Alors que Pap Ndiaye annonçait en juillet 2022 un plan contre le décrochage scolaire et qu’Élisabeth Borne multiplie les mesures pour attirer de nouveaux enseignants, l’école française fait face à une crise inédite d’adhésion. Décrochage, déscolarisation, crise de recrutement : et si ces signaux révélaient l’effritement du monopole éducatif républicain ?
La forme scolaire : un monopole historique en question
Il faut remarquer d’emblée que ce qu’on appelle « l’école » ne va pas de soi. La « forme scolaire », pour reprendre la terminologie de Guy Vincent, Bernard Lahire et Daniel Thin, constitue une invention historique récente : un mode spécifique d’apprentissage fondé sur la séparation des savoirs et de la pratique, l’organisation en classes d’âge, la relation pédagogique codifiée, l’évaluation systématique[1] [1]. Cette forme, aujourd’hui dominante, n’a triomphé qu’au terme d’un long processus d’imposition contre d’autres modalités éducatives.
L’école républicaine française a poussé cette logique à son terme en édifiant un véritable monopole éducatif. L’instruction obligatoire, gratuite et laïque ne se contente pas d’offrir un service public : elle impose une norme unique à l’ensemble de la population. Cette monopolisation s’est accompagnée d’une délégitimation systématique des autres formes d’éducation : apprentissage familial, transmission communautaire, pédagogies alternatives.
Pendant plus d’un siècle, cette hégémonie a semblé indiscutable. L’école républicaine bénéficiait d’une légitimité politique (égalité démocratique), sociale (promotion méritocratique) et technique (efficacité pédagogique supposée). Mais que devient ce monopole quand ses trois piliers se fissurent simultanément ? Les signaux contemporains suggèrent une remise en cause profonde de cette évidence séculaire.
Le décrochage scolaire : symptôme d’un rejet massif
Le décrochage scolaire constitue le premier signal d’alarme. Malgré les plans successifs – plan de lutte contre l’absentéisme (2014), mission de lutte contre le décrochage scolaire (2020), plan de lutte contre l’illettrisme (2023) –, environ 80 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification[2]. Ce chiffre, stable depuis une décennie[3], révèle la résistance de ce phénomène face aux politiques publiques.
Mais le problème dépasse largement les frontières françaises. L’Union européenne s’est fixé comme objectif de réduire le taux d’abandon scolaire précoce à moins de 10 % d’ici 2030, reconnaissant implicitement que le phénomène touche l’ensemble des systèmes éducatifs européens[4]. Cette dimension continentale interroge : s’agit-il d’un dysfonctionnement technique ou d’une inadéquation plus profonde entre la forme scolaire et les attentes contemporaines ?
L’analyse des motifs de décrochage révèle souvent un rejet de la forme scolaire elle-même : ennui, sentiment d’inutilité, inadéquation des méthodes pédagogiques, rigidité institutionnelle. Ces critiques ne portent pas sur tel ou tel aspect de l’école, mais sur son fonctionnement d’ensemble. Devant tant de résistances, peut-on encore croire que le problème réside uniquement dans l’adaptation des élèves à l’institution ?
L’instruction en famille : quand les parents reprennent la main
Parallèlement, l’instruction en famille (IEF) connaît un développement spectaculaire. Officiellement, environ 62 000 enfants étaient instruits à domicile en 2021-2022, soit une hausse de 70 % en cinq ans[5]. Mais ces chiffres sous-estiment probablement l’ampleur du phénomène, nombre de familles échappant aux radars administratifs.
Cette progression s’accélère malgré – ou à cause de – la législation restrictive adoptée en 2021. La loi « confortant le respect des principes de la République » soumet désormais l’IEF à autorisation préalable, révélant l’inquiétude des pouvoirs publics face à cette « concurrence »[6]. Paradoxalement, cette restriction semble avoir renforcé la détermination des familles concernées et alimenté leur défiance envers l’institution scolaire.
Les motifs invoqués par les familles déscolarisantes sont révélateurs : inadéquation des méthodes pédagogiques, rythmes scolaires inadaptés, climat scolaire dégradé, volonté de préserver l’autonomie éducative. Ces critiques ne visent pas des dysfonctionnements ponctuels, mais la logique même de la forme scolaire : uniformisation, standardisation, séparation entre savoirs scolaires et expérience vécue.
On peut s’interroger sur la représentativité sociologique de ce mouvement. L’IEF concerne-t-elle principalement des familles privilégiées ayant les moyens de se passer de l’école ou révèle-t-elle une aspiration plus large à diversifier l’offre éducative ? Les enquêtes sociologiques restent parcellaires, mais suggèrent une diversité croissante des profils familiaux[7].
L’essor des pédagogies alternatives : laboratoires ou niches élitistes ?
Simultanément, l’offre éducative alternative se diversifie. Écoles Montessori, établissements Steiner-Waldorf, écoles démocratiques, pédagogie Freinet : les alternatives à l’enseignement traditionnel se multiplient. Environ 1 500 établissements privés hors contrat accueillent aujourd’hui plus de 75 000 élèves, soit une progression de 30 % en cinq ans[8].
Cette expansion révèle une demande sociale forte pour d’autres modalités éducatives. Les familles qui font ces choix recherchent généralement plus d’individualisation, de respect du rythme de l’enfant, d’ouverture culturelle. Elles critiquent implicitement la standardisation de l’école publique et son incapacité à s’adapter à la diversité des élèves.
Toutefois, cette diversification soulève des questions cruciales. Ces innovations pédagogiques constituent-elles des laboratoires susceptibles d’inspirer l’école publique ou des niches privilégiées qui aggravent les inégalités ? Le développement d’un marché scolaire segmenté ne risque-t-il pas de fragmenter davantage la société française ? L’État peut-il maintenir l’objectif d’égalité républicaine tout en tolérant cette diversification ?
La crise de recrutement : quand l’institution ne trouve plus ses serviteurs
La crise de recrutement des enseignants constitue peut-être le signal le plus inquiétant. Aux concours 2023, près de 3 000 postes sont restés non pourvus dans le second degré, principalement en mathématiques et lettres[9]. Cette pénurie, inédite par son ampleur, touche désormais l’ensemble des disciplines et des niveaux.
Ce phénomène dépasse les frontières françaises. L’Allemagne manque de 40 000 enseignants, le Royaume-Uni fait face à une hémorragie sans précédent, les États-Unis peinent à recruter dans de nombreux États[10]. Cette dimension internationale suggère que la crise ne résulte pas seulement de politiques nationales défaillantes, mais d’une remise en cause plus profonde du métier enseignant.
Les causes immédiates sont connues : salaires insuffisants, conditions de travail dégradées, perte de prestige social, charge administrative croissante. Mais ces explications masquent peut-être un phénomène plus fondamental : l’inadéquation croissante entre la mission traditionnelle de l’enseignant et les attentes contemporaines. Comment motiver de futurs enseignants quand l’institution elle-même doute de ses méthodes et de ses finalités ?
Cette pénurie contraint déjà certains établissements à fermer des classes ou à recruter des non-titulaires peu qualifiés. Elle interroge la capacité du système éducatif à maintenir sa couverture territoriale et sa qualité pédagogique. À terme, elle pourrait accélérer la recherche d’alternatives à la forme scolaire traditionnelle.
La défiance institutionnelle : érosion de la confiance dans l’expertise pédagogique
Ces phénomènes s’inscrivent dans un contexte plus large d’érosion de la confiance institutionnelle. Les parents font moins confiance aux experts en éducation, questionnent davantage les méthodes pédagogiques, revendiquent leur expertise parentale face aux professionnels. Cette évolution s’observe dans la multiplication des polémiques sur les méthodes de lecture, les programmes scolaires, l’évaluation des élèves.
L’essor d’Internet et des réseaux sociaux amplifie cette tendance en démocratisant l’accès aux informations éducatives. Les parents peuvent désormais comparer les systèmes éducatifs internationaux, découvrir des pédagogies alternatives, échanger sur leurs expériences éducatives. Cette information plurielle relativise l’expertise institutionnelle et nourrit l’exigence de choix éducatifs. Mais le numérique a également facilité les échanges croisés entre les parents et les personnels des établissements. La communication à sens unique n’existe plus, et les enseignants se plaignent d’une ingérence facilitée par l’extension des applications du type PRONOTE[11].
Parallèlement, la recherche en sciences de l’éducation multiplie les remises en cause des pratiques traditionnelles. Les neurosciences questionnent certains postulats pédagogiques, la psychologie cognitive révèle l’inefficacité de certaines méthodes, la sociologie dénonce les inégalités produites par l’école. Ces critiques savantes, largement médiatisées, ébranlent la légitimité de l’institution scolaire.
Face à cette contestation multiforme, l’école ne peut plus invoquer son évidence historique. Elle doit désormais justifier ses choix pédagogiques, démontrer son efficacité, convaincre ses publics. Cette évolution marque la fin du monopole symbolique autant que pratique de l’institution scolaire.
Vers la fin du monopole éducatif républicain ?
Ces convergences dessinent-elles la fin programmée du monopole éducatif républicain ? Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, défensif, consiste à colmater les brèches : durcir les contrôles sur l’instruction en famille, réguler davantage les écoles privées hors contrat, multiplier les dispositifs de lutte contre le décrochage. Cette stratégie vise à restaurer l’hégémonie scolaire par diverses formes de contraintes, mais qui n’ont pas toujours l’effet escompté.
Le deuxième scénario, réformiste, propose d’adapter la forme scolaire aux attentes contemporaines : individualisation pédagogique, assouplissement des rythmes, ouverture aux pédagogies alternatives. Cette approche cherche à reconquérir l’adhésion en modernisant l’offre publique tout en préservant son unité.
Le troisième scénario, plus radical, assume la diversification du paysage éducatif. L’État conserverait un rôle de régulation et de garantie des objectifs fondamentaux (socle commun, laïcité, égalité des chances) tout en autorisant une pluralité de modalités éducatives. Cette évolution rapprocherait la France des modèles nordiques ou anglo-saxons.
Les enjeux démocratiques de la fragmentation éducative
Cette évolution soulève des questions démocratiques majeures. La diversification de l’offre éducative risque-t-elle d’aggraver les inégalités en réservant les innovations aux familles privilégiées ? Comment maintenir la cohésion sociale quand les enfants grandissent dans des univers éducatifs différents ? L’école commune reste-t-elle possible dans une société fragmentée ? Mais cette « école commune » qui aurait existé est un mythe. La séparation a toujours été une pratique organisée formellement et pratiquement.
Inversement, le maintien du monopole éducatif n’entrave-t-il pas l’innovation pédagogique et la prise en compte de la diversité des élèves ? L’uniformité républicaine ne masque-t-elle pas une reproduction des inégalités plus subtile, mais tout aussi efficace ? L’égalité formelle de l’offre scolaire garantit-elle l’égalité réelle des chances ?
Ces questions ne trouvent pas de réponses simples. Elles exigent un débat démocratique approfondi sur l’équilibre entre unité et diversité, égalité et liberté, innovation et cohésion sociale. Ce débat ne peut plus être différé tant les évolutions en cours transforment déjà le paysage éducatif français.
L’école du futur : adaptation ou éclatement ?
L’avenir de l’école française se jouera probablement dans sa capacité à concilier ces exigences contradictoires. Trois défis majeurs se dessinent. D’abord, comment reconquérir l’adhésion sans renoncer aux objectifs d’égalité républicaine ? Ensuite, comment innover pédagogiquement tout en préservant la cohérence du système ? Enfin, comment former les enseignants de demain dans un contexte d’incertitude sur les modalités éducatives futures ?
Ces défis supposent de repenser radicalement la gouvernance éducative. L’État peut-il encore prétendre définir unilatéralement les normes pédagogiques ? Ne faut-il pas associer davantage les acteurs de terrain – enseignants, parents, élèves – à l’élaboration des politiques éducatives ? Comment articuler autonomie locale et cohérence nationale ?
La crise contemporaine de l’école française révèle l’épuisement d’un modèle centenaire. Cette crise n’est pas seulement française, mais européenne, voire occidentale. Elle appelle des réponses créatives qui dépassent les clivages traditionnels entre public et privé, uniformité et diversité, tradition et innovation.
L’école de demain ne ressemblera probablement pas à celle d’hier (surtout à celle fantasmée). Reste à savoir si cette transformation s’opérera par adaptation progressive ou par éclatement brutal. La capacité du système éducatif français à évoluer sans se dénaturer constitue l’enjeu majeur des décennies à venir. Sommes-nous prêts à réinventer l’école plutôt qu’à la subir ? N’hésitez pas à commenter !
Bernard Desclaux
Les posts de cette série
Les quatre chemins de l’école française https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/01/les-quatre-chemins-de-lecole-francaise/
La machine à trier au nom du mérite https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/04/la-machine-a-trier-au-nom-du-merite/
L’orientation entre deux mondes : tenir l’ancien ou bâtir le nouveau ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/08/lorientation-entre-deux-mondes-tenir-lancien-ou-batir-le-nouveau/
L’orientation entre égoïsme et bien commun : quel arbitrage pour demain ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/10/14/lorientation-entre-egoisme-et-bien-commun/
Quand l’école perd ses publics : monopole en miettes ou diversification salutaire ?
Notes
[1] Vincent, G., Lahire, B., Thin, D. (1994). L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Presses universitaires de Lyon.
[2] Ministère de l’Éducation nationale (2023). Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche. https://www.education.gouv.fr/reperes-et-references-statistiques-2023-378608
[3] Ils étaient 140 000 jeunes en 2014 au moment du lancement du plan interministériel de lutte contre le décrochage scolaire. Gouvernement. (21 novembre 2014, modifié le 23 février 2022). Décrochage scolaire : « donner aux jeunes une nouvelle chance de se former ». https://www.info.gouv.fr/actualite/decrochage-scolaire-donner-aux-jeunes-une-nouvelle-chance-de-se-former
[4] Bernard, P.-Y. (2021). La lutte contre le décrochage scolaire en Europe : une politique de la formation professionnelle. Éducation et Sociétés,/2 n° 46. La formation professionnelle : parent pauvre de la sociologie de l’éducation ? P. 95 à 109. https://shs.cairn.info/revue-education-et-societes-2021-2-page-95?lang=fr&tab=texte-integral
[5] Bongrand, P. (dir.), (2025). L’instruction en famille en France. Profils, mobiles et pratiques au tournant des années 2020. Presses universitaires de Rennes, coll. « Essais », 875 p.
[6] Décret n° 2022-182 du 15 février 2022 relatif aux modalités de délivrance de l’autorisation d’instruction dans la famille. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000045174568
[7] Bongrand, P. et Glasman, D. (2018) Instruction(s) en famille. Explorations sociologiques d’un phénomène émergent. Revue française de pédagogie [En ligne], 205 | 2018, mis en ligne le 30 décembre 2018, consulté le 27 septembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/rfp/8581 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rfp.8581
Bongrand. P. (2021). L’instruction en famille au risque de la connaissance – et réciproquement. CNRS, La Lettre de l’InSHS, n° 72. https://www.inshs.cnrs.fr/sites/institut_inshs/files/download-file/lettre_infoINSHS_72.pdf .
[8] Merle, P. (2025). L’enseignement privé. Repères. La Découverte
[9] Ministère de l’Éducation nationale (2023). Bilan des concours de recrutement d’enseignants du second degré public, session 2023. https://www.education.gouv.fr/resultats-des-concours-enseignants-de-la-session-2023-378722
[10] ] OCDE (2023). Regards sur l’éducation 2023, indicateurs sur la profession enseignante. https://www.oecd.org/fr/publications/regards-sur-l-education-2023_ffc3e63b-fr.html
[11] ANCT, Société numérique. (02 septembre 2025). [Dossier] Comment le numérique transforme-t-il la relation école-famille ? https://labo.societenumerique.gouv.fr/fr/articles/dossier-comment-le-num%C3%A9rique-transforme-t-il-la-relation-%C3%A9cole-famille/