Comme souvent dans l’Éducation nationale, tout a commencé par une concertation. Lancée le 28 novembre 2024, elle devait « associer l’ensemble des acteurs concernés (Éducation nationale, Enseignement supérieur, Régions, élèves, parents, acteurs économiques, ONISEP…) » pour formuler des propositions concrètes. Nous l’avons déjà largement commentée[1].
Puis un timing serré s’enclenche. Au lendemain d’un rapport de la Défenseure des droits sur l’orientation[2] qui fait état d’une gouvernance « confuse », « d’absence de pilotage national » et « de dilution des responsabilités », Élisabeth Borne choisit le 5 juin 2025 pour dévoiler son Plan Avenir. La Cour des comptes et l’IGÉSR avaient eux aussi pointé les dysfonctionnements quelques jours avant. Bref, le diagnostic était posé, les experts consultés, les rapports empilés. Il ne restait plus qu’à… pondre un énième plan. Nous avons-là une genèse bien balisée… sur le papier.
Le contenu : du classique revisité
Le Plan Avenir se décline en 6 axes, avec son lot de nouveautés qui n’en sont pas vraiment :
- 4 demi-journées annuelles de la 5e à la terminale pour « découvrir les métiers et formations » – car visiblement, organiser des forums métiers, c’était trop compliqué avant
- Un Plan Pluriannuel d’Orientation (PPO) dans chaque établissement – encore un acronyme à trois lettres pour le bonheur des chefs d’établissement
- La plateforme Avenir(s) développée par l’Onisep pour 30 millions d’euros – parce qu’une énième plateforme numérique, c’est toujours LA solution
- Formation obligatoire des 30 000 professeurs principaux de 3e dès l’automne 2025 – comme si les enseignants n’avaient que ça à faire
- Des classes à horaires aménagés en mathématiques et sciences (Chams) en 4e-3e – le recyclage du plan « Filles et maths »
Le tout saupoudré d’un « renforcement du partenariat État-régions » via une charte nationale. Ne pas oublier que la loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel cadre cette relation[3]. Mais est-ce que clarifier les compétences en signant un papier, suffit pour soutenir l’engagement des acteurs locaux ?
Des réactions… qui se font attendre
Côté réactions, c’est le calme plat ou presque. François Jarraud n’y va pas par quatre chemins sur Mediapart : « C’est une coquille vide » qui ne fait que « tenter de transmettre aux enseignants les tâches des ex-conseillers d’orientation ».
Le SNES-FSU titre son communiqué « Annonces sur l’orientation : pourquoi changer ? Faisons pire ! » – l’ironie est à peine voilée.
SUD Éducation est plus disert dans sa critique : face aux enjeux considérables de l’orientation, « on aurait pu s’attendre à des propositions ambitieuses visant à remettre à plat l’orientation et notamment à repenser complètement la machine de tri social qu’est Parcoursup ». Mais non, on a droit à « quelques dispositions destinées à développer la formation à l’orientation ». Même un des syndicats les plus critiques cible Parcoursup. Le tri social opéré par le collège serait-il acceptable ?
Pour le reste ? Le silence. Pas de réaction identifiée des grandes fédérations de parents (FCPE, PEEP), des autres syndicats, des think tanks habituels. Comme si ce plan ne méritait même pas qu’on s’y attarde. Les vacances scolaires ne peuvent à elles seules expliquer ce silence.
L’art de la réformette perpétuelle
Car au final, que propose ce Plan Avenir ? De l’accompagnement, de la formation, de la sensibilisation, des plateformes d’aide… Bref, on aide les individus à mieux naviguer dans un système qu’on se garde bien de questionner.
L’orientation reste un parcours du combattant ? On forme les profs. Parcoursup génère du stress et reproduit les inégalités ? On crée une nouvelle plateforme pour préparer. Les élèves ne connaissent pas les métiers ? On organise des demi-journées découverte.
Mais toucher au fond – la sélection précoce, les procédures d’orientation, la hiérarchie des filières, l’entre-soi social des grandes écoles – ça, jamais. On préfère distribuer des rustines numériques et multiplier les dispositifs.
Et les moyens ? Comme d’habitude, on fait l’impasse. 30 millions pour la plateforme, soit, mais pour le reste ? Mystère. Les 4 demi-journées se feront « sur le temps scolaire »[4], la formation des profs « s’inscrit en cohérence avec les actions déjà engagées »… Traduisez : débrouillez-vous avec l’existant. Au fond la grande tradition de l’éducation à l’orientation inaugurée dans les années 90 se poursuit. Le ministère dit ce qu’il faut faire sans créer les conditions d’une possible mise en œuvre. Tout sur le dos de la résistance des acteurs.
Alors, le Plan Avenir, t’y crois ou t’y crois pas ? Comme disait Pierre Dac : « L’avenir de Monsieur est devant lui, et il l’aura dans le dos chaque fois qu’il fera demi-tour. » Avec ce plan, on a surtout l’impression qu’on nous refait le coup du demi-tour, ou du un pas en avant, deux pas en arrière.
Bernard Desclaux
[1] Desclaux, B. (2024, 1er décembre). Une concertation mais sur quoi ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2024/12/01/une-concertation-mais-sur-quoi/ , Desclaux, B. (2025, 9 janvier). Comment répondre à la concertation ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/01/09/comment-repondre-a-la-concertation/#_ftn1
Explorer la page du GREO, La Consultation nationale. https://greo.hypotheses.org/consultation-nationale
[2] Desclaux, B. (2025, 5 juin). L’orientation sous l’œil de la défenseuse. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/06/05/lorientation-sous-loeil-de-la-defenseuse/
[3] Desclaux, B. (2019, 5 juin).Le cadre et le partage des territoires de l’orientation. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2019/06/05/le-cadre-et-le-partage-des-territoires-de-lorientation/ et Desclaux, B. (2025, 2 février). Pour une orientation réussie où tous les acteurs pourraient trouver leur compte ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/02/06/pour-une-orientation-reussie-ou-tous-les-acteurs-pourraient-trouver-leur-compte/
[4] Desclaux, B. (2022, 18 décembre). Un temps scolaire pour l’orientation, enfin ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2022/12/18/un-temps-scolaire-pour-lorientation-enfin/
Ce billet percutant met au jour l’essentiel de ce qu’on appelle les « politiques éducatives ». Tout est bon, de la rustine numérique aux demi-journées prises sur le temps scolaire en passant par les formations prêt à porter déclinées de manière descendante, non pour répondre aux besoins des acteurs et actrices mais pour signifier que, puisqu’elles et ils ont été formé(e)s, si ça ne marche pas c’est bien de leur faute… Tout est bon pourvu qu’en effet on ne touche pas à l’essentiel : le travail de tri, à bas bruit, qui, sous convert de « méritocratie républicaine », sépare le bon grain scolaire de l’ivraie de celles et ceux, qui, essentiellement issus des milieux populaires, ont du mal avec les « fondamentaux » qui n’appartiennent pas à la culture familiale, et seront progressivement tenus à l’écart de la voie générale, pour leur plus grand bien, cela va de soi, et privés, par exemple, de l’enseignement de la philosophie, car il y a deux catégories de citoyens, ceux qui en sont dignes et ceux qui ne le sont pas…
Le plan Avenir n’est donc qu’un nouvel habillage pour une politique des savoirs fondamentalement injuste mais qui feint de vouloir émanciper des déterminismes sociaux et culturels qu’elle renforce par le choix de ses enseignements, tout en se donnant bonne conscience avec ce Plan Avenir qui ne changera rien sur le fond, car tel est bien l’objectif.
L’avantage des vieilles gamelles (je parle pour moi, évidemment…), c’est qu’elles sont tellement culottées, usées, entartrées d’avoir tant servi à toutes les sauces qu’elles peuvent être utilisées encore et encore. La com’ mini-stérielle, le marketing éhonté n’ont décidément plus de limites… Ainsi, après l’éducation à l’orientation (1996, ministre Bayrou, et seulement comme expérimentation au collège), la découverte professionnelle (2005), les PDMF (2008), le PIIODMEP (2013) puis le si mal nommé parcours avenir (alors que parcours devenir eût été plus pertinent), voici l’encore plus mal nommé plan avenir (Borne, 2025) pondu par un gouvernement aux abois et dont l’avenir s’arrêtera probablement à l’automne. Encore un plan qui fera pschit…
Et là, on ne s’embarrasse même plus de la notion de projet ou d’intention ou de rêve, bref de la part irréductible de la psychè de l’adolescent.e qui parcourait (un peu, pas trop, mais cela permettait aux formateurs de travailler dessus avec les profs) les dispositifs antérieurs. Il faut informer ! Qu’on se le dise ! Et l’Onisep apportera sa technicité. Mirage technologique une fois de plus.
Rien n’est réglé évidemment sur l’inégalité des chances, sur l’orientation des riches versus l’orientation des pauvres, sur la psychè des jeunes qui va de plus en plus mal…
Une mesurette de circonstance totalement inadaptée aux enjeux. Hélas.