En 2023 je suis intervenu dans une journée d’étude de l’Association nationale des directeurs de CIO (ANDCIO) en interrogeant les utilités du CIO[1]. En préparant, pour une revue, un article à propos de ces utilités et de leur disparition progressive, quelques souvenirs me reviennent en mémoire que je vous propose de partager.
Le vrai travail
À partir de 1986 j’anime des stages en CIO avec Charles Kaléka sur le thème général : « Espace et fonctionnement du CIO ». Il s’agit de stage à la demande des équipes. En cinq ans nous en réalisons une quinzaine dans l’académie de Versailles. Le problème travaillé dans tous ces stages est le même : les difficultés liées à l’implantation de l’auto-documentation, problème architectural, rôle des conseillers d’orientation, entretien ou aide à l’utilisation, coordination avec les personnels administratifs. Autrement dit, c’est le mode de prise en charge du public qui se trouve remis en cause[2].
Mais le souvenir qui me revient, c’est ce que nous entendons systématiquement au cours de ces stages. Beaucoup de conseillers nous disent : « Le vrai travail se trouve en établissement ! »
Projet d’une circulaire
Durant deux ans je suis au SAIO de Versailles à partir de septembre 1989. La deuxième année un projet de circulaire est envoyé dans les SAIO pour discussion. À cette époque, les projets de circulaires sont diffusés pour échanges et remontées avec le Ministère. Du temps est accordé aux discussions permettant une élaboration un peu plus partagée. Aujourd’hui la temporalité de la production administrative est particulièrement comprimée et les services extérieurs au Ministère ne sont plus dans la boucle des échanges.
À l’époque, la dernière circulaire date de 1980, signée Christian Beullac et commence ainsi : « La présente circulaire précise les règles d’organisation de l’activité des CIO ; elles visent à rendre l’activité de ces services encore plus cohérente et efficace. » Elle porte bien sur l’activité des CIO[3]. Le projet de 89 comporte deux articles. Le premier concerne les personnels d’orientation, leurs missions. Il est largement développé sur plusieurs pages. Le deuxième est intitulé, Missions du CIO. Et il est vide !
Cette absence de missions du CIO dans ce projet de circulaire est-elle significative ? À l’époque, ce vide fait écho à ce que j’entends au cours des stages et je suis très inquiet de cette disparition qui va de pair avec le désengagement de nombreux conseillers du CIO qui n’est plus un organisme agissant, mais un simple « lieu ».
Le lieu du SAIO
Lorsque j’arrive au SAIO de Versailles, il se trouve dans une tour de service que le rectorat loue. Le recteur, lui-même, se trouve dans cette tour, les échanges entre le recteur et ses conseillers techniques, comme le CSAIO, en sont facilités. Mais cette location pèse sur le budget du CIO. Un déménagement est décidé.
Le rectorat de Versailles est ainsi déplacé à la rentrée sociale en un lieu dont il est propriétaire, l’ancienne école normale de filles. Un bâtiment à construction ultra rapide est installé sur le terrain. Le SAIO et quelques autres services vont l’occuper. L’espace du SAIO s’est agrandi et il reste proche. Mais tous les services du rectorat n’ont pu être regroupés. Deux ou trois ans après, le SAIO est déplacé et installé dans un bâtiment éloigné du rectorat. Les principes gestionnaires l’emportent de plus en plus sur les questions pédagogiques. Les statistiques d’orientation ne servent plus au pilotage de l’académie.
Entre-temps la ligne budgétaire des CIO a été supprimée du budget du Ministère. Elle se trouve incorporée au budget globalisé de chaque académie. À chaque CSAIO de négocier avec son recteur pour définir son budget. Sous le ministère Rocard, les projets de services ont été lancés, la politique managériale des indicateurs se développe, annonçant la LOLF. La justification des activités devient une préoccupation des chefs de service. Dans ce budget, le fonctionnement des CIO d’État devient problématique avec les loyers, les crédits de fonctionnement, les déplacements des personnels.
Et les Conseils généraux commencent à agiter le retrait dans le financement du fonctionnement des CIO départementaux.
Ces quelques événements ne sont que des symptômes d’un mouvement beaucoup plus profond de désengagements de l’État dans ce service public de l’orientation dont Jacques Vauloup avait ébauché la liste[4] : « En effet, à partir des années 1980, l’Etat et ses thuriféraires ainsi que les collectivités locales auront choisi successivement : de créer un réseau parallèle qui attribua essentiellement aux PAIO et Missions locales la mission de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes antérieurement dévolue aux CIO, d’attribuer aux professeurs de plus en plus de tâches et de responsabilités en matière d’orientation alors que ce n’est pas leur coeur de métier, de développer des Maisons des adolescents, de réduire drastiquement le réseau géographique des CIO, d’intégrer de plus en plus les psychologues du second degré (ex conseillers d’orientation-psychologues) dans les collèges et lycées publics ainsi qu’à l’université, d’attribuer aux régions la « compétence orientation » (processus accéléré depuis la présidence Macron (2017-2022), et, last but not least, de privilégier une orientation commerciale, mercantile, consumériste à la charge de ses clients (coaching, salons, orientation à distance) plutôt que de renforcer les moyens humains des centres d’information et d’orientation. »
Je vous invite à ajouter vos « souvenirs » en commentaires. N’hésitez pas !
Bernard Desclaux
[1] La vidéo de cette intervention se trouve sur ma chaîne YouTube : Desclaux, B. (2023). Quelles utilités du centre d’information et d’orientation ? Hier, aujourd’hui, demain. https://www.youtube.com/watch?v=Di8X1thEsxs
[2] Voir de développement de ces questions dans Desclaux, B. (2022). Le centre d’information et d’orientation (CIO) : une structure « à la marge » de l’Éducation nationale. Préface de Frédérique Weixler – Postface d’Aziz Jellab. Collection : Orientation à tout âge. L’Harmattan.
[3] Voir Vauloup, J. (25 février 2020). On organise l’activité des CIO (CIO 81). http://propos.orientes.free.fr/dotclear/index.php?post/2019/12/31/25-f%C3%A9vrier-1980…-25-f%C3%A9vrier-2020-%3A-chronique-d-une-mort-annonc%C3%A9e-des-CIO
[4] Liste qu’il dresse en conclusion de son article à propos de la circulaire de 1980, cité plus haut.
Je me souviens parfaitement des discussions sans fins sur la manière d’accueillir le public qui constituaient à l’époque un enjeu de place, donc de pouvoir entrer conseillers d’orientation et secrétaires et entre conseillers eux-mêmes. Un des principal enjeu était la protection de soi, protection face au nombre de consultants parfois très nombreux et protection face à la peur de ne pas savoir répondre aux questions ou d’être placé dans une position difficile en raison d’un consultant problématique. Cette situation existe toujours car le CIO garde sa nature marginale, comme le titre de ton livre le qualifie justement. Cette place laisse une marge de liberté extraordinaire mais ne s’accompagne pas d’une reconnaissance. Le CIO est un lieu, à un moment où se développe des espaces virtuels. C’est un atout, c’est un risque aussi. Il est certain que la zone de sa compétence est peu à peu grignotée. Mais il faut dire aussi que le corps des PsyEN est très divisé. Où se trouve le public ? D’une certaine façon, la massification de l’enseignement qui a réussi le rassemble dans les établissements. Que les PsyEN s’y sentent appelés, c’est logique. Mais alors il faut penser une nouvelle façon d’habiter les CIO pour les faire vivre, une autre manière de dire les rendre utiles. Il faut donc que les PsyEN et leurs directeurs se creusent la tête pour trouver de bonnes idées. Il est trop facile de lancer la pierre aux organismes privés de tous poils si l’on ne propose rien. En effet, se cacher derrière la fameuse éthique de l’écoute bienveillante n’est pas suffisante à convaincre le public de l’efficacité des services. Il faut mieux. Il faut que les PsyEN dans les CIO tels qu’ils sont mal placés souvent, mal connus sortent de leurs murs pour aller à la rencontre de leur public, une manière en quelque sorte d’incarner le sens étymologique d’orienter, à savoir se tourner vers l’orient, le soleil qui se lève autrement dit l’avenir.
Je retiens notamment cette remarque, Annick : « Le CIO est un lieu, à un moment où se développe des espaces virtuels. C’est un atout, c’est un risque aussi. »
Deux espaces-temps sont en confrontation. Le lieu suppose une temporalité épaisse. Il faut se déplacer, ou prendre un rendez-vous, attendre, etc. L’obtention du « service », de la rencontre avec un PsyEn, dépend des moyens humains existants et de leur organisation. L’espace virtuel aboli ces épaisseurs matérielles, l’immédiateté (illusoire sans doute) et la facilité d’accès et d’obtention règnent. L’ajout de l’IA favorise l’illusion de la satisfaction des désirs.
Suite à l’élection présidentielle de Juin 1981, dans le cadre d’un certain effort pour favoriser l’accès à la formation et à l’emploi des jeunes sans activité par la création des PAIO et des Missions locales pour l’Emploi, sous l’égide du ministère de la formation professionnelle de Marcel Rigout en 1984, les CIO sont devenus des partenaires techniques, notamment pour la mise en place de Stages d’Orientation Approfondie.Les 2 CIO de Rennes notamment y ont contribué avec un certain succès en recrutant une jeune psychologue Béatrice Isigonis que j’ai accompagné pour la mise en place des modules de stage. Nous en avons même tiré des enseignements pour mettre en place dans le contexte d’intervention des CIO dans les établissements scolaires, la prise en charge de tout élève en rupture avec son établissement pour traiter le problème avant toute décision disciplinaire. Dans les mois qui on suivi notre proposition aux chefs d’établissement, un principal de collège à réagi début décembre 1986(?). En 3 semaines le problème a été résolu, l’élève se prenant en charge, décidant de changer d’établissement et poursuivant son premier cycle d’enseignement secondaire sans plus aucun problème.
Je l’ai déjà souvent exprimé, jusque dans le contexte des années 1950 aux années 1980, les CIO savaient mieux que les fonctionnaires des ministères de part leurs confrontations aux réalités comment il fallait poser les problèmes de cheminement des enfants pour les amener à construire leur cheminement. En prenant la main les ministères prétendent régler les problèmes par des pratiques formalistes. C’est très général dans le monde d’aujourd’hui. On fait comme si… on sacrifie la réalité aux apparences et on en revient à des pratiques proches du régime de Pétain.
Il semble, en effet, que, jusque dans les années 80, le CIO agissait en tant qu’acteur. Les activités des conseillers étaient largement organisés par le CIO, ils intervenaient en tant que représentant du CIO. Petit à petit le travail de chacun s’est trouvé auto-déterminé pour partie et déterminé par l’établissement scolaire. Il semble qu’aujourd’hui chacun travaille indépendamment du CIO, le DCIO ayant lui-même ses propres activités liées souvent à des commandes extérieures au CIO. Quelques remarques supplémentaires. Les activités des PsyEn sont de plus en plus individuelles, personnelles ceci étant sans doute favorisé par le statut de psychologue. Mais en même temps, s’il y a un détachement ainsi du CIO et d’une coordination collective, il me semble que l’emprise de Pronote (ou d’autre dispositifs équivalents) fait que cette activité sur trouve de fait organisée au travers de cet outils, apparemment seulement de communication.