Les ambitions de Régions de France

Les régions ont présenté en novembre 2025 leur grande ambition : reprendre la compétence orientation et créer des Maisons de l’Orientation à l’échelle des bassins de vie. C’est une demande de clarification apparemment simple : que chacun sache qui fait quoi. Mais cette clarification renforce précisément ce qu’elle prétend combattre — l’invisibilité du tri social. Une bonne occasion d’examiner pourquoi.

Cette série sera composée de cinq posts dont celui-ci.

Le constat : des régions qui cherchent à clarifier

La réunion de SOPRO à La Rochelle (12-13 novembre 2025) a cristallisé une demande depuis longtemps formulée par les régions[1]. Leur argument est limpide : le système d’orientation français souffre d’un morcellement chronique. Depuis la loi de 2018, les régions gèrent l’information, les professeurs le conseil pédagogique, l’État (via Affelnet) l’affectation.

Les régions proposent donc une solution : je reprends l’information et le conseil — en créant notamment les « Maisons de l’Orientation », un guichet unique rassemblant divers acteurs dispersés[2]. L’État garde l’affectation via Affelnet. Ainsi, tout s’éclaircit. Avec des responsabilités lisibles le service public se trouvera amélioré.

C’est rationnel, c’est administratif, c’est responsable, c’est un partage de compétences cohérent.

Sauf qu’en lisant les documents des régions avec attention, on remarque une absence révélatrice[2]. Entre « information/conseil » d’un côté et « affectation » de l’autre, il existe un troisième moment, que les documents des régions n’évoquent jamais clairement : la décision d’orientation elle-même. Celle du conseil de classe. Celle qui dit « tu peux/dois aller en général ou tu iras en professionnel ».

Curieusement, ce moment n’est inscrit nulle part. Il reste en suspens, flottant, non attribué. Et c’est précisément là que réside le problème.

Mais ce flou est visible et se matérialise (à l’insu de son plein gré) dans le titre du document publié sur le site de Région de France[3]. Nous assistons, peut-être, à la naissance d’un nouveau concept : l’oriention !

Le paradoxe : la clarté qui occulte davantage

Face au constat du morcellement, on pourrait penser que la clarification régionale l’atténue. Ce serait une erreur d’analyse. En effet, quand les régions disent « nous informerons mieux et ferons mieux le conseil, et l’État gérera l’affectation », elles créent, sans le dire, une illusion de transparence. Car qui décide alors de l’orientation ? Qui décide vraiment ?

Il faut remarquer d’emblée que ce partage des compétences repose sur une hypothèse implicite : que le « bon conseil » suffira à transformer les résultats. Si on informe mieux les familles, si on les accompagne mieux, alors les jeunes pourront « choisir » librement, et l’affectation suivra naturellement. C’est la théorie du service public amélioré.

Mais cette théorie occulte une réalité que la recherche a documentée longtemps. Les jeunes ne « choisissent » pas en fonction de l’information reçue. Ils choisissent, le plus souvent selon leur perception de ce qu’on leur permet de faire, selon ce qu’ils se sentent autorisés à viser, selon le capital culturel de leur famille, selon les verdicts antérieurs que l’école a posés sur eux. Le conseil, même excellent, ne change pas ces déterminismes. Il les polit, au mieux.

Mais en divisant ainsi les responsabilités, on crée surtout une confusion sur qui décide vraiment du tri.

Prenons un exemple concret. Un jeune de famille populaire, bien conseillé par une Maison de l’Orientation, envisage la seconde générale. C’est déjà un progrès : il s’y sent autorisé. Mais son conseil de classe, examinant ses notes et ses « appréciations », décide une orientation en voie professionnelle. « Pas le niveau » sera le mot utilisé.

Qui décide ? Les régions diront : ce n’est pas notre responsabilité, le conseil de classe est l’affaire pédagogique de l’établissement. L’État, via l’académie, dira : c’est pédagogique, c’est l’établissement. L’établissement dira : c’est le conseil de classe qui a délibéré. Le conseil de classe dira : c’est sur la base de l’évaluation scolaire et donc surtout sur le dos de l’élève. L’évaluation rend responsable l’élève.

Personne n’a vraiment pris la décision. Tout le monde l’a prise. Et c’est là que gît l’occultation : en clarifiant qui fait l’information et le conseil et qui fait l’affectation, on rend invisible qui fait la vraie décision du tri.

L’enjeu occulté : la décision d’orientation disparaît

Il est frappant qu’aucun document régional ne parle de la « décision d’orientation » en tant que telle[4]. On parle de « service public d’orientation », de « guichet unique », d’accompagnement, de conseil. Mais on n’évoque jamais le moment institutionnel où l’école dit à un adolescent : « tu ne peux pas aller là-bas, tu iras là plutôt ».

Or ce moment existe. Il existe depuis longtemps. C’est le conseil de classe d’orientation. Et il est l’un des mécanismes les plus puissants de production des inégalités scolaires en France.

Pourquoi ? Parce qu’il prétend être pédagogique — mesurer les « capacités » de l’élève — alors qu’il est massivement social. Les enfants d’ouvriers vont en professionnel. Pas parce qu’on les informe mal, mais parce que le conseil de classe s’appuie sur des notes produites dans un système qui valorise certaines formes de capital culturel. Dès lors on peut s’interroger : cette répartition est-elle juste ?

En acceptant implicitement que le conseil de classe relève de la pédagogie et non de la politique d’orientation, les régions laissent intacts les véritables mécanismes du tri social. Elles amélioreront l’amont (information, conseil). Elles ne remettent en question aucun des critères de sélection du conseil de classe.

Mieux : en prenant la responsabilité du « service d’orientation », elles deviennent responsables de la « non-information » ou du « mauvais accompagnement » si un jeune se retrouve en professionnel. Tandis que le tri réel — ce qu’on fait de chaque jeune — reste une « décision pédagogique » de l’établissement, donc de l’État.

C’est un partage des responsabilités qui, sans le dire, préserve l’arrangement actuel : les régions gèrent la satisfaction des usagers (de meilleures Maisons, de meilleurs conseils), l’État gère le tri réel (le qui va où).

Devant tant de clarté administrative qui renforce l’occultation du tri, que faire ? Il faudrait poser des questions que personne ne pose : sur quels critères exacts délibère un conseil de classe ? Qui garantit l’équité de cette décision ? Comment empêcher qu’elle ne reproduise les inégalités sociales ? Faut-il maintenir une orientation aussi précoce (fin de troisième) ? Ces questions relèvent de la politique, pas de la pédagogie. Elles devraient figurer au cœur de la clarification des compétences. Elles en sont absentes.

Conclusion

Les régions demandent une clarification. C’est un acte rationnel. Elles veulent mieux servir les citoyens. C’est admirable. Mais en clarifiant les territoires administratifs sans interroger les procédures de décision elles-mêmes, elles risquent de renforcer le système qu’elles critiquent.

Car le vrai morcellement n’est pas administratif. Il est procédural. Il réside dans l’absence de clarté — non budgétaire, mais démocratique — sur comment et pourquoi on trie les élèves. Et ce qui était invisible avant (qui décide ?) risque de rester invisible après : chacun aura clarifié son bout, le tri social pourra continuer.

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

Notes

[1] Régions de France. (12 novembre 2025). Les Régions précisent leur ambition pour l’orientation. Communiqué de presse. Paris. https://regions-france.org/communique-de-presse-orientation-les-regions-tracent-la-voie-dune-nouvelle-ambition/

[2] Ces Maisons de l’orientation ressembleraient des acteurs actuellement dépendant ou soutenus par les régions, mais aussi des personnels de l’Etat comme des PsyEn. Cette intention sera traitée dans un autre post. Elle signale une méconnaissance des évolutions fondamentales des fonctions des PsyEn.

[3] La présentation de la “Politique des Régions en faveur de l’orientation (en 2025)” en cliquant ICI.

[4] Une remarque ironique en passant. La seule évocation du « qui décide » figure dans la mention des « psychologues de l’Éducation nationale (psyEN) » dont il faut « décider du positionnement entre les champs de la santé et de l’orientation ». Mais même là, le cœur de la décision — le tri dans le conseil de classe — n’est pas nommé.

 

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This entry was posted on samedi, décembre 6th, 2025 at 11:21 and is filed under Orientation. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “Les ambitions de Régions de France”

  1. Jean-Pierre VERAN Says:

    Il est utile de mettre en lumière l’invisibilisation de la « décision d’orientation » qui appartient, sur avis du conseil de classe, au principal du collège.
    Apparemment, tous les élèves sont équitablement orientés, puisque la décision repose sur ce qu’ils ont fait des enseignements qui leur ont été dispensés.
    Mais quand on observe les résultats de ce processus apparemment équitable, on observe une surreprésentation des élèves issus de milieux populaires en voie professionnelle et une surreprésentation des élèves issus d’autres milieux en voie générale.
    On ne saurait en tenir pour responsables les acteurs du conseil de classe et les principaux de collège.
    L’origine de cela tient dans l’incohérence actuelle du collège. Destiné à préparer ses élèves à une culture commune qui permette d’envisager comme suite logique du parcours de formation la voie professionnelle, technologique et générale, il ne les forme en fait qu’à la voie générale, car les enseignements qui y sont dispensés sont ceux du lycée général. Et cela est quasi obligatoire puisque les professeurs recrutés pour y enseigner sont exclusivement des professeurs de lycée général, les professeurs de lycée professionnel ne pouvant enseigner ailleurs que dans les LP. Par conséquent, ceux qui sont orientés en voie générale le sont sur la base d’une insuffisance en enseignement général et non sur la base d’une réussite dans des savoirs préparant à la voie professionnelle.
    Pour remettre le collège à l’endroit, il faudrait donc :
    1/ qu’y enseignent des professeurs ayant une culture professionnelle riche de savoirs généraux, technologiques et professionnels
    2/ qu’y soient donc enseignés des savoirs ouvrant équitablement vers les voies professionnelle, technologique et générale
    3/ que le palier d’orientation soit déplacé de la 3e à la seconde, ce qui permettrait une formation commune jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire (16 ans), couronnée par la validation de la maîtrise du socle commun de culture commune, et éviterait aux professeurs de collège d’être obsédés par le tri à faire entre les élèves avant la fin de la 3e.
    On pourrait même envisager que, comme dans d’autres pays tels que l’Italie, le choix de l’orientation revienne à l’élève et à sa famille, dûment conseillés, et non à l’Etat représenté par le chef d’établissement.

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