.Si les organisations syndicales des salariés savent s’y prendre elles peuvent y mettre leur grain de sel. Pour ce qui est de la 3ème ligne à l’évidence, couverts par l’État, se sont encore les investisseurs qui en décident. En quoi est-ce justifié? Notre société ira mieux le jour où l’utilisation des résultats associera à parité les investisseurs et les salariés. C’est la première chose dont les administrations devraient se saisir. Sans doute les citoyens devraient-il s’employer à peser en ce sens. Sans eux, rien ne changera.
Merci Monsieur Le Duff pour ce texte, mais je ne vois pas très bien le rapport avec mon article.