Après l’erreur commise dans l’analyse du projet de socle de 2015[1], reprenons notre réflexion à propos du socle et des procédures d’orientation[2]. Cette fois-ci, il s’agira bien du Projet de socle commun de connaissances, de compétences et de culture proposé par le Conseil supérieur des programmes (CSP) en 2025 en réponse à la saisine de la ministre Nicole Belloubet, et remis en avril à la ministre Élisabeth Borne.
Quelques remarques générales
La lettre de saisine de Nicole Belloubet du 13 mars 2024 est assez longue (6 pages) et détaille sa demande qui ne concerne pas seulement l’élaboration d’un nouveau socle, mais aussi la réécriture des programmes de français et de mathématiques, notamment.
Le document qui en ressort est donc complexe et conséquent (69 pages). On y trouve pour commencer des considérations sur les principes, valeurs, et finalités de l’École en France en s’appuyant sur le Code de l’éducation. Après une présentation générale des « Éléments de culture commune », au nombre de douze, le CSP précise les apprentissages attendus. Enfin deux chapitres sont consacrés à la contribution des disciplines.
Et relevons la dernière des quatre fonctions du socle : il prépare l’avenir scolaire et professionnel des élèves et accompagne, en les éclairant, leurs premiers choix d’orientation. » Nous nous intéresserons tout particulièrement à cette fonction.
L’éducation à l’orientation
On pourrait s’attendre voir apparaître le thème de l’orientation dans le chapitre V – Apprentissages fondamentaux dans les autres champs disciplinaires, dans les disciplines et dans les éducations transversales, mais, il n’y figure pas : « Cet ensemble est enrichi grâce aux éducations transversales : éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité, éducation aux médias et à l’information, éducation au développement durable, éducation artistique et culturelle, parcours citoyen de l’élève, parcours éducatif de santé. » (p 29) Le parcours Avenir[3] n’y figure pas. Mais, curieusement, l’éducation à l’orientation apparaît dans ce même chapitre aux pages 39-40. Le CSP y précise les « Apprentissages fondamentaux au sein des éducations transversales et des parcours de formation » et notamment liste les compétences à acquérir et à développer.
Il est intéressant de noter que le CSP reprend quasiment mot pour mot le référentiel de compétences à s’orienter pour le collège publié par l’ONISEP[4]. Voir le tableau ci-dessous.
| Compétences du CSP | Compétences de l’ONISEP |
| Apprendre à s’informer sur le monde | Connaître et savoir s’informer sur le monde |
| Chercher et trier l’information ; | Chercher et trier l’information |
| Connaître les personnes, les lieux et les ressources qui aident à s’informer et à s’orienter ; | Connaître les personnes, lieux et ressources qui peuvent m’aider à m’informer et à m’orienter |
| Découvrir les parcours de formation ; | Apprendre à découvrir les parcours de formation |
| Découvrir les métiers et le monde du travail ; | Apprendre à découvrir les métiers et le monde du travail |
| S’interroger sur les clichés et les stéréotypes. | M’interroger sur les clichés |
| Apprendre à se découvrir et à s’affirmer | Se découvrir et s’affirmer |
| Se connaître ; | Apprendre à me connaître |
| Définir ses projets en fonction de qui on est ; | Définir mes projets en fonction de qui je suis |
| S’autoriser à rêver et à avoir des ambitions ; | M’autoriser à rêver et à avoir des ambitions |
| Savoir se présenter et s’affirmer ; | Savoir me présenter et m’affirmer |
| Identifier ce que l’on a appris et ce que l’on sait faire. | Identifier ce que j’ai appris et ce que je sais faire |
| Apprendre à se construire et se projeter dans un monde en mouvement | Se construire et se projeter dans un monde en mouvement |
| Accepter les imprévus et saisir les occasions ; | Accepter les imprévus et saisir les occasions |
| S’ouvrir au monde et aux autres ; | M’ouvrir au monde et aux autres |
| Se préparer aux transitions et aux changements ; | Me préparer aux transitions et aux changements |
| Se projeter et comprendre les conséquences de ses choix. | Me projeter et comprendre les conséquences de mes choix |
À la fin de cette présentation de l’éducation à l’orientation, le CSP précise : « Ces compétences, progressivement acquises au cours de la scolarité obligatoire, éclairent et soutiennent la réflexion des élèves s’agissant des poursuites d’étude qui s’offrent ou s’offriront à eux. Elles sont requises pour que les choix des élèves soient effectivement et authentiquement personnels. »
Une interrogation se pose alors sur deux formules utilisées par le CSP. Que veut dire les « poursuites d’étude qui s’offrent ou s’offriront à eux » et à quel moment se pose cette question ? À l’issue du collège ou du lycée ? Ou encore plus tard ? Et que dire de cette idée de la poursuite d’étude qui s’offre ? Est-ce l’idée d’opportunité ou celle de l’existence d’un choix toujours possible qui évoque celle du libre arbitre ? Ou est-ce un rappel implicite des procédures d’orientation, qui imposent des moments de choix à faire ?
Et justement la phrase suivante évoque « les choix des élèves […] effectivement et authentiquement personnels ». De quels choix s’agit-il ? Au cours de la classe terminale du collège, la troisième, des choix d’orientation sont à formuler, des choix vers des voies de formation différentes. Rappelons que ces choix s’ils sont authentiques et personnels, sont légalement formulés pas les parents, l’élève étant mineur. Ces choix seront ou non autorisés par l’institution (conseil de classe, chef d’établissement). Des choix d’options ou de spécialités (notamment professionnelles) et d’établissements seront également à faire dans le cadre des procédures d’affectation et les calculs d’AFFELNET (la plateforme d’affectation) en décideront. Autrement dit, dans l’orientation scolaire, il ne suffit pas de choisir pour obtenir.
L’ambiguïté du CSP vis-à-vis des procédures se manifeste ici par son silence et ces formules floues. Il ne se prononce pas sur le maintien ou la suppression des procédures, or comme nous le disons régulièrement, c’est pourtant l’une des conditions à l’existence réelle d’une école moyenne dont la fonction serait l’acquisition par tous d’une culture commune. Le maintien des procédures au collège, c’est confirmer sa fonction de triage des populations scolaires[5].
Qui s’occupe de l’éducation à l’orientation ?
Le CSP termine ce projet en précisant quelles sont les contributions des disciplines dans l’acquisition des différents éléments du socle. « Cette Partie regroupe sous forme de tableaux détaillés les connaissances et compétences – telles qu’elles sont attendues par les différentes disciplines et champs disciplinaires en fin d’école primaire et en fin de collège – qui contribuent à l’acquisition par les élèves des éléments de culture commune exposés. » (p 41) Prudent, il indique que ces tableaux « ne se veulent pas exhaustifs ».
Et en effet ! Aucune contribution des disciplines à l’éducation à l’orientation n’est indiquée. Dès lors on peut se poser une question toute bête : mais qui s’en occupe réellement au collège et quand ?
Bernard Desclaux
[1] Voir les deux articles précédents dans ce blog et réécrits : Remarques primaires au projet de socle de 2015 (1) https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/05/09/remarques-primaires-au-projet-de-socle-1/ et Remarques primaires au projet de socle de 2015 (2) https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/05/10/remarques-primaires-au-projet-de-socle-2/
[2] Cette réflexion avait débuté dès la publication du premier socle de 2005 par la publication de cet article : Desclaux, B. (2009). Une nouvelle logique pour l’école. In Zakhartchouk, J.-M. et Hatem, R. Travail par compétences et socle commun, Préface de Alain Bouvier. Postface Philippe Perrenoud. CRDP et Crap-cahiers pédagogiques.
[3] MENESR. Le parcours Avenir. https://www.education.gouv.fr/le-parcours-avenir-7598
[4] ONISEP. (2024). Référentiels des compétences à s’orienter au collège. https://www.onisep.fr/content/download/2523076/file/rco_college_0225.pdf
[5] Desclaux, B. et Quairel, J.-M. (24 janvier 2023) « Supprimer les procédures d’orientation au collège pour faire respirer le système éducatif » https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/24/supprimer-les-procedures-d-orientation-au-college-pour-faire-respirer-le-systeme-educatif_6159034_3224.html
Un clivage étonnant dans la pensée des auteurs concernant l’Orientation : « Pour des choix de l’élève authentiquement personnels »… mais toujours autorisés à priori sur la base des résultats scolaires .. Or, pour que l’élève et sa famille adhérent à une approche éducative de l’orientation, il faut que leur choix puisse effectivement se concrétiser et s’expérimenter. L’autorisation nécessaire en amont peut devenir un interdit d’expérience et cela entraine obligatoirement une défiance majeure des intéressés vis à vis d’un programme d’éducation aux choix, transformés en éducation à l’orientation, qui est un oxymore quand le pouvoir de décision échappe à celui qui doit s’orienter. Ce clivage dans la pensée des concepteurs de cette approche explique en partie le clivage de notre société
Pour une discussion générale de ce projet de socle voir l’article de Jean-Pierre Véran : Nouveau « socle commun » : des écarts, mais dans le cadre établi sur son blog de Médiapart et datant du 26 avril 2025 : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/260425/nouveau-socle-commun-des-ecarts-mais-dans-le-cadre-etabli