L’ambiguïté fondamentale de l’accompagnement numérique : quand gouverner se fait en prétendant émanciper version

L’automatisation de l’inscription de 835 000 bénéficiaires RSA chez France Travail depuis janvier 2025 révèle une transformation silencieuse : l’accompagnement numérique prétend émanciper tout en normalisant. Une occasion d’examiner cette ambiguïté constitutive des dispositifs contemporains[1].

Le piège de la modernisation : quand les chiffres parlent

Les données de France Travail pour 2025 offrent un laboratoire d’observation saisissant (France Travail, 2025). Le passage de 42% à 100% d’inscription automatique pour les bénéficiaires RSA en quelques mois constitue bien plus qu’une simple modernisation administrative. Il s’agit d’une transformation dans la gestion des publics en difficulté, menée sans débat public ni évaluation préalable des conséquences.

L’analyse de la répartition révèle des enjeux considérables : 809 300 personnes se retrouvent automatiquement classées en catégorie G (« attente d’orientation »), soit 97% des nouvelles inscriptions (DARES, 2025). Cette catégorie, créée spécifiquement pour absorber le flux automatique, transforme l’attente en statut administratif permanent. Les 26 600 personnes restantes, orientées vers l’accompagnement social (catégorie F), correspondent aux cas jugés les plus complexes par des algorithmes de tri dont les critères demeurent opaques.

Cette automatisation modifie fondamentalement la relation entre l’usager et le service public. L’inscription n’est plus un acte volontaire impliquant une demande et un engagement, mais une conséquence mécanique du statut administratif. Face au constat que l’accompagnement suppose traditionnellement une motivation minimale de la personne concernée, cette transformation interroge les fondements même de l’action sociale.

Il faut remarquer d’emblée que le discours officiel présente cette évolution comme une amélioration de l’accès aux droits. Pourtant, l’examen des modalités concrètes révèle une logique différente : celle du contrôle à distance par la médiation technique. L’Emploi Store, plateforme centrale de ces dispositifs, témoigne d’un engouement apparent, mais les modalités d’usage effectives de ces outils d’orientation restent largement méconnues.

Trois mécanismes de normalisation en action

L’automatisation comme tri social

L’inscription automatique de près d’un million de bénéficiaires RSA révèle le premier mécanisme : la transformation de l’aide en contrôle par le biais de l’automatisation. Cette dernière, présentée comme neutre et efficace, opère en réalité un tri social sophistiqué basé sur des variables dont la pertinence sociale n’est jamais questionnée : âge, niveau de formation déclaré, ancienneté dans le dispositif RSA, présence d’enfants à charge.

Cette « bureaucratie algorithmique » échappe largement au contrôle démocratique (Laborier, 2007). Contrairement aux décisions humaines, toujours contestables et révisables, les verdicts algorithmiques s’imposent avec l’autorité supposée de l’objectivité technique. L’usager se trouve face à un système qui classe, oriente et prescrit sans possibilité réelle de recours ou de négociation.

L’impact sur les services territoriaux s’avère considérable. Les agences doivent absorber ce flux massif sans augmentation proportionnelle des moyens humains, générant mécaniquement une dégradation de la qualité d’accompagnement individuel au profit de solutions standardisées.

La standardisation déguisée en personnalisation

Le deuxième mécanisme procède par standardisation massive des parcours d’orientation. Les modèles théoriques qui sous-tendent la plupart des outils numériques – RIASEC de Holland (1959) ou ADVP de Pelletier et al. (1974) – participent de cette entreprise de formatage selon des catégories prédéterminées.

Le modèle RIASEC, avec ses six types de personnalité, illustre parfaitement cette naturalisation de constructions sociales contingentes. Présenté comme un outil de « découverte de soi », il fonctionne en réalité comme un dispositif de catégorisation qui réduit la complexité des trajectoires individuelles à des profils standardisés. Son influence dans l’écosystème numérique d’orientation n’est pas neutre : elle participe de la production de normes qui orientent les conduites vers des modèles de réussite prédéterminés.

La personnalisation algorithmique, loin de libérer les potentiels individuels, les canalise vers des trajectoires socialement acceptables. Elle transforme la diversité des aspirations en variables d’ajustement d’un système économique qui privilégie la prévisibilité sur l’innovation.

La responsabilisation comme transfert de charge

Le troisième mécanisme transforme l’accompagnement en auto-accompagnement. L’observation des pratiques révèle l’ampleur du problème : une part significative de la population demeure « éloignée du numérique » (INSEE, 2024), créant un besoin massif de médiation. Cette médiation de masse fonctionne comme un palliatif qui confirme les exclusions qu’elle prétend combattre.

Cette délégation révèle une stratégie plus large : transformer les difficultés d’usage en défaillances individuelles de « littératie numérique ». L’échec de l’orientation devient imputable à l’usager qui n’aurait pas su utiliser correctement les outils mis à sa disposition, dédouanant le système de ses responsabilités.

Les modalités d’usage comme révélateurs des rapports de pouvoir

L’analyse des modalités d’usage révèle comment cette ambiguïté se déploie concrètement selon les contextes. Quatre modalités principales produisent des effets différenciés mais convergents.

L’usage libre et volontaire, incarné par la fréquentation massive des plateformes publiques, semble le plus émancipateur. Pourtant, cette liberté apparente masque une architecture cognitive soigneusement orchestrée. L’utilisateur qui « navigue librement » évolue dans un environnement préstructuré où chaque clic obéit à des algorithmes de recommandation qui orientent subrepticement ses choix (Frouillou et al., 2019).

L’usage contraint et obligatoire, illustré par l’inscription automatique, révèle plus crûment la dimension disciplinaire. L’outil d’aide se transforme en instrument de contrôle où la non-maîtrise des codes numériques peut compromettre l’accès aux prestations sociales.

L’usage accompagné et médiatisé peut créer des espaces de résistance quand les professionnels disposent d’une formation critique. Mais il peut aussi légitimer des dispositifs techniques contestables en leur donnant une caution relationnelle.

L’usage collectif et prescrit, dans les cadres institutionnels, cumule les contraintes précédentes en inscrivant l’orientation numérique dans des logiques de certification qui renforcent son caractère normatif.

Il est intéressant de noter que ces modalités ne s’excluent pas mutuellement. Un même individu peut les expérimenter successivement, créant des effets de renforcement qui démultiplient l’efficacité normalisatrice des dispositifs. Cette convergence produit un « environnement normatif diffus » où les messages convergent depuis plusieurs sources apparemment indépendantes (Denouël & Granjou, 2011).

Au-delà de la dénonciation : penser les alternatives

Cette analyse ne vise pas la condamnation en bloc de l’accompagnement numérique, mais la révélation de ses ambiguïtés constitutives pour mieux les dépasser. Car derrière l’apparente modernité de ces dispositifs se cachent des choix politiques qu’il convient de nommer pour pouvoir les transformer.

Face aux transformations en cours, l’invention de nouvelles modalités devient urgente. Le développement de l’accompagnement collectif, la formation critique des professionnels, la démocratisation des choix technologiques constituent autant de pistes qui mériteront d’être explorées.

L’enjeu dépasse la seule efficacité gestionnaire : il s’agit de savoir quel modèle de société nous construisons à travers ces transformations technologiques. Cette question concerne chaque professionnel dans sa pratique quotidienne, chaque usager dans sa relation aux outils, chaque citoyen dans sa participation à la vie démocratique.

Conclusion

L’accompagnement numérique révèle une ambiguïté constitutive de notre époque : promettre l’émancipation tout en renforçant les contrôles, célébrer la diversité tout en standardisant les parcours, démocratiser l’accès tout en créant de nouvelles exclusions. Les données France Travail 2025 illustrent cette contradiction avec une netteté saisissante.

Cette ambiguïté n’est pas un accident de parcours mais la traduction technique d’un projet politique qui refuse de dire son nom. Face à cette réalité, deux voies s’ouvrent : accepter cette transformation en espérant en atténuer les effets les plus néfastes, ou s’emparer de ces outils pour les retourner contre leurs finalités normalisatrices initiales.

Cette seconde voie suppose une mobilisation collective qui dépasse les frontières professionnelles pour inclure tous les acteurs concernés par ces enjeux. Elle exige aussi une formation critique qui permette à chacun de naviguer consciemment dans l’écosystème numérique sans en devenir le jouet.

L’orientation émancipatrice ne se décrète pas : elle se construit jour après jour par l’accumulation de pratiques alternatives qui préfigurent l’avenir souhaitable. À nous de nous en saisir collectivement pour transformer les contraintes d’aujourd’hui en libertés de demain.

Bernard Desclaux avec la collaboration de Claude (Anthropic).

Pour quelques explications, voir mon article Retours et poursuites d’une expérience https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/26/retours-et-poursuites-dune-experience/

N’hésitez pas à partager vos expériences de ces ambiguïtés et à commenter !

 

Références

DARES. (2025). Les inscrits à France Travail au 1er trimestre 2025. Ministère du Travail, de la Santé et des Solidarités. https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/les-inscrits-france-travail-au-1er-trimestre-2025

Denouël, J., & Granjou, F. (Dir.). (2011). Communiquer à l’ère numérique : Regards croisés sur la sociologie des usages. Presses des Mines.

France Travail. (2025, janvier). Statistiques trimestrielles. https://statistiques.francetravail.org/stmt

Frouillou, L., Pin, C., & van Zanten, A. (2019). Le rôle des instruments dans la sélection des bacheliers dans l’enseignement supérieur. Sociologie, 10(2), 209-215.

Holland, J. L. (1959). A theory of vocational choice. Journal of Counseling Psychology, 6(1), 35-45. https://doi.org/10.1037/h0040767

INSEE. (2024). Une photographie du marché du travail en 2023. Insee Première n°1987. https://www.insee.fr/fr/statistiques/7936590

Laborier, P. (2007). La gouvernementalité : de la critique de l’État aux technologies du pouvoir. Le Portique, 13-14. https://doi.org/10.4000/leportique.625

Pelletier, D., Noiseux, G., & Bujold, C. (1974). Développement vocationnel et croissance personnelle. McGraw-Hill.

 

[1] Attention et toutes mes excuses. Un premier texte fut mis en ligne durant une heure. En préparant le texte suivant, je me suis aperçu qu’il y avait de problèmes de références, après vérifications, de nombreuses étaient invérifiables. J’ai demandé à Claude de vérifier pour le premier texte si cela posait problèmes sur l’argumentaire, et vu sa réponse j’ai demandé une nouvelle écriture du texte en éliminant toutes les références suspectes. C’est le texte que vous lisez.

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This entry was posted on samedi, juin 28th, 2025 at 11:17 and is filed under Evolutions. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “L’ambiguïté fondamentale de l’accompagnement numérique : quand gouverner se fait en prétendant émanciper version”

  1. Jean Le Duff Says:

    Une illustration de plus du formalisme systémique auxquels sont confrontés les citoyens. Pour le pouvoir actuellement en place, le concept de citoyen est totalement vidé de sa substance. Les personnes qui relèvent de la population concernée par cet article ne sont plus considérées par le pouvoir que comme les animaux d’un troupeau. Les visées et préoccupations éducatives sont de fait considérées comme nulles et non avenues.

    De ce fait, les pratiques du pouvoir relèvent du faux-semblant. Le concept de démocratie est objectivement vidé de son sens. Cette réalité est la conséquence de la soumission de tous les indicateurs relatifs à la condition humaine à un indicateur dominant: le profit financier. Le soi-disant libéralisme n’est en réalité que l’écrasement de la condition humaine par l’ultra-capitalisme généralisé.

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