Annick SOUBAI, directrice du CIO des enseignements supérieurs en Sorbonne et Bernard DESCLAUX, directeur de CIO honoraire.
Article initialement publié sur le site du Groupe de réflexion sur l’évolution de l’orientation scolaire et professionnelle (GREO) https://greo.hypotheses.org/7694
Le titre même de cette consultation nationale est à interroger. Il laisse dans l’implicite la définition de l’orientation réussie, comme si l’idée de réussir son orientation allait de soi. Ainsi, en toile de fond rode toujours le principe adéquationniste qui ferait se correspondre, désir des personnes, métiers, emplois, permettant ainsi de trouver les bonnes personnes aux bons endroits, notamment dans les métiers dits en tension tout en permettant la réalisation de l’aspiration à une vie bonne. On oublie que certains métiers ne sont pas choisis, que certaines professions sont seulement alimentaires et ne correspondent à aucun rêve.
Au plan quantitatif
L’orientation est également une affaire quantitative : gestion des flux, résultats de la réussite aux examens, taux de passages dans telle ou telle filière. Ces chiffres attestant de l’atteinte des objectifs fixés au niveau international, européen, national, académique. La massification de l’enseignement supérieur, qui est aussi une démocratisation sélective, a conduit à multiplier par 9 les effectifs d’étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur depuis les années 60. L’entrée dans le supérieur est passée du statut d’espérance, d’horizon inatteignable pour la plupart, à une sorte de norme sociale.
Sur le temps long, la population française est de plus en plus diplômée et, si l’on considère la tranche des jeunes jusqu’à 34 ans, la France est le pays qui compte le plus de diplômés d’un master (22 %). Les établissements d’enseignement supérieur ont réussi à répondre aux exigences d’une société de la connaissance. Des pôles d’excellence ont été créés, des alliances entre universités et grandes écoles, des partenariats avec des universités étrangères existent partout. L’alternance a été instaurée pour l’obtention des diplômes et l’apprentissage est très développé dans l’enseignement supérieur. Les relations avec les entreprises sont courantes. La qualité des diplômes est certifiée par les ministères et différentes commissions. L’insertion des diplômés est contrôlée. Mais, de fait, une grande partie de l’accroissement de cette population étudiante n’a pas été reçue dans l’enseignement public. Le secteur privé s’est largement développé sur la base de diverses opportunités. Tout d’abord, l’enseignement supérieur, en France comme dans le monde, est devenu un secteur marchand, et à ce titre on y trouve de tout, du sérieux comme du malhonnête. L’enseignement privé, moins contraint, moins contrôlé, est également plus véloce à l’adaptation et aux évolutions. Mais on observe également que cet enseignement privé permet l’isolement social, la mise à distance et la protection des enfants des plus nantis. Cette année, l’Etat veux nettoyer l’offre Parcoursup. Le pourra-t-il et quel en sera l’efficacité ?
En France, l’orientation est une réussite, la très grande majorité d’une génération accède à l’enseignement supérieur. La plateforme Parcoursup, malgré les critiques, est un outil parfaitement classant dans sa logique régulatrice, en fonction de capacités prévues en amont, et l’entrée en master est elle-même régulée grâce à la plateforme Mon master. La gestion des flux est donc réussie si l’on veut employer ce terme, au sens de performance d’un système à affecter et à diplômer. Elle s’établit selon les critères fixés, en termes de niveaux académiques, de taux de boursiers, de pourcentage de titulaires d’un bac professionnel ou technologique, de candidats hors secteur ou internationaux, de profils particuliers, sportifs de haut niveau, artistes ou élèves en situation de handicap.
Sur le plan qualitatif
Bien sûr, l’orientation ne dit pas tout des niveaux académiques, qui s’effondrent peu à peu, en mathématiques et de plus en plus en Français. Mais ce n’est plus la question de l’orientation dont on parle, mais celle de la pédagogie et de ceux qui la dispensent. La crise des savoirs ne fait que commencer avec le manque d’attractivité du métier d’enseignants qui fait s’éloigner de la profession les meilleurs éléments et fait craindre le manque de renouvellement d’un corps enseignant qui part massivement à la retraite. Ne confondons pas flux d’orientation, qui sont un résultat et évaluations scolaires et niveaux académiques qui sont des causes.
L’orientation est un système de tensions entre besoins de l’économie, aspirations des jeunes et des familles et offres de formation dans un contexte où les places sont limitées, l’Etat étant à la fois pour partie organisateur et régulateur de ce système de tension. Ce triangle, orienté jusqu’à présent par l’économie prédatrice et la compétition individuelle, doit être « orienté » vers un objectif commun, celui de la transition écologique, du développement durable et du travail décent pour dépasser les intérêts particuliers.
Parlant de l’orientation, conçue dans sa dimension d’accompagnement, si l’on se place du point de vue des familles, ou des élèves, qu’est-ce qu’une orientation réussie ? S’agit-il de réussir dans la vie ou de réussir sa vie ? Cette question ouvre à des réflexions philosophiques et politiques, qui interrogent la place des individus au sein de leur communauté d’appartenance, mais aussi dans le monde et sur la terre. Ces questions qui touchent le sens de la vie et du travail émergent dans un contexte, sans précédent, d’incertitude et de tension, que les établissements scolaires sont bien en peine d’étayer. Certains élèves issus des plus grandes écoles ont crié leurs doutes sur l’éthique de ce qu’ils ont appris, sur les conséquences écologiques et humanitaires de leurs futures activités professionnelles. Désabusés, un certain nombre de jeunes diplômés entretiennent un rapport purement instrumental à l’entreprise, dont ils n’attendent plus grand-chose sur le plan des valeurs.
L’expérience de la période du covid a également sans doute accentué l’individualisation, la recherche de satisfaction personnelle. Les conditions d’exercice d’une activité professionnelle sont plus sévèrement examinées, d’où de plus en plus de tensions dans différents secteurs (bâtiment, restauration, santé, enseignement, mais pas que). Le critère financier n’est plus nécessairement le premier critère. Les conditions de vie personnelles l’emportent souvent. Pour certains, ce sera le « retour à la terre », pour d’autre le recours au télétravail, ou encore à de nouvelles formes de travail comme les cabinets collectifs de santé à l’opposé de l’exercice individuel de la profession.
Quel horizon ?
La prise de conscience des effets des activités humaines sur les divers dérèglements de notre environnement (climat, carbone, biodiversité) a des conséquences diverses. Pour certains ce sera le développement d’une éco anxiété. Pour d’autres, ce sera une interrogation et une remise en cause de leur orientation professionnelle. Pour d’autres encore, ce sera à la fois de fameux « à quoi bon » ou encore « après moi le déluge ». Les Etats sont également pris dans ce dilemme, et hésitent quant à la stratégie choisir, ce qui se reflète dans les expressions les plus courantes telles que, transition écologique, réorientation écologique, développement durable, etc.
Comment réussir dans un monde où les lendemains ne chantent pas ? Les choix d’orientation percutent les soubresauts d’un monde qui se fragmente, dont on retrouve l’écho dans les thématiques du mal être dont souffrent les élèves et les étudiants, et aussi les équipes éducatives. Mais sans doute est-il sain d’être mal aujourd’hui et ne faudrait-il pas trop vite réduire cet état qui marque un certain discernement, quand il n’est pas pathologique ?
Une progression, une réussite ?
Pour faire un bilan général de la politique d’orientation des jeunes, il faut souligner que la France, comme tous les pays occidentaux, a réussi à scolariser sa population d’une manière massive dans une visée volontariste pour créer une société de la connaissance et aussi une société de paix. C’est un acquis et une performance, qu’il faut reconnaître et saluer. Et aussi maintenir. L’édification d’une société où la prospérité règne, grâce à l’éducation, n’est jamais certaine. Les questions d’orientation ne peuvent être traitées que dans la complexité en lien avec d’autres domaines : économie, sociologie, psychologie, sciences de l’Éducation, science politique, sciences et techniques et, bien sûr philosophie.
Mais cette réussite (pour et de certains) a un revers. Les gouvernements espéraient bine sûr la paix sociale, mais le constat peut être un peu différents avec l’accroissement des distances sociales ressenties alimentant diverses révoltes (Gilets jaunes, émeutes de 2022), mais aussi divers symptômes sociaux de mal-être (suicides, drogues, violence). Nombres de sociologues insistent sur les ruptures sociales mettant en question la cohésion d’une société, (les sources de ruptures sociales : le chômage, l’échec scolaire, l’emprisonnement, la retraite). La tension entre centre et périphérie, le mépris de la part des sachants, la remise en cause des savants, etc., renforcent non seulement les ruptures et les distances, mais aussi les clivages.
Retour à la pédagogie
Une piste pour y remédier réside d’abord dans la prévention et dès la maternelle. Comme le préconise Boris Cyrulnik l’égalité des chances doit être envisagée dès le plus jeune âge. Les troubles des apprentissages doivent être traités le plus précocement possible. C’est par des pédagogies différenciées que le manque de vocabulaire peut être comblé, un changement de posture pédagogique s’impose donc. La relation pédagogique est au cœur de la réussite des apprentissages. Or, le modèle français ne permet pas, sauf exception, de remédier aux retards, malgré tous les apports des sciences de l’Éducation et des neurosciences. Ajoutons que la pédagogie ne peut suffire à résoudre ces écarts dès les débuts de la scolarisation. Les écarts sociaux (culturels mais aussi économiques) se trouvent renforcés par la forme pédagogique et les contenus d’enseignement (voir les travaux de Bernard Lahire et du CICUR par exemple).
Pour ce qui est de l’éducation à l’orientation proprement dite, elle relève d’une pédagogie propre, qui n’est pas enseignée en France, tout au plus en est-on à des actions ponctuelles fort bien faites. N’attendons donc rien de plus. Tout est fait de ce qui peut être fait culturellement. On ne veut pas changer.
Atmosphère, atmosphère…
La confiance réclamée par Jean-Michel Blanquer ne relève pas d’une injonction, la tête coupée du regretté Samuel PATY reste un symbole, dont aucun discours ne parviendra à effacer la violence. De même, la réussite ne se décrète pas comme un slogan, pas plus que l’égalité des chances, dont l’espoir perdu sonne comme le glas d’une société de plus en plus soumise au bon vouloir des hyper-riches.
On peut bien sûr améliorer les flux, chercher des places à tel ou tel élève ou étudiant perdu en chemin, accompagner tel ou telle dans ses ambitions. Le faire avec conviction et imagination, c’est mieux, mais l’orientation parle de la vie, porte des espérances et dialogue avec son époque. Un casque en réalité augmentée ou un salon, un témoignage ne suffisent pas à attirer vers tel ou tel métier. Quelques bonnes pratiques ou même les plus beaux villages Potemkine ne sont pas de nature à répondre aux enjeux de l’orientation en ces temps de profondes mutations.
Les choses percutent les mots. Un éléphant est dans la place, mais on ne le voit pas.
Je pense que la question fondamentale à retenir de cet article est celle qui résulte de l’observation faite par les sociologues.: « Nombres de sociologues insistent sur les ruptures sociales mettant en question la cohésion d’une société, (les sources de ruptures sociales : le chômage, l’échec scolaire, l’emprisonnement, la retraite). La tension entre centre et périphérie, le mépris de la part des « sachants », la remise en cause des savants, etc., renforcent non seulement les ruptures et les distances, mais aussi les clivages. »
Encore faut-il pour espérer avoir une réponse, avoir une approche scientifique du « réel »sous la diversité des éclairages possibles. Or nous vivons dans une société où tout est inféodé à la priorisation des profits. Tout ce qui relève de l’humain passe au second plan, qu’il s’agisse de l’éducation, de la santé, de la culture… Cet indicateur de la priorité du profit est bien ce à quoi on tente de réduire la complexité des réalités. C’est une réduction abusive du concept de « l’économie ».
Depuis 16 millions d’années que les hominidés existent un tournant crucial est apparu avec la maîtrise des métaux il y a quelque 4600 ans. Elle semble avoir atteint un palier déterminant pour l’évolution de l’humanité avec la maîtrise progressive de la métallurgie du fer qui a été déterminante pour l’émergence de ce qui devint la féodalité. En d’autre terme l’apparition de groupes sociaux relativement réduits mais hiérarchisés, ouvrant la porte à des féodalités multiples qui s’imposent comme dominantes à l’égard des autres populations, imposant l’esclavages en même temps que se développent les échanges commerciaux.
Depuis cette période environ 30 siècles se sont déroulés aboutissant à une exacerbation de la domination de minorités de plus en plus réduites. Curieusement il ne semble pas qu’il y aient de véritables évaluations numériques de l’importance des différentes castes qui se soient succédées tout au long de l’histoire. On ne sait même pas précisément quelle était l’importance des féodaux qui ont fait de Hugues Capet le roi des francs. Cette dynastie s’est pourtant imposée pendant 8 siècles.
Depuis que les acquisitions de richesse par le capitalisme ont supplanté la rente du sol, le langage populaire a bien identifié environ 200 familles dominantes en France à la fin des « années 30″, pour en arriver aujourd’hui à 36 milliardaires semble-t-il? Dans le même temps la population mondiale est passée de 2,3 à 8,3 milliard d’individus. Celle de la France de 41 Millions à 68,4.
Pour maintenir cette domination s’est instauré au fil du temps un « formalisme » de type carcéral fondé sur les préceptes suivants : Nous pensons à tout et à tous, nous apportons des réponses à tout… laissez nous faire.
Je conçois que mon ingérence puisse surprendre, pour autant peut-on rationnellement penser que les logiques en œuvre en matière d’orientation soient différentes de celles qui régissent la vie de l’humanité dans son ensemble ?
Merci pour cette ingérence éclairante en introduisant la perspective du temps long de l’histoire humaine.
L’orientation dans l’école française est aussi inégale que la réussite scolaire. Elle est en effet indexée sur les résultats scolaires, et ces résultats, notamment à la fin du collège, sont pour les uns, qui réussissent dans les disciplines d’enseignement du collège, un visa d’entrée au lycée général et technologique, et pour celles et ceux qui y sont en difficulté, un sens interdit pour cet enseignement et un sens obligatoire conduisant à la voie professionnelle. Pour le uns donc, une orientation choisie sur la base de la réussite, pour beaucoup d’autres une orientation contrainte sur la base d’une insuffisance.
Cette inégalité de traitement est fondée sur les savoirs qu’on choisit d’enseigner et de noter plus que d’évaluer, alors que bien d’autres savoirs qui pourraient être enseignés et ne le sont pas, ou qui sont rejetés à la périphérie des enseignements, dans de multiples « éducations à », permettraient sans doute d’enrichir la formation de tous les élèves, leur culture commune, et permettraient que l’orientation, devienne pour toutes et tous un choix fondé sur des compétences reconnues au lieu d’être un verdict pour celles et ceux qui n’ont d’autre voie de formation que celle vers laquelle ils et elles sont orientés.
Il est donc indispensable de remettre sur le métier la question des savoirs enseignés, et cette question est liée à celle du modèle de société auquel nous souhaitons préparer nos élèves. S’il s’agit d’une société de concurrence individuelle exacerbée, du chacun pour soi, il ne faut rien changer : à l’école se forment les gagnants et les perdants de la compétition sociale. S’il s’agit d’une société de coopération, de solidarité, d’attention aux grandes questions posées à l’humanité et au vivant en ce siècle de transitions majeures, alors notre politique des savoirs héritée des siècles passés est incapable d’y préparer. Il faut donc la reprendre complètement, non pas en confiant ce travail à un groupe d’experts patentés, mais en commençant par organiser une consultation nationale où pourraient être débattues les propositions d’une convention citoyenne définissant les finalités de l’école, en tenant compte du modèle de société où nous souhaiterions que nos enfants vivent.
Merci pour ce commentaire qui rappelle la nécessité de poser la question politique de l’orientation et de l’éducation tant comme horizon que sur le plan pragmatique : comment engager un changement de cette ampleur ? Seul un grand engagement collectif dans des échanges organisés permettrait ce basculement vers un autre objectif.