La part de l’orientation dans la fabrique des inégalités scolaires

Lors de la journée du 17 mai 2025 organisée par le Collectif Riposte Éducation[1] seconde journée de travail : Contre une école injuste et dangereuse pour la démocratie ; Pour une école de la réussite de tous, je suis intervenu concernant l’orientation, fin de troisième, un des rouages de la fabrique des inégalités scolaires. Ne pouvant être physiquement présent, j’ai proposé une vidéo[2]. En voici le contenu développé.

Préambule

Il est d’abord nécessaire de s’entendre sur le mot même d’orientation. Ce mot désigne souvent le processus psychologique de pilotage de soi, l’élaboration des choix que les individus ont à faire. Dans ce champ il y a des pratiques sociales, des dispositifs dont l’objectif est l’aide aux personnes à élaborer ces choix. Le terme « orientation » est aussi utilisé pour désigner ces dispositifs. L’autre sens au mot orientation correspond à la sélection et la répartition des individus sur le marché du travail[3].

Dans ce qui suit, j’utiliserais le mot orientation dans cette dernière acception, mais appliquée au champ scolaire : l’ensemble des règles qui organisent la circulation des élèves dans un système scolaire. En France, cette circulation est organisée par deux procédures, c’est-à-dire un ensemble de réglementations :

  • La procédure d’orientation gère la manière dont on va élaborer les décisions et prendre les décisions de passage dans une classe supérieure ;
  • La procédure d’affectation gère l’attribution d’une place réelle à un élève dans un établissement et dans une formation.

Caractéristiques des procédures françaises

Essayons de caractériser ces procédures[4].

La procédure d’orientation est basée sur les caractéristiques suivantes :

  • Une demande des parents et non pas de l’élève, puisqu’il est mineur ;
  • L’organisation d’un dialogue entre les différents partis ;
  • L’existence d’un recours possible ;
  • Ce sont les enseignants de la classe et le chef d’établissement de l’établissement où se trouve l’élève qui prennent les décisions ;
  • Sur la base d’une absence totale de normes décisionnelles, tout en sachant qu’il y a un rôle traditionnel des notes.
  • Et tout ceci produit un jugement institutionnel de passage dans une classe supérieure.

Du côté des procédures d’affectation :

  • Elle est aussi basée sur la demande des parents. Ça suppose des capacités de stratégies pour formuler des demandes.
  • Absence de recours ;
  • Tout cela est organisé au niveau académique et donc au niveau de l’établissement
  • Et en utilisant une plateforme numérique qui s’appelle Affenet, qui est une plateforme nationale
  • Qui élabore des calculs, qui vont utiliser les notes, cette fois-ci de manière officielle.
  • Et tout ça produit des listes hiérarchisées d’élèves qui seront envoyés au chef d’établissement d’accueil et qui inscrivent les élèves.

Tout ça, ça produit une énorme machinerie de différenciations. Et à chacune de ces étapes, interviennent des biais sociaux, des représentations, et dépendent des conditions de vie.

Effets sur les élèves

Cette machinerie à différencier les élèves produit une répartition des élèves posttroisième qui semble bien frappée d’une malédiction. Le principe de la constante macabre[5] s’y applique.

Du côté de la répartition posttroisième, la répartition entre les deux grands partages est constante depuis au moins le début des années 80. 60 % pour la voie générale et technologique,30 % pour la voie professionnelle et 10 % de redoublement. Depuis la suppression du redoublement comme voie d’orientation, c’est 65 % en seconde générale et technologique et 35 % vers des formations professionnelles.

Bien sûr il y a des variations de ces taux au niveau national, ce qui permet des discussions de ces taux dans les publications de la DEPP, par exemple, qui commente les évolutions chaque année dans ses Notes. Ces variations sont également visibles au niveau des établissements, en particulier lors de changement de chef d’établissement d’ailleurs. Mais ces variations disparaissent si on regarde dans le temps long.

Un autre effet de cette machine à différencier porte sur la composition des classes de seconde : on trouve 80 % d’enfants d’origine favorisée et 61 % de filles au niveau national.

Le statut des différences

S’il y a des différences dans la répartition des élèves, il y a aussi des différences dans les performances initiales. On pourrait considérer que l’orientation ne fait que constater ces différences. Ainsi, ces décisions (d’orientation) ne seraient que le fruit de constats. Je fais l’hypothèse un peu inverse. C’est que c’est notre système d’orientation qui a besoin qu’il existe des performances différentes.

Je me réfère à deux sources bien connues. Antoine Prost, dans le milieu des années 80, qui disait déjà que l’orientation fonctionne à échec scolaire[6]. L’orientation nécessite l’échec de certains. Et puis François Dubet et Marie Duru-Bellat[7] dénoncent la compétition scolaire produisant des vainqueurs et des vaincus avec des conséquences sociales lourdes de leur point de vue : humiliation, ressentiment, voire des effets d’ordre politique.

Des effets institutionnels

Alors, s’il y a des différenciations dans les performances qui vont donc justifier les décisions, de mon point de vue, il y a aussi des effets institutionnels, à la fois sur l’aspect pédagogique et sur l’organisation scolaire.

Sur le plan des effets pédagogiques, l’orientation agit en fait sur la forme pédagogique. La décision institutionnelle de l’orientation portant sur un individu, réclame une pédagogie elle aussi individualisante, capable de faire produire des évaluations qui vont pouvoir être attribuées à des individus particuliers, avec, en général, une évaluation sommative puisqu’il va falloir hiérarchiser. Ainsi, le travail collectif n’est en fait pas tenu compte dans toutes ces évaluations.

L’autre aspect, c’est ce que j’appelle le paradoxe pragmatique. C’est la question du collège depuis 2005 qui doit faire réussir tous les élèves dans l’acquisition du socle commun. Mais, en même temps, on a maintenu pourtant la fonction de triage de ces élèves avec l’orientation fin de troisième. Ce qui fait que les enseignants se trouvent dans un paradoxe que j’appelle pragmatique, dans lequel ils sont d’un côté soumis à l’obligation de faire réussir tous les élèves, et en même temps, ils doivent être capables de produire des différences entre ces mêmes élèves.

Mais les procédures d’orientation ont également des effets organisationnels. Ici, c’est la question du collège unique qui n’a jamais été unique. Habituellement, on considère que, s’il est différencié, c’est parce qu’en fait, il s’adapte à la différence des élèves. Là aussi c’est le principe du constat.

Pour ma part, j’ai l’hypothèse inverse en quelque sorte. C’est parce qu’il a une fonction de triage qu’il doit être différencié. Je m’appuie sur la question du curriculum déclaré du collège unique, c’est-à-dire que tous les élèves, normalement, rentrent en sixième et font le même parcours de la sixième à la troisième. Du coup, le triage, c’est-à-dire le sale boulot de la répartition, est seulement effectué au niveau de la troisième.

C’est pourquoi il y a un effet rétroactif pour répartir cette responsabilité du tri tout au cours du parcours. On observe dans le curriculum réel, c’est-à-dire ce que l’on peut voir dans les établissements, les différenciations tout le long du collège, avec des répartitions parfois officielles et parfois cachées, parce que chaque collège s’arrange.

Tout ça, ça a aussi des effets sur les élèves, parce que finalement, comme on a des paliers d’orientation fin de sixième, fin de quatrième, fin de troisième, les élèves sont soumis, sans arrêt, à des jugements différenciants. Au fur et à mesure, ils incorporent ces attributions de différences.

Proposition brutale

Je suis un fervent défenseur de l’idée de la suppression des procédures d’orientation au collège[8], ce qui permettrait de mettre en place une école moyenne permettant peut-être, à ce moment-là, de faire acquérir à tous les élèves le socle commun. Mais ça suppose aussi, au-delà du collège, une réorganisation de notre système, et donc de mettre en place un lycée dit unique, dans lequel il y aurait une seconde unique qui recevrait l’ensemble des élèves sortant de collège, et qui aurait, elle, à ce moment-là, cette fonction de répartition. Le collège, ainsi débarrassé de sa fonction de triage, pourrait se consacrer à sa mission première : l’éducation commune.

Bernard Desclaux

[1] https://collectif-riposte-education.fr/

[2] La vidéo se trouve sur ma chaîne Youtube (Comprendre notre système d’orientation) : L’orientation, fin de troisième, l’un des rouages de la fabrique des inégalités scolaires https://www.youtube.com/channel/UCdQKJ2ngpZgQyC047BteUSA

[3] Cohen-Scali, V. (dir). (2021). Psychologie de l’orientation tout au long de la vie. Défis contemporains et nouvelles perspectives. Dunod

[4] Pour une comparaison entre l’orientation fin de troisième et Parcoursup, voir : Desclaux, B. (26 avril 2025). Les deux paliers d’orientation : du jugement au quasi-marché. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/04/26/les-deux-paliers-dorientation-du-jugement-au-quasi-marche/

[5] Antibi, A. (2003). La constante macabre ou Comment a-t-on découragé des générations d’élèves ? Math’Adore.

[6] Prost, A.  (1985). L’échec scolaire : usage social et usage scolaire de l’orientation », in Plaisance, E. (coor). L’échec scolaire, nouveaux débats, nouvelles approches, Actes du Colloque Franco-suisse 9-12 janvier 1984, CNRS.

[7] Dubet, F. et Marie Duru-Bellat, M. (2024). L’emprise scolaire. Quand trop d’école tue l’éducation. Presses de Sciences Po.

[8] Desclaux, B., & Quairel, J.-M. (2023, 24 janvier). Supprimer les procédures d’orientation au collège pour faire respirer le système éducatif. LeMonde.fr. https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/01/24/supprimer-les-procedures-d-orientation-au-college-pour-faire-respirer-le-systeme-educatif_6159034_3224.html

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2 Responses to “La part de l’orientation dans la fabrique des inégalités scolaires”

  1. Jean Le Duff Says:

    Pour bien comprendre ce qu’étaient encore les services d’orientation dans les années 1980 il faut savoir qu’après la période initiale de mise en place dans les années 1920, dans le contexte des conséquences de la première guerre mondiale sur la main d’œuvre, il y eut les apports du Front Populaire et la prise en compte des rapports de la personne aux conditions de travail, d’où l’obligation légale de délivrer un certificat d’orientation professionnelle pour protéger le jeune des conséquences potentielles de sa pratique professionnelles.

    A la Libération des avancées humaines et sociales sont mises en avant. Henri Wallon, Porteur du Plan Langevin-Wallon pour une éducation nationale rénovée, était un ami de Henri Pièron Directeur de l’INETOP. Un de ses étudiant, René Zazzo, participa à la formation des Conseillers d’orientations professionnelles à l’INETOP en Psychologie de l’Enfant. Depuis 1950 il est très impliqué dans le développement de la psychologie scolaire. En 1956 La fonction de Conseiller d’Orientation Professionnelle est aboutie. Dans les années qui suivront ils deviendront par leurs pratiques, les véritables concepteurs de ce qui deviendra l’orientation scolaire et professionnelle, l’État entérinant et validant de fait le résultat de ces pratiques.

    Dès les années 1970, attentifs à ce qui se pratiquait en Belgique et au Canada notamment, les plus avancés d’entre eux mirent en avant la visée portée par « l’Activation du Développement Vocationnel et Personnel », autrement dit l’orientation comme pratique éducative, comme partie intégrante de l’éducation.

    Au début des années 1990 l’État repris la main par des directives formalistes. La capacité d’initiative des Conseillers d’orientation psychologues s’en trouva réduite et aujourd’hui la situation est devenue catastrophique.

  2. Bernard Desclaux Says:

    Bonjour monsieur Le Duff pour ce commentaire intéressant, mais peu en lien avec mon article. Je ne parle pas ici des services d’orientation mais des règles de circulation des élèves au sein de l’institution scolaire et en particulier à l’articulation du collège et des lycées.
    Je fais partie des personnels des années 80, recruté comme auxiliaire à la rentrée de 1978. Si j’ai participé à ce courant éducatif que vous signalez, j’ai aussi perçu dans nos rangs une résistance à ce courant y compris d’un de nos syndicats.

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