Le rapport du Défenseur des droits sur l’orientation dans l’enseignement secondaire[1] révèle de nombreuses défaillances dans un système qui devrait garantir l’égalité des chances. Il examine les deux processus, distincts, mais complémentaires : l’orientation, qui détermine le choix de filière, et l’affectation, qui attribue les places dans les établissements. Curieusement, sa publication rencontre la présentation du plan pour l’orientation de la ministre Élisabeth Borne. Nous proposons ici une lecture rapide de ce rapport[2] et quelques remarques.
Les dysfonctionnements de l’orientation
La première raison à ce constat est attribuée au manque de formation des personnels. « Des enseignants insuffisamment formés à l’orientation. La majorité des enseignants, pourtant en contact quotidien avec les élèves, n’a reçu aucune formation en matière d’orientation, limitant leur capacité de répondre de manière adaptée à leurs besoins. Hormis pour les conseillers principaux d’éducation (CPE), la mission d’orientation n’apparaît pas explicitement dans le temps global de formation des personnels. Les maquettes pédagogiques des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE) varient en effet fortement d’une académie à l’autre. Ce constat vaut également pour la formation continue des enseignants, alors que les procédures d’orientation, les formations et les métiers évoluent presque chaque année. » (p 16), Mais ceci concerne la capacité à accompagner.
La deuxième raison concerne le processus décisionnel lui-même. Bien que le choix relève théoriquement de la responsabilité des familles, la décision finale appartient au chef d’établissement. Cette procédure est perçue comme « inégale, conflictuelle et chronophage », créant un rapport de force plutôt qu’un dialogue constructif entre l’élève, ses parents et l’équipe pédagogique : la procédure d’appel, censée corriger les injustices, amplifie souvent les tensions au détriment des élèves.
Enfin, le système perpétue une hiérarchisation implicite des filières qui imprègne l’imaginaire collectif. La filière générale demeure perçue comme une « voie royale » préparant aux métiers valorisés, tandis que la voie professionnelle est stigmatisée comme une relégation pour les « élèves moins intelligents ». Cette vision réductrice associe à chaque filière un niveau d’intelligence présumé, avec des conséquences dramatiques sur l’estime de soi des élèves orientés vers des voies qu’ils ne valorisent pas.
Côté affectation, ce n’est pas mieux
Les procédures d’affectation, matérialisées par les plateformes Affelnet et Parcoursup, créent de nouvelles inégalités. Parcoursup illustre particulièrement ces dysfonctionnements : sa complexité technique, la profusion d’informations et de terminologies spécialisées laissent de nombreux parents démunis face à un outil générateur d’anxiété.
Cette situation a favorisé l’émergence d’un véritable « marché de la réalisation de soi »[3], où seules les familles les mieux dotées peuvent débourser plusieurs centaines d’euros pour un accompagnement privé personnalisé. Pendant que certains bénéficient de coaches spécialisés, d’autres naviguent seuls dans cette « jungle » procédurale, amplifiant les inégalités sociales.
Les critères géographiques d’affectation pénalisent certains territoires. Les quotas géographiques appliqués dans Affelnet et Parcoursup limitent l’accès aux formations pour les élèves des petites académies, notamment les DROM et la Corse, contraints de formuler davantage de vœux hors académie pour accéder aux filières souhaitées (p 48).
Des inégalités particulièrement marquées
Les élèves en situation de handicap subissent un double préjudice. L’étude menée pour l’association Tremplin Handicap révèle que 50 % d’entre eux déclarent avoir été « beaucoup » inquiétés par la procédure d’orientation, contre 33 % pour l’ensemble des jeunes. Ils sont davantage exposés aux phénomènes d’autocensure et d’intériorisation des difficultés.
Bien que des aménagements existent (fiche de liaison handicap, procédures de réexamen, référents spécialisés), leur multiplicité crée une complexité supplémentaire qui peut paradoxalement nuire à l’égalité d’accès recherchée.
La dématérialisation excessive de ces procédures constitue un autre facteur d’exclusion. Certaines démarches ne sont accessibles que par voie numérique, créant une fracture entre les familles maîtrisant ces outils et celles qui en sont éloignées.
Vers un système plus équitable
Face à ces constats, le rapport préconise plusieurs évolutions fondamentales. Il recommande de garantir plusieurs modalités de communication, alliant accompagnement physique et outils numériques, afin qu’aucune démarche ne soit exclusivement dématérialisée. L’information des familles doit être systématisée dès la classe de troisième sur les alternatives existantes.
Plus fondamentalement, il s’agit de transformer le rapport de force actuel en véritable dialogue collaboratif entre élèves, parents et enseignants. Cette évolution nécessite une formation renforcée des personnels et une révision des procédures pour construire un « lien de confiance » autour de l’orientation.
L’enjeu dépasse la seule technique procédurale : il s’agit de garantir que chaque élève puisse bénéficier d’un accompagnement humain et adapté, indépendamment de son origine sociale, de sa situation géographique ou de son éventuel handicap. Sans ces réformes, l’école continuera d’amplifier les inégalités qu’elle devrait réduire.
Quelques remarques
Et commençons par le positif. Pour une fois une analyse un peu sérieuse est proposée concernant les procédures et leurs effets sur les personnes. En particulier la complexité de celles-ci renforce les inégalités sociales.
Reste qu’une confusion entre les procédures et l’accompagnement est toujours présente.
Sur quoi porte le manque de formation des personnels identifié par le rapport entraînant un dysfonctionnement de l’orientation ? Sur la connaissance et la compréhension des procédures ou sur les compétences à l’accompagnement ? La réponse devrait être les deux. Mon expérience de formateur à l’IUFM de Versailles durant une quinzaine d’années, et quelques études[4], me font penser que chacun bricole en solitaire la plupart du temps. Mais heureusement le plan Borne va remédier à cela. « Nous allons commencer par les 30 000 professeurs principaux de troisième qui bénéficieront d’une demi-journée de formation à l’automne prochain » a-t-elle indiqué Figaro. Et si je comprends bien, il s’agira de les former à l’utilisation de la plateforme Avenir(s), développée par l’Onisep. Écho des recommandations formulées en page 16 du rapport ?
« – Inclure la mission d’accompagnement à l’orientation dans la formation initiale des enseignants et l’actualiser par une formation continue dédiée.
– En particulier, veiller à ce que les professeurs principaux bénéficient systématiquement d’une telle formation. »
Mais, plus fondamentalement quelle est la critique des procédures d’orientation et quelles sont les recommandations ?
Si on examine la SYNTHÈSE DES RECOMMANDATIONS (p 57-64), on peut s’interroger sur la critique réelle des procédures d’orientation. De fait, les recommandations proposent des améliorations de nombreux aspects du fonctionnement de l’orientation, mais difficile d’identifier une recommandation de modification de la procédure d’orientation elle-même. Et pas question non plus de la supprimer. La procédure d’orientation serait-elle naturelle ? Elle fait partie du fonctionnement du système scolaire français et une remise en cause est impensable. On peut (veut) réduire les effets de la sélection, les dégâts des inégalités diverses, etc., reste que le principe méritocratique est au cœur de notre système.
Bernard Desclaux
[1] https://www.defenseurdesdroits.fr/rapport-le-droit-lorientation-dans-lenseignement-secondaire-un-droit-deployer-pour-tous-les-jeunes Le rapport est à télécharger à partir de cette page.
[2] Pour cette lecture, je me suis appuyé sur une IA (Claude Sonnet 4). Après avoir préparé moi-même un document en sélectionnant les paragraphes faisant mention des procédures d’orientation et d’affectation, j’ai demandé à l’IA de définir les critiques formulées pour ce qui concerne les différentes procédures en distinguant les questions d’orientation et les questions d’affectation. Je lui ai demandé ensuite d’écrire un texte de 5 000 signes espaces compris. C’est donc ce texte que j’ai retravaillé en ajoutant une partie de remarques personnelles.
[3] Oller, A.-C. (2020). Le coaching scolaire : Un marché de la réalisation de soi. Presses Universitaires de France.
[4] A près de 30 ans d’écart : Mure, J.-L. (1996). La formation des enseignants du second degré à l’orientation : Faire face aux exigences d’une approche éducative. Spirale. Revue de recherches en éducation, 18, 181-198. https://www.persee.fr/doc/spira_0994-3722_1996_num_18_1_1667. Et Pannier, C., & Michaut, C. (2024). Les enseignants de lycée à l’épreuve de l’éducation à l’orientation. Éducation et socialisation, 72. http://journals.openedition.org/edso/27775