L’empire numérique US, nouvelle boussole de l’orientation ?

Pendant que la France développe ses 20 millions d’euros d’« IA souveraine »[1] et que l’Europe fragmente ses 27 systèmes d’orientation, les États-Unis exercent une hégémonie mondiale discrète mais décisive. Cette domination ne repose pas sur une planification étatique mais sur une capacité d’adaptation permanente aux transformations du travail que nos systèmes publics peinent à égaler[2].

L’accumulation privée de données

Cette accumulation permettent l’orientation du monde par les GAFAM. La force du modèle américain réside dans une évidence troublante : les GAFAM disposent de plus de données sur l’orientation et l’emploi que l’ensemble des États mondiaux combinés. LinkedIn actualise les profils professionnels de centaines de millions d’utilisateurs en permanence[3], Google analyse les recherches d’orientation en temps réel[4], Meta accède aux intérêts émergents[5]. Cette capacité d’actualisation compense partiellement l’instabilité croissante du marché du travail.

Face au paradoxe de développer des outils prédictifs dans un monde imprévisible, l’approche américaine privilégie la réactivité algorithmique. Pendant que Parcoursup s’appuie sur des référentiels qui perdent leur valeur prédictive[6], les plateformes américaines s’adaptent aux transformations en cours. Cette différence révèle deux philosophies : l’une cherche à prédire un avenir stable fantasmé, l’autre accompagne l’incertitude permanente.

L’American Counseling Association illustre cette flexibilité systémique en adaptant ses recommandations aux outils disponibles plutôt qu’en développant des référentiels fixes[7]. Cette approche pragmatique contraste avec nos tentatives de créer des cadres normatifs dans un contexte qui les invalide en permanence.

Professionnalisation adaptative contre centralisation administrative

Le modèle de professionnalisation américain révèle une logique inverse à l’approche française. Plutôt que de centraliser les données dans des systèmes publics cloisonnés, les États-Unis développent un écosystème de données privées interconnectées. Cette différence fondamentale explique pourquoi l’innovation en IA d’orientation progresse plus rapidement outre-Atlantique.

La recherche américaine en orientation s’organise autour de partenariats université-industrie qui permettent l’accès à des volumes de données impossibles à réunir dans nos cadres institutionnels. Pendant que nos chercheurs analysent des échantillons de quelques centaines d’étudiants, leurs homologues américains exploitent des bases de millions d’utilisateurs actualisées quotidiennement.

Cette massification des données transforme qualitativement les possibilités d’analyse. L’IA américaine d’orientation ne souffre pas du même handicap de données limitées que nos systèmes européens. Le RGPD, modèle mondial de protection des citoyens, limite drastiquement l’accumulation de données nécessaire au développement d’algorithmes performants[8].

Curieusement, cette limitation devient encore plus problématique dans un contexte d’instabilité : moins de données plus monde imprévisible égale efficacité algorithmique quasi-nulle. L’Europe a créé les conditions de sa propre impuissance technologique.

L’exportation de l’adaptation à l’incertitude

Les outils américains deviennent standards mondiaux non par leur supériorité prédictive absolue, mais par leur capacité d’adaptation rapide aux transformations. L’utilisation de ChatGPT par l’AMS autrichien illustre cette exportation de la logique d’adaptation permanente dans les systèmes d’orientation européens[9].

Cette hégémonie technologique impose simultanément les logiques américaines d’adaptation individuelle à l’incertitude. Pendant que nos systèmes publics tentent de maintenir une logique de service public égalitaire, l’IA américaine diffuse une philosophie de responsabilisation individuelle face aux transformations du marché du travail.

Le timing révèle l’ampleur de cette transformation silencieuse. Alors que 79% des recruteurs français utilisent déjà des outils d’IA générative privés[10], nos institutions publiques continuent de développer des solutions « souveraines » déjà obsolètes avant leur déploiement. Cette course technologique masque l’inadéquation fondamentale entre outils prédictifs et réalité imprévisible du marché.

Le pragmatisme contre l’illusion de maîtrise

La différence cruciale réside dans l’acceptation américaine de l’incertitude contre notre volonté française de la maîtriser. Leurs algorithmes évoluent en permanence, les nôtres cherchent la stabilité. Leurs données s’actualisent en temps réel, les nôtres figent des référentiels. Leur approche accompagne l’instabilité, la nôtre la nie.

Cette divergence révèle deux conceptions de l’État face à l’innovation. L’approche française maintient l’illusion que la puissance publique peut développer une alternative aux géants technologiques. L’approche américaine assume la domination privée et organise sa régulation. Entre souveraineté numérique fantasmée et pragmatisme assumé, le choix semble fait.

L’ironie de cette situation mérite d’être soulignée : nos 20 millions d’euros d’IA souveraine représentent moins que le budget marketing trimestriel de LinkedIn[11]. Cette disproportion révèle que notre « souveraineté » constitue davantage un alibi politique qu’une réalité technologique.

L’instabilité croissante combinée à la dépendance technologique crée partout des fractures d’adaptation : populations maîtrisant l’adaptation permanente contre exclus de la flexibilité, accès aux services privés réactifs contre dépendance aux outils publics obsolètes, capacité d’auto-orientation contre désorientation face aux transformations.

Devant cette réalité, que faire ? Continuer à investir dans l’illusion souveraine ou accepter notre dépendance pour mieux la réguler ? L’avenir de l’orientation publique dépend peut-être de notre capacité à abandonner nos fantasmes de maîtrise pour développer des stratégies d’adaptation dignes de ce nom[12].

Remarques personnelles

Quelques modifications marginales au texte proposé par l’IA et des changements de titre et sous-titres. Il est sûr que je n’aurai pu rassembler autant de ressources sur le numérique aux USA. Mais sont-elles sûres ?

Le troisième volet de cette expérience de production avec une IA sera publié très vite.

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

Notes

[1] Ministère de l’Éducation nationale. (2025, 5 juin). Plan Avenir pour l’orientation. Budget alloué à l’IA souveraine. https://www.education.gouv.fr/plan-avenir-orientation-2025

[2] Ce post, comme le précédent, « Les mutations silencieuses de la numérisation de l’orientation en France » https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/16/les-mutations-silencieuses-de-la-numerisation-de-lorientation-en-france/  a été produit avec l’aide de l’IA Claude, en suivant le processus décrit dans « Une expérience avec l’IA » https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/13/une-experience-avec-lia/

[3] LinkedIn Corporation. (2025). Global talent trends report: Professional networking and career guidance statistics. https://business.linkedin.com/talent-solutions/global-talent-trends

[4] Google LLC. (2024). Search trends in career guidance: Real-time analysis of professional aspirations. https://trends.google.com/trends/

[5] Meta Platforms Inc. (2024). Understanding career interests through social media data: Privacy-compliant insights. Meta for Business. https://business.facebook.com/business/insights

[6] Ministère de l’Enseignement supérieur. (2025). Parcoursup : Statistiques d’utilisation et efficacité prédictive des algorithmes d’orientation. https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/Parcoursup-2025-tableau-de-bord

[7] American Counseling Association. (2024). Technological integration in career counseling: Adaptive guidelines for practitioners. https://www.counseling.org/resources/research-reports/artificial-intelligence-counseling/recommendations-for-practicing-counselors

[8] Commission européenne. (2024). Impact du RGPD sur l’innovation en intelligence artificielle : Rapport d’évaluation. https://digital-strategy.ec.europa.eu/fr/policies/regulatory-framework-ai

[9] Bauer-Grechenig, C. (2024, 24 octobre). Integration of AI tools in career guidance services: ChatGPT pilot program results. EPALE – European Commission. https://epale.ec.europa.eu/en/blog/artificial-intelligence-career-guidance-look-how-it-used-practice

[10] OpinionWay pour TechRecruit. (2024). L’utilisation de l’IA générative dans le recrutement français : Enquête 2024. TechRecruit.

[11] LinkedIn Corporation. (2025). Global talent trends report: Professional networking and career guidance statistics. https://business.linkedin.com/talent-solutions/global-talent-trends

[12] Desclaux, B. (2025, 26 avril). Les deux paliers d’orientation : du jugement au quasi-marché. Blog EducPros. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/04/26/

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This entry was posted on jeudi, juin 19th, 2025 at 12:57 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “L’empire numérique US, nouvelle boussole de l’orientation ?”

  1. Jean Marie Quiesse Says:

    Merci de poser à nouveau cette question philosophique du choix.
    Bon, les USA comme le Canada ont fait depuis plus longtemps que nous l’expérience de l’informatique, de ses possibilités et de ses limites. Ils savent que plus il y a de connaissances engrangées et surtout disponibles, plus il y a de changements. Comme dans la mode, un changement en appelle un autre, il s’en suit une accélération de la vitesse des transformations. Il est vrai que nous enseignons et classifions encore avec une structure disciplinaire qui remonte à Durkheim et que les enseignements de Freinet ou Mérieux ont été souvent mises à l’écart. Ce ne fut pas le cas aux USA avec la profonde influence de J. Dewey. Le texte résume bien la différence d’approche des deux cultures et on ne peut nier que développer une attitude d’adaptation au changement possède ses avantages surtout si elle arme les gens avec les bonnes méthodes pour le vivre. Mais, même si la lecture et l’orthographe se perdent, sans oublier la capacité de calculer mentalement (et l’autorité !), notre veille école européenne possède aussi sans doute ses vertus. Bonne IA.

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