En cette première semaine de juin 2025, l’orientation scolaire occupe le devant de la scène éducative française. Entre les premiers résultats de Parcoursup tombés le 2 juin 2025 et l’annonce du Plan Avenir par Elisabeth Borne le 5 juin, cette semaine aura marqué un tournant dans les débats sur l’orientation des jeunes. Mais derrière les annonces ministérielles se cache une réalité plus complexe : un système d’orientation en crise profonde, révélé par plusieurs rapports accablants et des statistiques préoccupantes.
Le Plan Avenir, une réponse ministérielle
L’annonce du Plan Avenir[1] par Elisabeth Borne n’est pas le fruit du hasard. Quelques jours après la publication du rapport du Défenseur des Droits[2] dénonçant un système « peu lisible, morcelé et inégalitaire »[3], la ministre d’État tente de reprendre la main sur un dossier devenu explosif. Le timing, au lendemain des premiers résultats de Parcoursup, révèle l’urgence de la situation. À ceci il faut ajouter la publication, non pas du rapport lui-même, mais de la synthèse de la concertation nationale sur l’orientation des élèves[4], lancée en décembre 2024 par le ministre délégué à la réussite scolaire, Alexandre Portier, la concertation nationale sur l’orientation des élèves.
Le Plan Avenir se veut ambitieux avec son slogan « l’orientation, pour que l’avenir soit un choix ». Concrètement, il prévoit la mise en place d’un « vrai programme d’éducation à l’orientation » dès la rentrée prochaine. L’idée centrale consiste à accompagner les élèves dans la maturation de leur projet professionnel de la 5ème jusqu’à la terminale, en développant des compétences adaptées à un monde du travail en constante évolution.
Face au constat que de nombreux étudiants se trompent d’orientation, le plan prévoit également des dispositifs de réorientation facilitée après le bac. Cette mesure répond directement à une préoccupation majeure : celle des 56 % de jeunes de 18-24 ans qui regrettent leur choix d’orientation initial[5]. Le volet formation n’est pas oublié, avec un renforcement prévu de la formation des professeurs à l’accompagnement à l’orientation. Cette mesure fait écho aux critiques sur le manque de formation des personnels éducatifs pointé par le Défenseur des Droits.
Les failles du système révélées
Publié le 3 juin 2025, soit deux jours avant l’annonce du Plan Avenir, ce rapport du Défenseur des Droits dresse un état des lieux sans concession de l’orientation dans l’enseignement secondaire. Le titre est éloquent : « Le droit à l’orientation dans l’enseignement secondaire : un droit à déployer pour tous les jeunes ». Ce rapport met en lumière une gouvernance complexe et une coordination insuffisante entre les différents acteurs de l’orientation. Cette fragmentation se traduit par une lisibilité réduite pour les élèves et leurs familles, qui peinent à naviguer dans un système aux multiples intervenants et procédures.
L’une des révélations les plus préoccupantes concerne l’impact du territoire de résidence sur l’accès à une orientation de qualité. Moyens alloués, offre de formation, accès aux lieux et ressources d’information : tous ces éléments varient considérablement selon les régions, créant une France à plusieurs vitesses en matière d’orientation. Au-delà des inégalités territoriales, le rapport souligne l’existence d’inégalités socio-économiques et de genre dans l’accès à une orientation choisie. Ces constats font écho aux conclusions de la Cour des Comptes qui, dans son rapport public 2025[6], affirme que « le processus d’orientation amplifie le déterminisme social »[7].
Parcoursup au cœur des critiques
En début de semaine, les réponses aux inscriptions sur Parcoursup arrivaient sur les écrans et la presse s’est largement fait l’écho de préoccupations, d’angoisses, de questions.
Les statistiques d’opinions parlent d’elles-mêmes : 56 % des jeunes de 18-24 ans regrettent leur choix d’orientation, selon une étude OpinionWay pour Edumapper dévoilée début juin[8]. Ce chiffre interpelle d’autant plus que 66 % des lycéens avaient pourtant reçu une proposition d’admission dès le premier jour de la phase d’admission 2025. Parcoursup cristallise les contradictions du système français. D’un côté, la plateforme a permis de démocratiser l’accès à l’information sur les formations supérieures en les gérant au plan national. De l’autre, elle concentre et révèle toutes les inégalités du système éducatif français.
L’ex-directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot, tire même la sonnette d’alarme sur le déséquilibre croissant entre le baccalauréat et la plateforme d’accès à l’enseignement supérieur[9]. Une question fondamentale émerge de ces débats : faut-il vraiment décider de son orientation à 17 ans ? Cette interrogation, soulevée par de nombreux experts, remet en cause l’architecture même du système français qui pousse les jeunes à faire des choix déterminants à un âge où leur maturité et leur connaissance du monde professionnel restent limitées.
Le nouveau marronnier de la précocité des choix
Alors, là, on croit rêver, 17 ans, c’est trop tôt. Mais depuis quand ? Sud-Ouest, en avril, avait déjà lancé la question : La question du jour. « Parcoursup : demande-t-on trop tôt aux jeunes de choisir leur orientation ? »[10] et Lucie Beaugé la reprend cette semaine[11].
Les choix d’orientation scolaire sont trop précoces en France. ? Mais, en fait, historiquement, c’est l’inverse qui s’est produit : les choix d’orientation sont devenus de plus en plus tardifs[12]. Rappelons quelques étapes caractéristiques :
- Début XXe siècle : système scolaire dual sans réel choix (école populaire vs école bourgeoise)
- Années 60 : abolition de l’examen d’entrée en 6e, orientation après le cycle 6e/5e
- Années 70-80 : choix de filière après la 3e, puis repoussé après la seconde
- 1994, la réforme du collège (Bayrou) supprime les sorties en cours de collège.
- Aujourd’hui : choix des spécialités différé de la première à la terminale, et accès à Parcoursup pour tous les élèves de terminale de lycées des trois voies.
Malgré une offre de formation plus riche que jamais, une information abondante et des taux d’acceptation élevés (aussi bien sur AFFELNET que sur Parcoursup), les jeunes et leurs familles ressentent les choix d’orientation de terminale comme trop précoces. Il est curieux d’ailleurs que l’existence des choix réalisés en troisième, à 14 ans normalement, ne fasse pas problème. Une « crise de l’engagement et de la responsabilité », amplifiée par un « régime de la peur » nourrit l’anxiété face aux choix d’avenir.
L’émergence du privé lucratif
Parallèlement aux dysfonctionnements du public, le secteur privé de l’enseignement supérieur connaît une croissance spectaculaire[13]. Aujourd’hui, 26 % des étudiants français sont inscrits dans une formation privée, contre seulement 13 % dans les années 90. Plus inquiétant encore, 16 % sont désormais dans le privé lucratif. Cette phrase relevée par le Café pédagogique illustre parfaitement la situation : « Ne pas être sur Parcoursup est un argument commercial » (Gani, 3 juin 2025). Elle montre comment certains établissements privés exploitent les difficultés de Parcoursup pour attirer les étudiants. L’évitement de la plateforme publique devient un argument de vente, révélant une marchandisation croissante de l’orientation.
Depuis deux ans, Sylvie Retailleau, la ministre de l’Enseignement supérieur, avait lancé une opération de nettoyage des listes d’établissements privés dans Parcoursup[14]. Et le ministre actuel poursuit ce travail. Mais il sans doute difficile de « se priver » d’autant de possibilités post-bac.
Vers une refondation nécessaire
La presse propose une lecture nettement plus positive que la nôtre du rapport du Défenseur des droits[15]. Le Défenseur des Droits formule plusieurs recommandations pour garantir un accompagnement « adapté, lisible et équitable sur l’ensemble du territoire ». Ces propositions incluent le renforcement de la coordination des acteurs, l’amélioration de la formation des enseignants, et une meilleure accessibilité des structures dédiées à l’orientation. Au-delà des mesures ponctuelles, c’est une refondation globale du système d’orientation qui semble nécessaire. Cette transformation doit prendre en compte la complexité des enjeux : égalité territoriale, lutte contre les déterminismes sociaux, coordination des acteurs, et adaptation aux évolutions du monde du travail.
Ce thème de l’adaptation aux évolutions du travail est un leitmotiv de ces différents rapports et autres plans. Par exemple, Priorité 5 du Plan avenir : mieux prendre en compte les besoins du pays, notamment dans les filières numériques, technologiques et d’ingénierie.
Un point crucial concerne la formation de tous les acteurs impliqués dans l’orientation. Sans une montée en compétences généralisée, les meilleures réformes risquent de rester lettre morte. La question de l’âge optimal pour faire des choix d’orientation mérite également une réflexion approfondie. Faut-il, comme l’évoque parfois la ministre, sensibiliser dès la maternelle ? Ou au contraire, retarder les choix définitifs pour permettre une maturation plus poussée ?
La relance de l’éducation à l’orientation
C’est l’objectif de la Priorité 2 : éduquer à l’orientation pour permettre à chaque élève de devenir acteur de son parcours.
On peut relever en particulier : « De la 5e à la terminale, chaque élève suit un parcours progressif pour apprendre à se connaître, s’informer et se projeter : un programme d’éducation à l’orientation sera proposé pour chaque niveau et dispensé pendant quatre demi-journées dédiées à l’orientation (voir mesure 5) et les heures de vie de classe. » Une mesure largement bien modeste face aux 54 heures des projets antérieurs, mais jamais appliquée. Mais penser agir petit sera-t-il efficace et plus réaliste ?
Autre mesure importante dans cette priorité, la mesure 6 : Avenir(s), la plateforme qui accompagne les élèves dans l’élaboration de leur projet d’orientation. L’ONISEP semble enfin reconnue et intégrée dans le dispositif du ministère concernant l’aide à l’orientation. Mais le côté cavalier seul qui lui était reproché devra s’adapter aux nouveaux rapports avec les Régions issus de la loi de… 2018 : « Articulée avec l’offre de services de chaque Région, la plateforme présentera des déclinaisons régionales. Développé par l’Onisep, en lien avec les Régions, grâce à un financement de France 2030 (ANR/SGPI) à hauteur de 30 millions d’euros, Avenir(s) sera déployé dans tous les établissements à partir de septembre 2025. »
Conclusion
Cette semaine de l’orientation aura eu le mérite de mettre en lumière l’ampleur des défis à relever. Entre les annonces ministérielles et les rapports accablants, entre les espoirs suscités par le Plan Avenir et les réalités révélées par les différentes études, se dessine le portrait d’un système à bout de souffle qui nécessite une transformation profonde.
L’enjeu dépasse largement les questions techniques d’affectation ou de procédures. Il s’agit de garantir à chaque jeune, quel que soit son territoire de résidence ou son origine sociale, l’accès à une orientation véritablement choisie et éclairée. Car derrière les statistiques et les rapports, ce sont des centaines de milliers de destins individuels qui se jouent chaque année.
La route sera longue (et pentue[16]) pour passer d’un système d’orientation subi à un système d’orientation choisie (autre leitmotiv répété depuis de très longues années). Mais cette semaine de juin 2025 aura peut-être marqué le début d’une prise de conscience collective nécessaire à cette transformation tout en restant incapable de voir l’éléphant des procédures d’orientation dans ce système[17].
Bernard Desclaux
[1] MENESR. (5 juin 2025). Plan Avenir : l’orientation, pour que l’avenir soit un choix. https://www.education.gouv.fr/plan-avenir-l-orientation-pour-que-l-avenir-soit-un-choix-450556
[2] Défenseur des Droits. (3 juin 2025). Rapport : Le droit à l’orientation dans l’enseignement secondaire : un droit à déployer pour tous les jeunes. https://www.defenseurdesdroits.fr/rapport-le-droit-lorientation-dans-lenseignement-secondaire-un-droit-deployer-pour-tous-les-jeunes
[3] Voir ma lecture de ce rapport Desclaux, B. (5 juin 2025). L’orientation sous l’œil de la défenseuse. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/05/lorientation-sous-loeil-de-la-defenseuse/
[4] IGESR. (2025). Synthèse de la concertation nationale sur l’orientation des élèves. https://www.education.gouv.fr/synthese-de-la-concertation-nationale-sur-l-orientation-des-eleves-450552
[5] Beaugé, L. (3 juin 2025). Manque d’informations, choix trop précoces, inégalités… Quatre chiffres à retenir d’une étude sur l’orientation des jeunes. https://www.franceinfo.fr/societe/education/parcoursup/parcoursup/manque-d-informations-choix-trop-precoces-inegalites-quatre-chiffres-a-retenir-d-une-etude-sur-l-orientation-des-jeunes_7289151.html
[6] Cour des comptes. (19 mars 2025). LES POLITIQUES PUBLIQUES EN FAVEUR DES JEUNES. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-rapport-public-annuel-2025
[7] Voir note lecture de ce rapport : Desclaux, B. (16 avril 2025). Ce que raconte la Cour des comptes. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/04/16/ce-que-raconte-la-cour-des-comptes/#_ftn1
[8] Voir l’article de Lucie Beaugé indiqué dans la note 1.
[9] Capital.fr. (3 juin 2025). Parcoursup trop puissant ? L’ex-directeur de Sciences Po Lille tire la sonnette d’alarme. https://www.capital.fr/economie-politique/parcoursup-trop-puissant-l-ex-directeur-de-sciences-po-lille-tire-la-sonnette-d-alarme-1514541
[10] https://www.ouest-france.fr/education/etudiant/parcoursup/la-question-du-jour-parcoursup-demande-t-on-trop-tot-aux-jeunes-de-choisir-leur-orientation-984b2a18-0f01-11f0-9328-e5f61e6be38b
[11] Voir note 1.
[12] Je reprends ici des remarques d’Annick Soubaï, Directrice du CIO des enseignements supérieurs en Sorbonne.
[13] Gani, D. (3 juin 2025). « Ne pas être sur Parcoursup est un argument commercial ». https://cafepedagogique.net/2025/06/03/ne-pas-etre-sur-parcoursup-est-un-argument-commercial
[14] Corbier, M.-C. (18 janv. 2023). Parcoursup : le gouvernement veut faire le ménage parmi les écoles privées lucratives. https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/parcoursup-le-gouvernement-veut-faire-le-menage-parmi-les-ecoles-privees-lucratives-1898147
[15] Voir ma lecture de ce rapport Desclaux, B. (5 juin 2025). L’orientation sous l’œil de la défenseuse. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/05/lorientation-sous-loeil-de-la-defenseuse/
[16] Pour paraphraser Jean-Pierre RAFFARIN avec sa célèbre « La route est droite, mais la pente est forte. »
[17] Desclaux, B. (2 janvier 2025). Comment faire disparaître un éléphant ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/01/02/comment-faire-disparaitre-un-elephant/
Bonjour Bernard,
Je te trouve un peu catastrophiste :
« Car derrière les statistiques et les rapports, ce sont des centaines de milliers de destins individuels qui se jouent chaque année ».
Je me souviens que dans les années 90 quand plus 50% des personnes ne travaillaient pas dans le métier pour lequel il avait été formé.
Le problème est de faire des choix mais entre les représentations et la réalité des métiers, qui varient beaucoup en fonction du lieu d’exercice, il y a forcément des différences.
Et comme maintenant, on cherche un métier pour s’épanouir, cela devient encore plus difficile.
Le fait de commencer des études ou de commencer dans un métier permet de se rendre compte de l’adéquation entre ces études ou ce métier, et les aspirations personnelles tout en intégrant progressivement un monde de réalités complexes.
Ce n’est pas seulement en passant beaucoup de temps à réfléchir de façon théorique à ses choix que nous garantissons leur réussite.
Le problème est plutôt que la société française est angoissée par l’avenir, notamment de ses enfants pour les parents qui les influencent en premier lieu, et que cette pression rend insupportable des choix qui ne sont que des étapes dans la construction de son parcours et de sa personnalité.
D’après Harari dans Homo Deus « L’humanisme voit dans la vie un processus graduel de changement intérieur, menant de l’ignorance aux lumières via l’expérience ». Il ne faudrait pas l’oublier trop vite…
En effet, ma formule est un peu exagérée Christian. Tu as raison de rappeler cette réalité des parcours non-linéaires. Je partage ton analyse sur l’angoisse sociétale qui transforme chaque décision en enjeu vital. Mais si cette angoisse est si forte en France, c’est aussi que notre système prépare très peu les élèves à ces choix. Informer n’est pas préparer. Une réelle éducation à l’orientation est en panne. L’expérience reste le meilleur guide, et peu utilisée en France. Comment aider jeunes et familles à accepter cette nécessaire part d’incertitude dans la construction d’un parcours alors que la progression dans notre système repose sur la réussite ? Si l’échec est dangereux, comment prendre un risque ?