L’orientation entre égoïsme et bien commun

Tandis que les débats sur l’éducation à l’orientation agitent les équipes pédagogiques et que Parcoursup cristallise les angoisses familiales, une question plus fondamentale traverse ces polémiques : l’orientation doit-elle servir prioritairement les aspirations individuelles ou contribuer au bien collectif ? Un dilemme aussi ancien que l’orientation elle-même.

Le solidarisme des origines : concilier individu et société

Il faut remarquer d’emblée que cette tension n’est pas nouvelle. Dès les années 1930, Hippolyte Luc, figure pionnière de l’orientation française, théorise cette articulation délicate entre intérêts individuels et collectifs. Comme le rappelle Jérôme Martin, Luc résout apparemment cette contradiction par les « principes du solidarisme » : « il n’y a pas de contradiction entre l’individu et la société, car l’orientation permet de créer un ordre social juste reposant sur la science »[1].

Cette formulation révèle l’optimisme positiviste de l’époque. L’orientation scientifique prétend résoudre par la technique ce qui relève fondamentalement du politique. En évaluant objectivement les aptitudes individuelles et les besoins sociaux, elle permettrait d’harmoniser spontanément les intérêts particuliers et l’intérêt général. Le « juste » se définit alors comme « ce qui est conforme au bien collectif, à celui de la société sacralisée » (Martin, 2020).

Dans cette conception, l’État devient naturellement légitime pour « guider les individus vers les métiers », tout en évitant « de totalement étatiser les services d’orientation qui doivent être investis par les acteurs socioéconomiques afin d’en accroître l’efficacité » (Martin, 2020). Cette formule préfigure remarquablement les débats contemporains sur la gouvernance de l’orientation, partagée entre ministères, régions, branches professionnelles et opérateurs privés.

L’avis d’orientation : un compromis historique révélateur

L’organisation concrète de l’orientation professionnelle illustre parfaitement cette tension persistante. L’histoire de l’avis d’orientation offre un exemple saisissant de ces équilibres précaires entre contrainte collective et liberté individuelle. Initialement imposé pour la signature du contrat afin d’éviter les risques tant individuels que collectifs résultant d’une mauvaise orientation, cet avis était obligatoire.

Toutefois, cette obligation demeurait limitée : seules les contre-indications devaient être respectées. La liberté du choix professionnel, liberté personnelle, mais surtout parentale, devait être préservée. Ce compromis institutionnel révèle l’impossible réconciliation entre deux logiques contradictoires : celle de l’expertise technique qui prétend déterminer scientifiquement les orientations optimales, et celle de la liberté démocratique qui revendique l’autonomie des choix individuels.

Cette tension traverse toute l’histoire de l’orientation française. Elle explique l’instabilité chronique des dispositifs, constamment réformés pour tenter de résoudre une contradiction constitutive. Peut-on vraiment espérer concilier durablement l’efficacité collective et l’autonomie individuelle dans un système qui ignore leurs fondements politiques contradictoires ?

L’éducation à l’orientation : revival contemporain d’un vieux débat

Plus près de nous, cette tension s’est à nouveau manifestée lors de l’introduction de l’éducation à l’orientation dans les établissements par le ministère de l’Éducation nationale. Les critiques formulées alors sont révélatrices : elles portent sur les risques d’une trop grande influence possible des intérêts collectifs (objectifs de l’État ou intérêts des entreprises) sur les élèves.

Cette polémique révèle l’évolution des sensibilités. Alors que, dans les années 1930, l’intervention de l’État au nom du bien collectif paraissait légitime, elle suscite aujourd’hui la méfiance. L’individualisme contemporain perçoit toute influence collective comme une menace potentielle à l’autonomie personnelle. Le passage de la « société sacralisée » de Luc à la société de marché contemporaine a profondément modifié les termes du débat.

Parallèlement, s’y jouait également la préservation de la conception professionnelle du conseiller comme expert face à l’organisation collective des actions d’éducation à l’orientation. Cette dimension corporatiste ne doit pas être négligée. Derrière les arguments pédagogiques se cache souvent la défense d’intérêts professionnels spécifiques. Les conseillers d’orientation craignent-ils vraiment pour l’autonomie des élèves ou pour leur monopole d’expertise ?

Le paradoxe consumériste : individualisme et limites planétaires

Delphine Riccio actualise cette problématique en révélant le paradoxe de notre époque : « Chaque jour, nous voyons un paradoxe agir. Alors que l’urgence climatique vient interroger notre surconsommation, lorsqu’on parle orientation et projection dans l’avenir, il s’agit avant tout d’une rêverie individuelle, celle d’un bon métier où l’on gagne de l’argent pour assurer une consommation qui ne manquerait de rien. Or, les ressources naturelles sont limitées »[2].

Cette observation déplace radicalement les termes du débat traditionnel. La contradiction n’oppose plus seulement liberté individuelle et contraintes collectives, mais désirs individuels illimités et limites planétaires incontournables. L’orientation individualiste devient littéralement insoutenable dans un monde fini.

Face à ce constat, comment maintenir l’illusion que chacun pourrait librement choisir son avenir professionnel sans considération pour ses conséquences écologiques et sociales ? L’autonomie individuelle conserve-t-elle un sens quand elle conduit collectivement à l’impasse ? Ces questions bouleversent les fondements libéraux de l’orientation contemporaine.

De la déritualisation à la ritualisation individualisée

Jérôme Mienne éclaire d’un autre angle cette évolution vers l’individualisme. Il observe « un double mouvement : d’une part un mouvement de déritualisation par la disparition et la perte de force des rites collectifs et d’autre part un mouvement de ritualisation sous des formes nouvelles et plus individualisées »[3].

Cette analyse sociologique révèle une transformation profonde des modalités d’orientation. Les rites collectifs traditionnels – examens de passage, cérémonies de remise de diplômes, apprentissage dans les corporations – structuraient jadis les parcours individuels en les inscrivant dans des temporalités partagées. Leur affaiblissement laisse place à des « rites individualisés » : coaching personnalisé, bilans de compétences, construction autonome du projet personnel.

Ce « glissement de la ritualité de la sphère collective vers la sphère individuelle concerne tous les domaines de la vie en société, et notamment le système éducatif et l’orientation »[4]. L’orientation devient ainsi le symptôme d’une transformation sociétale plus large : l’effritement du collectif au profit d’un individualisme généralisé.

Mais cette individualisation constitue-t-elle vraiment un progrès émancipateur ? Ou masque-t-elle une nouvelle forme d’aliénation, celle de l’individu isolé face à des choix qu’il ne peut plus assumer collectivement ? La responsabilité personnelle du projet d’orientation ne risque-t-elle pas de devenir un fardeau insupportable pour des jeunes confrontés à l’incertitude radicale du monde contemporain ?

Cette individualisation de la ritualité transforme l’orientation en parcours solitaire où chacun construit son projet sans référence collective. Mais cette autonomie apparente masque-t-elle une nouvelle forme d’isolement face aux choix ?

L’aide à l’orientation centrée sur le projet : une impasse politique

Dans ce contexte, l’aide à l’orientation centrée sur la réalisation du projet personnel paraît contre-productive au regard d’une vision générale. Cette formulation, volontairement elliptique, mérite d’être explicitée. Quelle « vision générale » ? Celle d’une société qui aurait dépassé l’individualisme consumériste pour construire un modèle soutenable et solidaire.

L’orientation centrée sur le projet personnel présuppose en effet que l’agrégation spontanée des choix individuels optimaux produira mécaniquement un optimum collectif. Cette croyance, héritée de la théorie économique libérale, se révèle dramatiquement fausse face aux défis écologiques contemporains. La somme des intérêts particuliers ne produit pas l’intérêt général : elle peut au contraire le détruire.

Cette critique ne vise pas à nier la légitimité des aspirations individuelles, mais à questionner l’idée qu’elles pourraient s’épanouir indépendamment de toute considération collective. L’autonomie véritable ne consiste-t-elle pas plutôt à comprendre les interdépendances qui nous lient et à agir en conséquence ?

Vers une éducation à l’orientation du commun

Dès lors, une éducation à l’orientation sera nécessaire pour accompagner les autres politiques publiques écologiques et faire du commun. Cette proposition programmatique mérite d’être prise au sérieux. Elle suggère une refondation complète de l’orientation sur de nouvelles bases théoriques et pratiques.

« Faire du commun » ne signifie pas imposer autoritairement des choix collectifs, mais accompagner l’émergence d’une conscience partagée des enjeux. Il s’agit d’aider les jeunes à comprendre que leurs choix d’orientation s’inscrivent dans des dynamiques collectives et ont des conséquences qui les dépassent. Cette prise de conscience peut alors éclairer différemment leurs décisions personnelles.

Cette approche exige de dépasser l’opposition stérile entre contrainte collective et liberté individuelle. Elle propose plutôt de construire collectivement les conditions d’une liberté véritable, c’est-à-dire informée des enjeux et responsable de ses conséquences. Utopie pédagogique ou nécessité historique ?

Au-delà du green-washing éducatif

Cette transformation ne consiste pas seulement à mettre du vert dans nos écoles (transformer les cours des écoles en jardin, ou modifier la production des repas). Ces mesures, aussi sympathiques soient-elles, relèvent du marketing écologique plus que de la transformation éducative. Elles donnent bonne conscience sans modifier les structures profondes.

L’enjeu consiste plutôt à développer chez les futurs membres de cette société de comprendre les effets écologiques de chacun de nos actes et de modifier ainsi leurs représentations leur permettant de se projeter dans des activités durables et socialement justes et acceptables. Cette ambition pédagogique dépasse largement l’orientation pour concerner l’ensemble de la formation citoyenne.

Elle suppose de développer ce qu’on pourrait appeler une « littératie écologique » : la capacité à décrypter les implications environnementales et sociales des choix professionnels. Cette compétence nouvelle devient indispensable dans un monde où l’ignorance des conséquences de nos actes peut avoir des effets irréversibles.

L’alliance nécessaire : orientation, écologie, éthique

Jean Guichard souligne que les réflexions à propos de l’orientation, de l’écologie, de l’éthique, devront ainsi se joindre. Cette convergence disciplinaire n’est pas accidentelle. Elle répond à l’émergence de défis qui dépassent les découpages académiques traditionnels.

L’orientation ne peut plus être pensée indépendamment de l’écologie car les choix professionnels déterminent largement l’empreinte environnementale des individus. Elle ne peut pas non plus ignorer l’éthique car elle engage la responsabilité de chacun envers les générations futures. Cette triple alliance dessine les contours d’une nouvelle approche de l’orientation, plus complexe mais plus adaptée aux défis contemporains.

Cette évolution rappelle curieusement le solidarisme des origines, mais dans un autre cadre social, économique et conceptuel. Retour aux sources ou révolution copernicienne ? Les deux probablement. Il s’agit de retrouver l’ambition collective des pionniers de l’orientation tout en l’adaptant aux contraintes inédites du XXIe siècle.

Construire l’orientation de demain

Que signifierait concrètement cette orientation du commun ? D’abord, intégrer systématiquement dans les parcours d’orientation une réflexion sur l’utilité sociale et écologique des métiers. Ensuite, développer des espaces de débat démocratique où les jeunes explorent collectivement les enjeux de société. Enfin, accompagner l’élaboration de projets personnels qui articulent épanouissement individuel et contribution au bien commun.

Cette transformation ne relève pas de l’utopie pédagogique. Elle répond à une nécessité historique. Dans un monde interdépendant et fragile, l’orientation individualiste devient un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Seule une orientation consciente de ses responsabilités collectives peut encore faire sens.

Sommes-nous prêts à abandonner le confort de l’individualisme pour explorer les exigences du commun ? Accepterons-nous de transformer l’orientation d’un service personnel en pratique citoyenne ? Le solidarisme des origines prétendait résoudre cette contradiction par la science. Nous savons aujourd’hui que c’était une illusion. Mais l’individualisme contemporain qui évacue purement et simplement la question collective n’est qu’une autre forme d’aveuglement. Entre ces deux impasses, reste à inventer une orientation qui assume pleinement sa dimension politique : non pas choisir entre l’individu et le collectif, mais construire les conditions où les choix individuels contribuent au bien commun sans le sacrifier. Ces questions engagent l’avenir de notre démocratie autant que celui de notre planète.

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Bernard Desclaux

 

Articles précédents de cette série

Les quatre chemins de l’école française https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/01/les-quatre-chemins-de-lecole-francaise/

La machine à trier au nom du mérite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/04/la-machine-a-trier-au-nom-du-merite/

L’orientation entre deux mondes : tenir l’ancien ou bâtir le nouveau ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/08/lorientation-entre-deux-mondes-tenir-lancien-ou-batir-le-nouveau/

Notes

 

[1] Martin, J. (2020). La naissance de l’orientation professionnelle en France (1900-1940) : Aux origines de la profession du conseiller d’orientation. L’Harmattan.

[2] Riccio, D. (12 octobre 2021). « Du rêve individuel au projet de société, l’accompagnement à l’orientation doit évoluer », Le Monde. https://www.lemonde.fr/education/article/2021/10/12/du-reve-individuel-au-projet-de-societe-l-accompagnement-a-l-orientation-doit-evoluer_6097993_1473685.html

[3] Mienne, C. (2008). Ritualisation en orientation : jalons du parcours tout au long de la vie. Spirale. Revue de

recherches en éducation, n° 41. Se former, s’orienter tout au long de sa vie. pp. 85-105.

doi : https://doi.org/10.3406/spira.2008.1227 ; https://www.persee.fr/doc/spira_0994-3722_2008_num_41_1_1227

[4] Ibid.

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2 Responses to “L’orientation entre égoïsme et bien commun”

  1. Jean-marie Quairel Says:

    Bonjour .

    Compte tenu des procédures d’orientation en fin de Collège qui privent un nombre significatif d’élèves de leur pouvoir de décision sur leur avenir, il me parait contestable d’opposer une éducation à l’orientation des projets individuels et une éducation à l’ orientation du commun. Mon hypothèse est que les attitudes où domine le seul besoin personnel s’expliquent en partie par l’interdit sur le pouvoir de décision des élèves et des familles. Dans ce contexte une éducation à l’orientation du commun est illusoire. Quand l’orientation consiste toujours à trier les élèves, l’idée d’éducation n’a pas de sens. En effet, elle ne peut être mise en œuvre, seulement si une liberté effective existe pour les élèves, concernant leur pouvoir de décision sur leur avenir.

  2. Bernard Desclaux Says:

    Merci Jean-Marie d’insister sur ce point. Cette « évolution » de l’éducation à l’orientation pour la faire sortir d’une visée strictement individualisante et individualisée, ne peut se faire sans la suppression de nos procédures d’orientation. Je suis tellement fatigué de le répéter que j’en oublie pourtant la nécessité tant cette suppression semble inaudible.
    Mais j’ai abordé cette question dans l’un des posts de cette série : La machine à trier au nom du mérite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/04/la-machine-a-trier-au-nom-du-merite/
    Les quatre points d’évolutions sont à envisager ensemble.

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