La charte État-régions promise par Élisabeth Borne en juin 2025 pour clarifier les compétences en matière d’orientation cache mal l’ampleur du conflit qui oppose Avenir(s), de l’ONISEP, aux plateformes régionales depuis plusieurs années. Entre centralisation étatique et décentralisation territoriale, cette guerre institutionnelle transforme l’orientation en champ de bataille politique, avec les élèves comme principales victimes collatérales[1].
L’escalade d’un conflit prévisible
Des investissements régionaux considérables depuis 2018
Il faut remarquer d’emblée que les régions, autorisées par l’État, ont investi massivement dans l’orientation. Depuis la loi de 2018, qui leur a confié l’information sur les métiers, elles ont développé des plateformes ambitieuses, comme par exemple : « Mon Orientation en Occitanie »[2], « Orientation Pays de la Loire »[3], « Orientation Grand Est »[4], « O’rêka » en Auvergne-Rhône-Alpes[5]. Ces outils représentent des investissements de plusieurs dizaines de millions d’euros et mobilisent des centaines d’agents territoriaux.
L’Occitanie, sous la présidence de Carole Delga, a particulièrement investi dans ce domaine. Sa plateforme régionale, lancée en 2019, revendique plus de 2 millions de visites annuelles et propose des contenus spécifiquement adaptés aux enjeux économiques du territoire : aéronautique toulousaine, viticulture, économie maritime montpelliéraine. Cette approche territoriale fait sens : qui mieux qu’une région peut informer sur ses filières d’excellence et ses besoins en compétences ?
L’entrée en guerre : décembre 2023
Au moment où l’ONISEP présente sa plateforme Avenir(s) en 2023, le conflit éclate au grand jour, bien avant même son lancement effectif en novembre 2024. En décembre 2023, Carole Delga, présidente de l’Association des Régions de France, demande officiellement la suspension du déploiement d’Avenir(s) dans les collèges et lycées. Son argument : la plateforme nationale rendrait « invisibles » les sites régionaux développés depuis 2018[6].
Cette protestation n’est pas qu’une posture politique. Elle traduit une inquiétude légitime des régions qui voient leurs investissements menacés par un outil concurrent financé par l’État central. Car c’est bien de concurrence qu’il s’agit : deux types de plateformes s’adressant aux mêmes publics (élèves, familles, enseignants) avec des objectifs similaires (information sur les métiers et formations).
Le timing révèle également une dimension stratégique. L’ONISEP lance Avenir(s) au moment où les plateformes régionales commencent à trouver leur public et à justifier leurs investissements. Cette coïncidence alimentera les soupçons régionaux d’une tentative de « reprise en main » par l’État central, comme si l’ONISEP représentait l’État central.
La Cour des comptes sonne l’alarme
En mars 2025, la Cour des comptes valide implicitement les critiques régionales en pointant l’« incertitude technique et politique » créée par Avenir(s) vis-à-vis des régions. Elle recommande un audit complet en 2026 et une clarification urgente des compétences entre État et régions[7].
Cette position de la Cour traduit un malaise institutionnel profond. Comment justifier que deux échelons publics développent des outils similaires avec des financements séparés ? Cette situation est un exemple des dysfonctionnements de la décentralisation à la française : multiplication des acteurs sans coordination, chevauchement des compétences, gaspillage de ressources publiques.
Les véritables enjeux : au-delà de la technique, le pouvoir
Qui contrôle l’information contrôle l’orientation
Au-delà des arguments techniques et financiers se cache une bataille pour le contrôle de l’information. Car orienter, c’est influencer les choix de formation et, in fine, les trajectoires professionnelles. Qui maîtrise les données d’orientation dispose d’un levier considérable sur l’avenir économique d’un territoire.
Mais l’État lui-même n’est pas unanime sur cette question. Si l’ONISEP défend une approche « neutre et objective », d’autres courants au sein de l’appareil étatique voient d’un œil favorable la « libéralisation » de l’information d’orientation. Cette dénormalisation du service public permet au secteur privé de redéfinir les contours de l’orientation selon les besoins du marché plutôt que selon l’intérêt général.
Les régions l’ont bien compris. Leurs plateformes ne se contentent pas d’informer : elles orientent vers les filières jugées prioritaires pour le développement régional. Une région industrielle mettra l’accent sur ses formations techniques, une région touristique valorisera l’hôtellerie-restauration. Cette logique territoriale entre parfois en contradiction avec les choix individuels des élèves ou les besoins nationaux.
L’ONISEP, de son côté, revendique une approche « neutre et objective », déconnectée des enjeux économiques locaux. Mais cette neutralité est-elle réelle ? La plateforme Avenir(s) ne traduit-elle pas, elle aussi, une vision politique de l’orientation, celle d’un État soucieux de maintenir sa mainmise sur l’école tout en s’ouvrant progressivement aux logiques marchandes ?
Le piège de la gouvernance « collaborative »
Face au conflit, Élisabeth Borne a tenté d’apaiser les tensions en proposant une gouvernance partagée d’Avenir(s). Les régions seraient « associées » au développement de la plateforme, leurs contenus seraient « intégrés », leurs spécificités « respectées ». Cette approche collaborative cache mal un rapport de force déséquilibré.
Car qui dit « association » ne dit pas « égalité ». L’État reste propriétaire de la plateforme, définit ses orientations stratégiques et contrôle son budget. Les régions se retrouvent dans une position de « sous-traitant » de leurs propres compétences, contraintes d’adapter leurs outils aux spécifications nationales.
Cette gouvernance hybride risque de produire le pire des deux mondes : ni la cohérence nationale promise par l’État ni la proximité territoriale revendiquée par les régions. Les élèves se retrouveront face à un outil complexe, fruit de compromis institutionnels plutôt que de choix pédagogiques.
L’obsession des « doublons »
L’argument récurrent contre la « multiplication des plateformes » mérite d’être questionné. Est-il vraiment problématique qu’une région développe ses propres outils d’orientation ? Cette logique de rationalisation ne cache-t-elle pas une vision technocratique qui ignore les spécificités territoriales ?
Dans d’autres domaines, personne ne s’offusque que chaque région ait son site web, sa politique de communication, ses dispositifs d’aide aux entreprises. Pourquoi l’orientation devrait-elle échapper à cette diversité ? La richesse des approches régionales pourrait au contraire bénéficier aux élèves, en leur offrant des éclairages complémentaires.
La hantise des « doublons » révèle une conception centralisatrice qui peine à accepter que la décentralisation produise de la diversité. Cette diversité n’est pourtant pas synonyme de chaos, à condition de clarifier les rôles et d’organiser la complémentarité. Elle peut même être considérée comme enrichissant les possibles.
Les solutions en trompe-l’œil du Plan Avenir
Une charte pour clarifier l’inclarifiable ?
La charte État-régions annoncée par Élisabeth Borne en juin 2025 était censée résoudre le conflit en « définissant clairement les compétences » de chacun[8]. Trois mois plus tard, lors de sa conférence de rentrée d’août 2025, le discours avait radicalement évolué. La ministre évoquait désormais une plateforme « articulée avec l’offre de services de chaque Région » et qui « présentera des déclinaisons régionales »[9].
Cette évolution rhétorique traduit un rapport de force qui a évolué, contraignant l’État à composer avec les résistances territoriales. Comment concilier la vision nationale de l’ONISEP avec les priorités territoriales des régions ? Comment articuler la gratuité du service public avec la diversité des approches locales ? Comment éviter que la « clarification » ne se transforme en nouvelle source de conflits ?
Les premiers éléments de négociation suggèrent un compromis bancal : l’État conserverait la production des « données de référence » (métiers, formations nationales), tandis que les régions garderaient la main sur l’« animation territoriale » et les spécificités locales. Cette répartition semble logique sur le papier, mais sa mise en œuvre technique et politique s’annonce complexe.
Le piège du financement croisé
Le Plan Avenir prévoit 20 millions d’euros sur 10 ans pour Avenir(s), soit 2 millions par an pour un outil qui doit couvrir l’ensemble du territoire national[10]. Ce budget dérisoire face aux investissements régionaux révèle une contradiction : comment l’État peut-il prétendre supplanter des plateformes régionales avec des moyens si limités ?
Cette sous-dotation chronique risque de transformer Avenir(s) en outil « low cost », techniquement correct, mais sans véritable valeur ajoutée face à la concurrence régionale et privée. Car un troisième acteur complique encore l’équation : les plateformes privées que l’État intègre paradoxalement dans ses propres dispositifs. L’exemple d’Hello Charly, chatbot privé intégré à Parcoursup, illustre parfaitement cette contradiction[11]. Pendant que l’ONISEP défend la neutralité du service public, l’État valide et finance des solutions privées au cœur de l’orientation.
Plus perverse encore, l’intégration « gratuite » d’Hello Charly permet à cette entreprise d’établir un immense corpus de questionnements à partir des 900 000 utilisateurs de Parcoursup et donc de développer considérablement sa capacité à répondre et à affiner ses algorithmes. L’État offre ainsi ses usagers comme matière première au développement commercial d’un acteur privé, transformant le service public en laboratoire d’entraînement pour l’intelligence artificielle marchande.
Cette contradiction révèle aussi deux philosophies radicalement opposées de l’orientation. L’ONISEP défend une approche par l’information : fournir des données objectives et complètes pour que l’élève construise sa réflexion de manière autonome. Hello Charly incarne une approche par les réponses : des solutions personnalisées et immédiates proposées par l’algorithme. D’un côté, on forme des citoyens capables de s’informer ; de l’autre, on habitue à déléguer la réflexion à l’intelligence artificielle. L’État soutient ainsi simultanément deux modèles pédagogiques antagonistes, sans assumer cette schizophrénie conceptuelle.
L’audit de 2026 : une épée de Damoclès
L’audit prévu en 2026 constitue une menace existentielle pour Avenir(s). Si la plateforme ne parvient pas à démontrer sa valeur ajoutée face aux outils régionaux, elle risque purement et simplement la suppression. Cette perspective place l’ONISEP dans une situation intenable : réussir en deux ans, ce qui nécessiterait une décennie de développement[12].
Les régions l’ont bien compris. Plutôt que de s’opposer frontalement à Avenir(s), certaines adoptent une stratégie d’attente. Pourquoi investir dans la coopération si l’outil national risque de disparaître à court terme ? Cette logique de « wait and see » condamne Avenir(s) à l’isolement et à l’échec programmé.
Les élèves, victimes collatérales seulement d’une guerre d’ego ?
Devant tant de plateformes concurrentes, que peuvent comprendre les élèves et leurs familles ? Un lycéen de Toulouse doit-il consulter Avenir(s), Mon Orientation en Occitanie, ou les deux ? Cette cacophonie institutionnelle transforme l’orientation en parcours du combattant. Les enseignants, déjà surchargés, doivent maîtriser plusieurs outils aux logiques différentes. Les familles informées s’adaptent en consultant plusieurs sources, mais les autres subissent cette fragmentation qui renforce les inégalités d’accès à l’information.
Cette guerre des plateformes publiques profite paradoxalement aux acteurs privés. Face à la confusion institutionnelle, les familles aisées se tournent vers des services d’orientation payants, réputés plus simples. À force de se disputer le contrôle de l’orientation publique, les acteurs publics la livrent au secteur privé.
Cette privatisation rampante révèle la schizophrénie conceptuelle d’un État qui soutient simultanément l’autonomisation citoyenne (ONISEP) et la délégation algorithmique (Hello Charly), l’information neutre et la personnalisation marchande. Former des citoyens capables de s’informer et de réfléchir, ou habituer à déléguer la réflexion à l’intelligence artificielle ? L’État semble avoir renoncé à trancher.
Pendant que les institutions se disputent, l’information se fragmente, les inégalités se creusent, et le secteur privé prospère sur le chaos public. Le problème n’est pas de savoir qui gagnera cette guerre des plateformes, mais de définir quel modèle éducatif nous voulons pour l’orientation de nos enfants. Chaque mois qui passe affaiblit l’orientation publique et renforce sa privatisation rampante. Il est encore temps d’inverser la tendance, à condition d’assumer enfin des choix politiques clairs.
Bernard Desclaux
N’hésitez pas à commenter !
[1] Ce post poursuit la réflexion entamée par notre précédent : L’ONISEP, la poule aux œufs d’or menacée de disparition ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/09/04/lonisep-la-poule-aux-oeufs-dor-menacee-de-disparition/
[2] Région Occitanie – « Me former en Occitanie » https://www.meformerenregion.fr/
[3] Région Pays de la Loire – « Choisir mon métier » https://www.choisirmonmetier-paysdelaloire.fr/
[4] Région Grand Est – « Orient’Est » https://www.orientest.fr/
[5] Région Auvergne-Rhône-Alpes – « O’rêka » https://oreka.auvergnerhonealpes-orientation.fr/
[6] Gani, D. (10 avril 2025). Qui veut la peau de l’Onisep ? https://www.cafepedagogique.net/2025/04/10/qui-veut-la-peau-de-lonisep/
[7] Cour des comptes. (mars 2025). L’orientation au collège et au lycée. https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-03/20250319-RPA2025-volume1-orientation-college-lycee.pdf
[8] Banque des Territoires. (5 juin 2025). Élisabeth Borne trace un chemin pour l’orientation. https://www.banquedesterritoires.fr/elisabeth-borne-trace-un-chemin-pour-lorientation
[9] Ministère de l’Éducation nationale. (27 août 2025). Rentrée scolaire 2025-2026 : l’École, notre avenir. https://www.education.gouv.fr/rentree-scolaire-2025-2026-l-ecole-notre-avenir-451031
[10] AEF Info. (5 juin 2025). Orientation : Élisabeth Borne dévoile les mesures du plan Avenir. https://www.aefinfo.fr/depeche/732523-orientation-elisabeth-borne-devoile-les-mesures-du-plan-avenir
[11] EdTech Actu. (17 février 2021). Le chatbot d’orientation Hello Charly intègre Parcoursup. https://edtechactu.com/orientation/le-chatbot-dorientation-hello-charly-integre-parcoursup/
[12] Nous aborderons cette question dans un prochain post.
Merci Bernard pour cette analyse sourcée et précise.
Pour ton information, la plateforme du conseil régional de Bourgogne Franche-Comté « Trace tes acquis », annonce sa fermeture au 31/12/2025 : https://www.tracetesacquis.org/
Dans un message envoyé à tous les utilisateurs, elle renvoie vers des plateformes nationales : Diagoriente et le portefeuille de compétences du CPF …
Merci Fabien pour cette information. Cette plateformes ne s’adresse pas au même public que Avenir(s) et les plateformes d’information sur les métiers des régions. Est-ce in signe d’une évolution ? Ou une décision purement économique de la part de cette région ?