L’ONISEP organise régulièrement des rendez-vous de l’orientation et publie les enregistrements. Pierre Périer, sociologue s’est exprimé le 12 mars 2025 sur la question « Coéducation et orientation : quelle place et quel choix pour les familles ? »[1] Une intervention aussi passionnante qu’irritante et je vous conseille, de prendre connaissance de cette vidéo d’une heure, trois quarts d’heure d’intervention et quelques réponses à trois questions, avant de lire ma discussion.
De curieuses définitions
Sa définition de l’orientation est attribuée à Berthelot (1993)[2] : « Tout processus d’orientation met ainsi en jeu une diversité de facteurs interdépendants qui produisent une imprévisibilité relative et des articulations complexes entre des alternatives signifiantes et la projection de soi. » Non seulement cette définition inscrit l’orientation du côté de l’individu, mais elle semble oublier le projet de Berthelot de distinguer l’orientation formelle et le procès sociétal d’orientation, et d’étudier leur effet sur l’orientation réelle[3].
La coéducation est définie comme une « Action réciproque concertée entre acteurs éducatifs au bénéfice des apprentissages et de l’émancipation de l’enfant/du jeune. »
Autrement dit, le modèle proposé de la coéducation est donc parfait[4], elle suppose à la fois un accord des partenaires tant sur les actions que sur les buts. Il s’agirait d’un idéal à atteindre. Une curiosité sociologique ! Pour ma part j’avais abordé la question de la coéducation dans l’orientation d’une autre manière[5].
Le défaut d’équité rectifiable
Pierre Périer s’intéresse en particulier aux familles populaires et aux milieux ruraux. Globalement il cherche à faire le constat des difficultés de ces familles face à l’école et propose des pistes d’amélioration.
De nombreux biais, qu’il détaille, ont des effets réducteurs sur la formulation des demandes d’orientation. Il s’agit donc de rectifier le manque d’équité produit par ces demandes. Et du côté de l’école, dans le traitement institutionnel de la demande, il rappelle les différenciations assez systématiques que les sociologues ont identifiées autour de deux effets : l’effet établissement sur l’évaluation et sur l’orientation, et l’effet d’attente, ou effet pygmalion. Il invite donc l’école à rétablir une équité dans le traitement de la demande des familles, de faire contre poids, à la forme de dépréciation et de réduction du niveau d’aspiration des demandes en matière d’orientation. (Évocation de Dubet, Duru-Bellat et Van Zanten).
Il propose donc une série de principes pour une orientation équitable, principe de reconnaissance, d’autorisation, d’explication, de diversification et d’anticipation. Il s’agit de principes d’actions des acteurs de l’école vers les parents. Étant entendus qu’il y a des parents de catégories sociales différentes, et que certains sont marqués donc par divers « manques » qu’il faudrait combler. Aucune interrogation sur l’autre versant, celui des acteurs de l’institution qui semble posée comme une totalité. Il admet des catégories d’établissement (en zone prioritaire ou ruraux). Mais pas plus, le modifiable est du côté des familles et non du côté de l’institution.
Si, le plus souvent on peut observer une réduction des aspirations par rapport à la capacité scolaire, Périer indique qu’il y a également l’inverse. La massification de la scolarité et l’allongement du temps de la scolarité à des effets sur une sorte d’élargissement des possibles. Des familles font donc des demandes disproportionnées par rapport à la valeur scolaire des élèves.
Les conseillers d’orientation-psychologues, aujourd’hui les psychologues de l’Éducation nationale, sont désignés comme ceux qui devront faire un travail de rectification des ambitions, autrement dit, se changer du sale boulot. En passant cette attribution que fait Périer laisse supposer que les enseignants en sont protégés et peuvent se concentrer sur leur boulot noble, celui de déterminer par l’évaluation la capacité réelle de l’élève.
Deux réalités pures et dures
Une conférence donc intéressante travaillant surtout du côté des familles, une partie des familles, les familles populaires, pauvres, précaires, immigrées, comme l’atteste la bibliographie de l’auteur indiquée sur la page de la conférence. C’est son choix, il est normal de délimiter son terrain d’étude.
Mais, alors que le sociologue évoque des représentations, des constructions sociales, il les confronte à des « réalités », des vérités. Il en est ainsi de l’évaluation scolaire, tantôt soumise à la variation selon les contextes sociaux, et, en même temps, productrice de la valeur scolaire, la vraie valeur scolaire de l’élève, celle qui permet d’affirmer qu’il n’est pas à la hauteur de ses ambitions (en moins ou en plus d’ailleurs). Ainsi, en observant ces familles, le sociologue épouse, sans doute sans s’en rendre compte, les croyances enseignantes envers une évaluation réellement juste.
Cela fait écho à la conclusion d’un rapport des IG qui indiquait que « la bonne orientation, pour la plupart des équipes éducatives interrogées (NDLR : par les inspecteurs généraux) est celle qui correspond à la décision du conseil de classe ». Autrement dit, les enseignants ont la maîtrise naturelle du curseur de la vérité de l’évaluation[6].
Enfin, et malgré les références à Bourdieu ou Dubet, l’approche du problème n’est pas critique. S’il y a du modifiable à envisager, il est du côté des personnes, les familles, les élèves, et les enseignants, les personnels de l’Éducation nationale, mais en aucun cas du côté du cadre du fonctionnement, et ici en particulier nos procédures d’orientation. Elles constituent le cadre normal des relations familles-école, et leur évidence ne permet pas de les remettre en cause.
Bernard Desclaux
[1] Pierre Périer (19 mars 2025). Coéducation et orientation : quelle place et quel choix pour les familles ? Les rendez-vous de l’orientation, le 12 mars 2025. https://www.onisep.fr/avenir-s/pour-les-equipes-educatives/agenda-et-rendez-vous/les-rendez-vous-de-l-orientation/coeducation-et-orientation-quelle-place-et-quel-choix-pour-les-familles
[2] Berthelot, J.-M. (1993). – École, orientation, société, Pédagogie d’aujourd’hui, Paris, P. U. F.
[3] « Convenons d’appeler « orientation formelle » l’ensemble des procédures institutionnalisées et « procès sociétal d’orientation » l’ensemble des mécanismes sociaux, de nature et de niveaux divers, qui interviennent dans la détermination de l’orientation réelle. (Nous préciserons les raisons de l’emploi du terme « sociétal » dans le cours du développement.) La thèse que nous voulons exposer est que l’orientation formelle est inscrite dans un procès sociétal d’orientation qui de façon ouverte ou souterraine, la détermine le plus souvent, et qu’il est nécessaire de mettre à jour et de préciser, si l’on veut, comme c’est l’ambition de l’orientation formelle, avoir un minimum d’intervention positive dans l’histoire sociale des individus. » Berthelot, J.-M. (1984). Orientation formelle et procès sociétal d’orientation. L’Orientation scolaire et professionnelle, 13e année numéro 2, Avril-Mai-Juin. Orientation formelle, orientation réelle. pp. 91-113 ; doi : https://doi.org/10.3406/binop.1984.1545 ; https://www.persee.fr/doc/binop_0249-6739_1984_num_13_2_1545
[4] Desclaux, B. (1995). Un modèle du partenariat se doit d’intégrer l’imperfectible, in Zay, D. et Gonnin-Bolo, A. Éd. Établissements et partenariats. Stratégies pour des projets communs. Actes du colloque des 14, 15 et 16 janvier 1993. INRP, pp. 217- 221.
[5] Desclaux, B. (2020). Orientation : beaucoup de monde, qui est au centre ? Cahiers pédagogiques, n° 564, La coéducation permanente. Coordonné par Andreea Capitanescu Benetti et Monique Royer, novembre. https://www.cahiers-pedagogiques.com/orientation-beaucoup-de-monde-qui-est-au-centre/
[6] Voir Desclaux, B. (2016, 4 février). Orientation : jeux de mains… https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2016/02/04/orientation-jeux-de-mains/
A partir de ce compte rendu, je n’ai pas envie d’écouter Pierre Perrier: Les procédures d’Orientation ne prennent pas en compte l’élève dans sa globalité et dans sa construction ( Mentale, Physique, affective) en lien avec son environnent économique et culturel. Elles le figent à un moment « T » de sa dynamique et lui dénient toutes possibilités d’évolution, de changement et d’adaptation . Elles ignorent l’effet négatif du refus de la liberté d’essayer de se confronter à une formation apparemment trop ambitieuse… Elles méprisent la réalité du désir d’exercer un pouvoir sur son existence et de s’émanciper. Elles sont un frein évident à la mobilité sociale et sont en partie responsables de la fracture entre les élites et la base citoyenne, du ressentiment général envers les institutions et de notre incapacité à construire des consensus adaptés aux intérêts communs .