2030 : à qui appartiendra l’orientation de vos enfants ?

L’audit de 2026 risque de trancher le sort de l’ONISEP et d’Avenir(s), mais au-delà de ce verdict technique se dessinent trois avenirs radicalement différents pour l’orientation française. Entre reconquête étatique, fédéralisme régional et privatisation marchande, chaque scénario dessine une France de l’éducation aux antipodes des autres. Nous proposons ici une prospective de ces futurs possibles et de leurs conséquences pour les élèves de 2030.

Trois chemins, trois France de l’orientation

Scénario 1 : La reconquête jacobine

Dans ce premier scénario, l’État tire les leçons de la crise de 2025-2026 pour reprendre la main sur l’orientation. L’audit de 2026, contre toute attente, valide le principe d’Avenir(s) tout en recommandant des ajustements majeurs. Un gouvernement volontariste décide alors d’investir massivement dans l’outil national.

Le budget d’Avenir(s) est multiplié par cinq, atteignant 100 millions d’euros sur dix ans. L’ONISEP recrute des ingénieurs issus du privé, modernise ses interfaces, développe l’intelligence artificielle personnalisée. La plateforme devient progressivement incontournable, supplantant les outils régionaux par sa sophistication technique et sa richesse informative.

Les régions, contraintes de composer avec cette hégémonie retrouvée de l’État, se replient sur leurs missions d’accompagnement local. Leurs plateformes deviennent des portails d’entrée vers Avenir(s), perdant leur autonomie informationnelle. En 2030, un élève de Marseille accède aux mêmes données qu’un élève de Lille, avec la même qualité de service.

Ce scénario suppose un sursaut politique majeur, une prise de conscience que l’orientation constitue un enjeu régalien. Il impliquerait de considérer l’égalité d’accès à l’information comme un pilier de la République, au même titre que l’école gratuite et obligatoire.

Un scénario peu vraisemblable : Cette reconquête heurte les logiques actuelles de décentralisation et d’austérité budgétaire. Elle supposerait un changement radical de doctrine politique, peu probable dans le contexte français contemporain.

Scénario 2 : Le fédéralisme éducatif

Le scénario le plus probable voit triompher la logique régionale. L’audit de 2026 conclut à l’échec d’Avenir(s) et recommande son abandon. L’ONISEP, privé de sa mission numérique, se recentre sur la production de données nationales de référence, devenant un simple « bureau des statistiques » de l’orientation.

Les régions récupèrent la totalité de la compétence d’information et développent un écosystème territorial intégré. Leurs plateformes s’enrichissent, intègrent les données de Pôle Emploi régional, nouent des partenariats avec les entreprises locales. Chaque région développe son propre « modèle » d’orientation : l’Île-de-France privilégie les filières technologiques, l’Occitanie mise sur l’aéronautique et le spatial, la Bretagne valorise le numérique et l’agroalimentaire.

Cette spécialisation territoriale crée progressivement des « profils régionaux » d’orientation. En 2030, un élève bourguignon n’aura plus accès aux mêmes informations ni aux mêmes opportunités qu’un élève francilien. Cette différenciation territoriale génère de nouvelles inégalités, mais aussi de nouvelles dynamiques d’innovation pédagogique.

Face au constat que cette balkanisation pose des problèmes de cohérence nationale, un mécanisme de coordination inter-régionale émergera. L’Association Régions de France deviendra de facto le « ministère régional de l’orientation », coordonnant les politiques territoriales sans les uniformiser.

Le scénario le plus probable : Cette évolution s’inscrit dans la logique française de décentralisation. Elle satisfait les régions sans coûter cher à l’État. Elle permet de préserver les investissements déjà réalisés tout en liquidant un opérateur public fragilisé.

Scénario 3 : La privatisation marchande

Le troisième scénario, le plus inquiétant, voit les acteurs publics s’épuiser dans leurs querelles intestines pendant que le secteur privé conquiert le marché. L’échec conjoint d’Avenir(s) et l’essoufflement financier des plateformes régionales créent un vide que les entreprises privées s’empressent de combler.

En 2028, les principales données d’orientation sont produites par des consortiums privés. Google éducation, Microsoft for Schools, mais aussi des acteurs spécialisés comme JobTeaser ou Welcome to the Jungle étendent leurs services aux lycéens. Ces plateformes, financées par la publicité et les partenariats avec les écoles privées, offrent une expérience utilisateur séduisante mais biaisée.

L’orientation devient progressivement payante. Les familles aisées souscrivent à des abonnements « premium » donnant accès à des conseils personnalisés, des simulateurs d’insertion, des mises en relation avec des professionnels. Les autres se contentent de versions « freemium » financées par la publicité, où les formations les plus visibles sont celles qui paient pour apparaître en premier.

En 2030, l’orientation publique gratuite a quasiment disparu. L’ONISEP n’existe plus, les régions ont externalisé leurs plateformes faute de moyens. L’École républicaine a perdu sa mission d’orientation, devenant une simple machine à trier les élèves selon leur niveau scolaire, sans leur donner les clés de leur avenir.

Une hypothèse inquiétante mais crédible : Ce scénario correspond aux logiques néolibérales dominantes. Il ne nécessite aucune décision politique volontariste, juste la poursuite de l’affaiblissement actuel des acteurs publics.

Les signaux faibles de l’avenir qui vient

L’analyse des budgets 2025-2026 : révélatrice des priorités réelles

Au-delà des discours, l’analyse des arbitrages budgétaires révèle les véritables intentions politiques. Dès 2024, les opérateurs éducatifs ont subi des réductions brutales : 20 millions d’euros en moins, avec 5 millions supplémentaires prévus en 2025[1]. Cette succession de coupes budgétaires, conjuguée aux incertitudes sur l’exécution des crédits votés, crée un climat d’insécurité permanente pour les agents.

Cette évolution budgétaire accompagne la multiplication des partenariats public-privé qui transforment silencieusement l’écosystème de l’orientation[2], créant les conditions d’une privatisation progressive des services d’information et d’accompagnement.

L’évolution des usages : génération smartphone contre logiques institutionnelles

Malgré cette évidence des enjeux institutionnels, que pensent les usagers ? Les enquêtes auprès des lycéens révèlent un décalage croissant entre leurs pratiques et les outils publics. Une majorité d’entre eux utilisent prioritairement YouTube pour découvrir les métiers, consultent TikTok, et visitent moins fréquemment les sites institutionnels.

Cette évolution des usages questionne la pertinence même des débats institutionnels. À quoi bon se disputer le contrôle de plateformes que les jeunes n’utilisent plus ? Ne faudrait-il pas repenser complètement l’approche de l’orientation publique pour l’adapter aux nouveaux modes de consommation d’information ?

Les acteurs privés l’ont compris. Ils investissent massivement les réseaux sociaux, créent des contenus viraux, développent des applications mobiles intuitives. Face à cette modernité commerciale, les outils publics paraissent datés, quelle que soit la qualité de leur contenu.

Certaines régions tentent de rattraper ce retard. Les Pays de la Loire ont ainsi lancé en septembre 2025 « Le Média Orientation » sur Instagram et TikTok pour toucher directement les lycéens sur leurs plateformes de prédilection[3]. Mais cette modernisation soulève immédiatement des questions de neutralité : l’opposition dénonce les liens entre ce nouveau média et des intérêts privés, provoquant une polémique qui illustre la difficulté pour les acteurs publics de naviguer entre efficacité communicationnelle et indépendance éditoriale[4]. L’orientation sur les réseaux sociaux peut-elle rester neutre et objective ?

2030 : l’élève au centre ou à la périphérie ?

Chaque scénario produit une géographie différente des inégalités. La reconquête jacobine uniformise par le haut mais ignore les spécificités locales. Le fédéralisme éducatif valorise les territoires dynamiques mais abandonne les zones en difficulté. La privatisation marchande optimise l’efficacité individuelle mais détruit la cohésion sociale.

Aucun scénario n’est parfait, mais les arbitrages révèlent des philosophies politiques inconciliables. Privilégier l’égalité (reconquête étatique) ou l’efficacité (privatisation) ? Valoriser l’uniformité (logique nationale) ou la diversité (logique régionale) ? Ces questions dépassent l’orientation pour interroger notre conception de la justice sociale et territoriale.

Malgré cette évolution vers des modèles plus sophistiqués techniquement, une dimension risque d’être oubliée : l’accompagnement humain. Les trois scénarios privilégient les plateformes numériques et les algorithmes de recommandation. Mais que devient le rôle des professeurs principaux, des psychologues de l’Éducation nationale, des conseillers d’orientation privés qui vendent leurs services ? L’orientation ne peut se résumer à un matching algorithmique entre profils d’élèves et descriptifs de formations. Elle suppose un accompagnement personnalisé, une écoute empathique, une capacité à déconstruire les stéréotypes sociaux et de genre. Ces missions éminemment humaines risquent d’être sacrifiées sur l’autel de l’efficacité numérique. La tension entre digitalisation et humanisation risque de se dissoudre dans la « personnalisation » des réponses grâce à l’IA ;

Devant tant d’incertitudes sur l’avenir, que retenir ? Les trois scénarios décrits ne sont ni des prédictions ni des vœux, mais des possibilités ouvertes par les choix actuels. La réalité de 2030 ne correspondra probablement à aucun modèle pur : l’État maintiendra certains outils nationaux, les régions développeront leurs spécificités territoriales, et le privé continuera sa pénétration du marché. C’est dans cette coexistence conflictuelle, cette concurrence permanente entre logiques contradictoires, que se jouera l’avenir de l’orientation française.

L’audit de 2026 constituera un moment charnière, mais il ne fera que révéler le rapport de force du moment entre ces trois dynamiques. La France de 2030 se dessine aujourd’hui dans cette tension permanente : arbitrages budgétaires qui affaiblissent l’État, stratégies régionales qui s’autonomisent, partenariats public-privé qui normalisent la marchandisation. Chaque décision apparemment technique (budget de l’ONISEP, charte État-régions, cahier des charges d’Avenir(s)) modifie l’équilibre entre ces forces en présence.

L’enjeu dépasse l’orientation pour questionner notre modèle social. Dans cette concurrence entre logiques publiques et privées, nationales et territoriales, acceptons-nous que l’avenir professionnel de nos enfants se joue au gré des rapports de force institutionnels ? Préférons-nous clarifier démocratiquement nos priorités ou laisser cette hybridation s’opérer dans l’opacité des compromis gestionnaires ?

Ces questions méritent un débat public à la hauteur de leurs enjeux. Au lieu de subir l’avenir, construisons-le consciemment. L’orientation de 2030 sera ce que nous décidons qu’elle soit. À condition de décider.

 

Bernard Desclaux

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[1] UNSA Éducation. (30 avril 2025). Opérateurs en danger ? Cned, Réseau Canopé, Onisep, Céreq, France Éducation international. https://www.unsa-education.com/article-/operateurs-en-danger/

[2] Voir Desclaux, B. (19 août 2025). Vers un nouvel écosystème d’aide à l’orientation dans le secondaire ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/08/19/vers-un-nouvel-ecosysteme-daide-a-lorientation-dans-le-secondaire/ ainsi que le webinaire du GREO du 23 septembre2025 sur l’écosystème de l’aide à l’orientation dans le supérieur. https://greo.hypotheses.org/wp-admin/post.php?action=edit&post=253

[3] Le Bris, A. (1er septembre 2025). Un « nouveau média d’orientation » pour les lycéens des Pays de la Loire, sur Instagram et TikTok. https://www.ouest-france.fr/education/un-nouveau-media-dorientation-pour-les-lyceens-des-pays-de-la-loire-sur-instagram-et-tiktok-b2809882-8715-11f0-bcb7-e4ebd4c8350d

[4] Dubois, C. (5 septembre 2025). Pourquoi le média d’orientation lancé à la rentrée par Christelle Morançais fait polémique. https://www.ouest-france.fr/politique/christelle-morancais/le-media-dorientation-lance-par-christelle-morancais-est-gere-par-une-societe-soutenue-par-sterin-6fbece08-8a51-11f0-9f3f-49e6e42c3bbc

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This entry was posted on jeudi, septembre 25th, 2025 at 9:11 and is filed under Evolutions, Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

3 Responses to “2030 : à qui appartiendra l’orientation de vos enfants ?”

  1. Bob POISSON Says:

    Très belle analyse de Bernard comme d’habitude.
    Le sujet est sur la table depuis au moins Luc Ferry (plus de vingt ans donc que le sujet est « enlisé ».)
    En sortira t-on ? La situation politique ne plaide pas pour des décisions claires, c’est le moins qu’on puisse dire.
    Pendant ce temps les techniques de l’IA progressent à grands pas et deviennent l’arbitre, faute de vision politique.
    J’ai bien du mal à voir qui, sera le porteur de nouvelles décisions sur ces questions, perçues malheureusement par le plus grand nombre comme mineures.

  2. Bernard Desclaux Says:

    L’ONISEP propose des webinaires pour les PP et les DCIO, Psyen. Est-ce suffisant pour mobiliser les personnels. Comme celui-ci :
    « Psychologues de l’Éducation nationale (EDO), Directeurs/directrices de CIO, vous souhaitez avoir une vision globale des possibilités de travail sur la Plateforme Avenirs dans le cadre de vos missions, ce webinaire Onisep est pour vous !

    ️ Rendez-vous Lundi 6 octobre de 17h à 18h https://visio-agents.education.fr/meeting/signin/invite/490931/creator/184760/hash/bb8021666c6ccb115d8212ce10a9dd3bbad0403d
    Message que je relaie bien volontiers. Mais….

  3. Vauloup Jacques Says:

    Reconquête jacobine ? Brr… Quand on voit ce que sont devenus les Jacobins Collot-d’Herbois, Marat, Robespierre, Saint-Just… Cela fait un peu froid dans la nuque, non ? Et puis, quel parti politique, quelle alliance de partis, quels gouvernants actuels ou possiblement de demain se risqueront à être à la fois visionnaires et courageux en la matière ? Pas de vision, pas de courage, pas de sous : exit la reconquête jacobine.

    (Re)conquête girondine ? Beaucoup plus plausible. Les Régions ont déjà la compétence en orientation, qu’elles aimeraient bien étendre, sans cette fois, contrairement à 2003, intégrer les PsyEN, faute de moyens. Et, à l’heure de la génération Z et de ChatGPT, elles ne feront qu’une bouchée de l’ONISEP. Ce scénario est entièrement compatible avec le transfert des PsyEN dans les EPLE, pour le plus grand bénéfice des chefs d’établissement, des profs, des personnels médico-sociaux, des parents d’élèves et des élèves. Même les PsyEN, cette fois, ne s’y opposeront pas comme leurs collègues l’avaient fait en 2003.

    (Re)conquête du business du coaching en orientation ? Nous y sommes déjà avec le crédit d’impôt de 50% accordé aux personnes consultant un.e coach en Affelnet ou en Parcoursup ou en diagnostic HPI, belle niche fiscale à laquelle l’Etat exsangue serait bien avisé d’aller voir de plus près.

    Au bilan, rappelons-nous que les riches n’ont jamais eu besoin des CIO pour « gérer » l’orientation de leurs ouailles, détecter les formations, les filières et les métiers les plus propices à un bon retour sur investissement et au maintien d’une certaine distinction sociale (relire Bourdieu).

    Quant aux pauvres, ils seront orientés. Finalement, rien ne change en 2030. En pire.

    t total, les riches e eee

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