« Le Medef a présenté lundi 14 propositions pour améliorer l’orientation des jeunes[1], dont il estime que les « failles » et les « biais » entraînent « des problèmes majeurs » pour les entreprises avec un « coût social et économique élevé ». » C’est ainsi que l’AFP ouvre sa dépêche. Un document saturé de références, qui affirme de multiples constats et multiplie les propositions. Mais avec certains angles morts.
Le moment
Ce document, intitulé « Un jeune bien orienté, un succès pour tous. 14 propositions sur l’orientation scolaire : rapprocher aspiration des jeunes et besoins des entreprises », est publié le 17 mars 2025[2]. Il se présente comme une initiative du MEDEF (Mouvement des Entreprises de France), mais il est difficile de ne pas le rapprocher de la Concertation nationale sur l’orientation[3] lancée par les ministres précédents (Genetet et Portier) tant les thématiques sont partagées, la coordination Éducation nationale et région, suite à la loi de 2018, l’importance accordée à la lutte contre les biais sociaux. On peut donc supposer que l’on a entre les mains, ou sous les yeux, les réponses du MEDEF à cette Concertation, d’autant plus que la ministre actuelle, Élisabeth Bornes, présente[4] ce document comme la contribution du MEDEF à cette Concertation.
Les objectifs du MEDEF
Ils sont exprimés dans l’introduction du document.
« L’entreprise ne peut, à elle seule et a posteriori, combler les lacunes d’une orientation scolaire défaillante génératrice de désillusion chez les individus et pénalisante pour les entreprises, l’économie française et l’emploi. En revanche, elle se doit de participer au débat et au processus d’orientation, autant qu’elle peut… et qu’on l’autorise, pour limiter au maximum ces biais et s’attacher à réconcilier aspirations individuelles, égalité des chances et besoins du marché de l’emploi. » (p. 8)
« Avec cette publication le MEDEF s’engage dans ce débat public pour proposer des solutions concrètes et réinventer un système d’orientation plus en phase avec les besoins du marché et les réalités de notre époque. » p 8
« Un jeune entrant sur le marché du travail en 2025 changera en moyenne d’emploi 13 à 15 fois durant sa carrière[5]. Il doit pouvoir devenir entrepreneur de son orientation pour assurer son employabilité, dans la durée. » (p. 8)
Trois affirmations fortes. La première dessine la place « modeste » que se dessine le MEDEF. La deuxième indique son objectif pragmatique, et la troisième, la responsabilité ultime de l’orientation.
Cette place modeste est en fait celle du médiateur entre l’État et les régions dans le cadre établi depuis la loi de 2018. La coopération-coordination ne semble pas se faire, et le MEDEF se propose en conciliateur et en pourvoyeur de moyens.
L’objectif pragmatique est bien sûr de pourvoir aux besoins du marché et des réalités de notre époque. On s’interrogera sur la nature de ces réalités.
Et la responsabilité ultime est bien sûr la personne elle-même. Elle doit être capable d’assurer son employabilité. On pourrait y voir une belle inversion des responsabilités. Si l’employabilité est une capacité personnelle, l’entreprise doit être en mesure de la maintenir et de la faire progresser[6]. L’employabilité a une responsabilité partagée.
De nombreux constats
Six constats sont formulés à partir d’une littérature solide issue de recherches et de rapports de divers ministères et organismes d’État. Le document est numérique et d’un clic on est renvoyé sur le rapport ou la note d’étude dont est issue la proposition.
Le premier constat, « Le système d’orientation n’est pas satisfaisant et sera mis en forte tension dans les années à venir », a un coût évalué à 3 à 4 Md€. La théorie du capital humain est toujours bien présente.
Ensuite, on ne peut qu’être difficilement en désaccord avec la suite des constats : difficultés des élèves et des parents ; multiplicité des bonnes volontés, mais inorganisées ; les questions d’affectations monopolisent l’attention et suscitent de l’anxiété ; la complexité des passerelles entre les formations accentue l’importance des choix ; les biais affectent l’orientation, puis le recrutement. À remarquer la forte coloration de ces constats par la thématique individualisante. Au fond l’individu s’oriente et rencontre des difficultés.
Allons voir maintenant du côté
Des propositions
Sept propositions sont formulées dans le cadre d’un premier enjeu : « Faire de l’orientation une grande cause nationale, articulée autour d’une stratégie nationale concertée ». Examinons la première proposition en exemple : Formaliser entre État, Régions et partenaires sociaux, une stratégie nationale d’orientation pour la mise en œuvre de parcours d’orientation contextualisés par territoire.
Constat de l’absence d’un système d’orientation en France : multiplicité des structures avec des actions différentes ; dépendance aux projets d’établissements. D’où la nécessité de la définition d’objectifs d’une politique d’orientation à l’échelle nationale. C’est à cette condition qu’un programme pourrait être élaboré pour le Parcours Avenir. Cette condition étant remplie, « Ce parcours d’orientation-type sera contextualisé par territoire en fonction des réalités locales et des partenaires effectivement mobilisables pour animer des actions d’accompagnement à l’orientation. C’est par ailleurs bien ainsi que le rôle de la région est prévu en matière d’orientation scolaire dans la loi de 2018 et par le cadre de référence signé entre l’État et Régions de France. Faut-il encore que les heures dédiées soient effectives au sein des établissements… »
Rappelons le rôle de la région établi dans la Convention cadre[7] : « La loi du 5 septembre 2018 réaffirme la responsabilité de la région sur la coordination des services participant au SPRO et introduit une évolution de son champ de compétence en renforçant sa compétence d’information sur les métiers et les formations, au service de l’orientation et de l’évolution professionnelle tout au long de la vie, par un élargissement de sa responsabilité aux publics scolaire, apprenti et étudiant. »
Il y a quatre propositions pour le deuxième enjeu : « Renouveler les représentations des filières de formation et des métiers, pour lutter contre l’ensemble des biais, obstacles à une orientation réussie ». Et le troisième enjeu, « Développer la contribution des acteurs du monde économique aux parcours d’orientation », formule trois propositions.
Curiosités
La Cour des comptes vient de publier son rapport annuel sur les politiques publiques en faveur des jeunes[8]. La première partie est consacrée à « L’orientation au collège et au lycée »[9]. Et l’on y trouve les mêmes « constats » présentés par le MEDEF, en plus détaillés encore.
La Cour des comptes comme le MEDEF pointent du doigt l’absence de définition nationale de l’orientation, une absence de moyens et un mauvais fonctionnement global des services, et surtout l’effet des biais, sociaux, de genres et territoriaux.
Mais aucune remise en cause de nos procédures d’orientation dont le nom n’est même pas mentionné. Comme dans le cadre de réflexion dessiné par la Concertation nationale, l’organisation réglementaire de la circulation des élèves dans le système est une donnée « naturelle » alors qu’elle est le résultat d’une longue construction historique[10].
Au fond l’orientation dans ces deux documents est conçue comme un comportement individuel, biaisé par différentes représentations et qu’il faut rectifier par différentes actions. Admettons, mais la circulation réelle dans le système scolaire ne relève pas seulement de la volonté et des désirs des élèves et de leurs parents. Elle résulte de décisions institutionnellement réglementées, asymétriques et spécifiques à notre système. Pour le MEDEF, ces procédures invisibles fonctionnent bien et effectuent globalement leur travail de tri des méritants. Mais il y a des ratées qu’il serait dommage de perdre pour notre économie.
Mais il y a un autre angle mort. Quel est, pour le MEDF, l’horizon économique de l’orientation ? Aucune réponse. Une économie capitaliste expansionniste et prédatrice ? Une économie de guerre, comme on l’entend de plus en plus ? Une économie vers la transition ou la redirection écologique ? Les métiers et les activités professionnelles seront nécessairement bien différents selon les réponses.
Bernard Desclaux
[1] MEDEF, (mars 2025). Un jeune bien orienté, un succès pour tous. 14 propositions sur l’orientation scolaire : rapprocher aspiration des jeunes et besoins des entreprises. https://www.medef.com/uploads/media/default/0020/05/16418-04-03-medef-orientation-int-interactif-33-.pdf
[2] Sophie Massieu pour le Centre Inffo fait un compte rendu très intéressant de la présentation publique faite par le MEDEF https://www.centre-inffo.fr/site-centre-inffo/actualites-centre-inffo/le-quotidien-de-la-formation-actualite-formation-professionnelle-apprentissage/articles-2025/mieux-connecter-les-parcours-des-jeunes-aux-besoins-des-entreprises-medef
[3] Concertation que nous avons déjà discutée dans plusieurs posts précédents sur ce blog.
[4] Déclaration le jour même de Mme Bornes sur France Info https://www.dailymotion.com/video/x9g850o
[5] Sénat. (2021). Évolution des modes de travail, défis managériaux : comment accompagner entreprises et travailleurs ? Rapport d’information n° 759 (2020-2021), déposé le 8 juillet 2021. https://www.senat.fr/rap/r20-759/r20-7593.html
[6] « En favorisant la mobilité et des situations de travail qualifiantes, l’entreprise permet au salarié d’acquérir et de développer des compétences et lui fournit ipso facto une employabilité, censée toujours croître au gré de projets toujours plus enrichissants (Boltanski, Chiapello, 1999). En échange de sa performance, le salarié reçoit une employabilité, contrepartie sur le marché du travail d’une bonne gestion des compétences en entreprise. » Anne Dietrich. Employabilité. Dictionnaire critique de la RSE. Sous la direction de Nicolas Postel et Richard Sobel. p. 156-161. https://books.openedition.org/septentrion/6718?lang=fr
[7] Orientation scolaire : cadre national de référence entre l’État et Régions de France » – Mai 2022. file : ///C : /Users/descl/Downloads/Convention_cadre_orientation_version_BO_bdef_1148693.pdf
[8] Pour consulter le rapport : https://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-rapport-public-annuel-2025
[9] Pour le consulter : https://www.ccomptes.fr/fr/documents/74394
[10] Bernard Desclaux, Orientation scolaire : les procédures d’orientation. Mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ? Préface de Claude Lelièvre, Collection : Orientation à tout âge, L’Harmattan. 2020.
A question simple, réponse simple. C’est une pure posture pragmatique. Les entreprises manquent de main d’oeuvre, elles demandent au système éducatif de lui en fournir selon un modèle mécaniste. Input/output. Et pourtant, le modèle fonctionne déjà comme ça. Le modèle de la circulation des élèves et des étudiants est parfaitement régulé. Filières, paliers d’orientation, procédures, nombre de places.Bien sûr, le comportement des acteurs n’est pas parfait.Certaines filières sont en tension et d’autres sont délaissées
C’est juste une question de biais. Alors, je formule une proposition pragmatique car je sais l’être. Imaginons une grande campagne de communication pour éveiller de nouvelles ambitions. Mais comme tu le fais remarquer Bernard, lesquelles ?
En effet, Annick, notre système fonctionne bien et il est même profitable à beaucoup de personnes. Il y a des échecs, qui peuvent être bénéfiques d’ailleurs. Les propositions visent des améliorations permettant une meilleurs adaptation aux « besoins » des entreprises selon l’horizon actuel. La seule modification structurelle évoquée, un rapprochement des « voies de formation » (prog, techno, géné) présentée par le MEDEF est ambiguë. On peut l’interpréter comme une manière de réduire le système des diplômes professionnels et donc de revoir les conventions.