La mutation silencieuse des PsyEN

Deuxième post de la série à propos de la réclamation de Régions de France.

La composition des Maisons de l’Orientation, envisagées par Régions de France réunirait dans un guichet unique divers personnels sur des fonctions d’information et d’orientation (conseil). Les CIO et les PsyEn sont réclamés par les régions pour y participer. Mais que font réellement les PsyEN ? Ce qu’ils font a profondément changé depuis 2017, sans que personne ne le dise explicitement.

Le constat : les régions demandent les PsyEN, mais lesquels ?

Quand les régions déclarent vouloir intégrer les PsyEN dans les Maisons de l’Orientation, elles pensent récupérer des « conseillers d’orientation »[1]. C’est logique historiquement. Avant 2017, les PsyEN faisaient du conseil en orientation. Les professeurs principaux, depuis leur création en 1959, partageaient, avec les conseillers, cette fonction avec des responsabilités relativement claires.

En 2017, le ministère en créant un nouveau corps, celui de PsyEn affirme le caractère pleinement psychologique de leur activité. Mais entre 2017 et 2025, quelque chose a changé, silencieusement, sans circulaire explicite, sans énoncé officiel de réorientation de la profession, et sur le terrain, les PsyEN ne font plus tout à fait ce qu’ils faisaient avant.

Le Ministère lui-même semble s’interroger, et en septembre 2024, il a lancé une mission de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche[2]. Il s’agit de clarifier « le rôle et le positionnement des psychologues de l’éducation nationale (PsyEN), des inspecteurs de l’éducation nationale chargés de l’information et de l’orientation (IEN-IO), et l’organisation des centres d’information et d’orientation (CIO) ». Le calendrier est daté et resserré : septembre 2025 – février 2026.

Quelle est la demande du ministère ?

« Les missions des services de l’orientation seront abordées selon quatre grands domaines, en distinguant celles qui relèvent exclusivement de l’État :

  • La politique d’orientation et les procédures d’orientation et d’affectation ;
  • La dimension éducative et pédagogique de l’accompagnement à l’orientation des élèves;

de celles qui sont partagées avec la Région au titre d’une compétence de coordination :

  • L’information sur les métiers et les formations ;
  • La prévention et la lutte contre le décrochage scolaire.»

Les missions à observer sont donc circonscrites au domaine de l’orientation scolaire et professionnelle et qui semble partagé-partageable avec la Région. Est-ce une interrogation stratégique ou naïve ?

Cette mission elle-même reproduit l’occultation. Non seulement elle propose une grille de catégorisation qui ne nomme pas clairement ce que font les PsyEn réellement, mais cette grille elle-même est imposée dans la lettre de mission du Ministère. Est-ce volontairement ou par méconnaissance ? Difficile à dire, mais c’est curieux que le Ministère commande une clarification tout en restreignant le périmètre de ce qui doit l’être.

La mutation : deux pratiques psychologiques au lieu d’une

Bien sûr cette activité d’orientation scolaire et professionnelle se poursuit. Régulièrement les PsyEn sont invités à l’accompagnement des lycéens pour Parcoursup. Elle est également scénarisée à l’occasion des manifestations publiques telles que les Salons et autres Nuits consacrées à l’orientation, organisées par les collectivités territoriales. Les PsyEn y font œuvre de conseillers d’orientation, et pas seulement œuvre.

Un exemple avec Le Parisien Etudiant qui propose une page : Conseiller d’orientation (PsyEN) – Fiche métier[3]

Non seulement la situation d’entretien est située dans un Salon consacré à l’orientation, mais on admirera la confusion dans la dénomination de cet interlocuteur professionnel !

En fait, depuis 2017, les PsyEn se trouvent engagés dans deux types d’activités qui les occupent de plus en plus, et toutes deux parfaitement légitimes pour un psychologue.

D’abord, l’évaluation psychologique pour les dispositifs. Depuis une quinzaine d’années, l’Etat a développé un arsenal de dispositifs pour traiter les « élèves en difficultés » : MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), PAP (plan d’accompagnement personnalisé), PPRE (programme personnalisé de réussite éducative), dossiers de reconnaissance de troubles (dyslexie, dyscalculie, TDA/H, etc.), scolarisation des élèves allophones nouvellement arrivés (EANA), les plateformes pour les décrocheurs, et j’en oublie sans doute.

Tous ces dispositifs demandent une évaluation. Et qui peut évaluer si ce n’est les PsyEn. Ils font du testing psychologique, ils contribuent à l’élaboration des dossiers, ils posent des diagnostics. C’est une pratique qui s’est développée progressivement, mais systématiquement. Aujourd’hui, c’est une part importante de leur temps, organisée localement par les académies,  les établissements, les préfets. Ainsi, une organisation administrative s’est mise en place et qui fonctionne nécessairement avec l’apport des PsyEn.

Ensuite, le soutien psychologique aux élèves. Le mal-être s’est aggravé dans les établissements. Crise sanitaire, précarité, anxiété généralisée, y compris l’écoanxiété ; les raisons sont nombreuses. Résultat : les demandes de soutien psychologique, adressées aux PsyEn augmentent, par des élèves qui ne vont pas bien, qui ont besoin de parler, qui souffrent. Et ces demandes des élèves eux-mêmes, adressées au PsyEn, viennent aussi, des établissements et des parents.

Ces deux pratiques — l’évaluation et le soutien — satisfont également les PsyEn eux-mêmes. Parce qu’elles les installent en tant que psychologues de plein droit, pas seulement comme  « conseillers en orientation ». C’est une professionnalisation reconnue, une légitimité accrue et un statut renforcé dans l’établissement.

Le silence du Ministère : une mutation acceptée, pas énoncée

Ce qui est remarquable, c’est que le Ministère ne clarifie pas officiellement ce changement. Les textes ministériels continuent de parler de « dimension éducative et pédagogique de l’accompagnement à l’orientation ». La grille ministérielle adressée à l’IGESR distingue « L’information sur les métiers et les formations » (partagée dans les faits avec les régions) et « La dimension éducative et pédagogique de l’accompagnement à l’orientation des élèves » (exclusive à l’État). Mais cette dernière catégorie ne nomme pas l’évaluation pour dispositifs ni le soutien psychologique, les deux pratiques réelles qui occupent les PsyEn. Ainsi le ministère fait comme si rien n’avait changé, comme si les PsyEn faisaient toujours du conseil en orientation.

Mais sur le terrain, c’est autre chose. Et le Ministère le sait. Sinon, pourquoi commanderait-il une mission de clarification ? Pourquoi dire « il faut définir le positionnement des PsyEn » si le positionnement était clair ?

Sauf que cette mission elle-même reproduit l’occultation. Elle propose une grille de catégorisation qui ne nomme pas clairement ce que font les PsyEn réellement : l’évaluation psychologique pour le tri institutionnel (via les dispositifs), et le soutien psychologique pour la gestion du mal-être.

Il faut remarquer d’emblée que ce silence du Ministère n’est pas un accident. Il est fonctionnel.

Pourquoi ? Parce que cette mutation « bottom-up » convient à tout le monde, sauf aux régions qui ne la voient pas. Elle convient au Ministère, qui gagne une fonction de tri institutionnalisée (l’évaluation pour les dispositifs). Elle convient aux établissements, qui gagnent en soutien psychologique réel pour gérer la détresse. Elle convient aux PsyEn, qui gagnent en légitimité professionnelle. Et elle convient au système dans son ensemble, parce qu’elle s’est construite sans conflit, sans décision explicite, sans débat.

C’est presque parfait. Sauf que personne ne peut le dire clairement. Parce que le dire signifierait admettre quelque chose de troublant : le Ministère garde les PsyEn parce qu’ils font du tri, pas du conseil, du soutien psychologique, pas de l’accompagnement à l’orientation.

Il y a pourtant des niches où il semble reconnaître pleinement ce changement. Il faut lire en détail cette offre d’emploi[4]. Il n’y est nulle part fait mention de conseil d’orientation. A remarquer également que le poste est directement rattaché à l’établissement et non à un CIO.

Les régions se méprennent sur ce qu’elles demandent

Dans la logique du partage envisagé par les régions, il est normal qu’elles réclament les PsyEn qui continuent de pratiquer l’entretien d’information et d’orientation (dans les Salons). Ainsi, elles pensent ajouter des conseillers en orientation à leurs Maison de l’orientation, de vrais professionnels qui aideront les jeunes à se projeter, à choisir.

Mais derrière cette façade professionnelle, publique, une autre professionnalité s’est développée et dont l’Etat semble avoir besoin. En 2003, cet Etat cherchait à transmettre ses conseillers d’orientation-psychologues aux régions, ce qui a échoué, notamment par la mobilisation des enseignants qui ne voulaient pas se trouver responsable de la mission du conseil d’orientation. En 2025, ce sont les régions qui réclament les psychologues de l’Education nationale EDO. Pas certain que l’Etat accepte de les perdre.

Cette méconnaissance n’est pas accidentelle. Elle est produite par le silence du Ministère. Si le Ministère disait clairement « nos PsyEn font principalement de l’évaluation psychologique et du soutien, pas du conseil en orientation », les régions entendraient quelque chose de très différent de ce qu’elles imaginent.

Mais le Ministère ne peut pas le dire. Parce que dire cela signifierait reconnaître que la « dimension éducative et pédagogique de l’orientation », que l’État prétend garder, s’est largement déportée vers une autre fonction : le tri via l’évaluation. Et que personne ne peut vraiment nommer sans déranger tout le monde. Ce tri, à différencier de celui opéré par les procédures d’orientation, s’est particulièrement développé avec la multiplication des dispositifs.

Conclusion

Le paradoxe de 2025 inverse celui de 2003. Alors que l’État cherchait à se débarrasser des PsyEn en les proposant aux régions, ce sont maintenant les régions qui les réclament. Mais le silence du Ministère suggère qu’il hésite. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps, ces PsyEn sont devenus indispensables pour deux fonctions que l’État veut absolument garder : le tri institutionnalisé via l’évaluation, et le soutien psychologique face au mal-être généralisé dans les établissements.

Ce ne sont plus des conseillers en orientation que l’État conserve. Ce sont des psychologues d’évaluation et de soutien, des professionnels dont la légitimité s’est renforcée, dont l’utilité s’est avérée, et dont l’État découvre, ou découvrira, qu’il ne peut pas s’en passer.

Le silence du Ministère sur cette mutation a fonctionné jusqu’ici. Mais une demande formelle des régions change la situation. L’État ne pourra plus rester muet. Il devra clarifier, justifier, refuser ou accepter. Et c’est peut-être là que la véritable clarification commence. Non pas celle que les régions attendent, mais celle que le Ministère aura du mal à formuler, sans nommer ce qu’il a silencieusement transformé.

N’hésitez pas à commenter !

Bernard Desclaux

Notes

[1] Régions de France. (13 novembre 2025). Les Régions précisent leur ambition pour l’orientation. Communiqué de presse. https://regions-france.org/communique-de-presse-orientation-les-regions-tracent-la-voie-dune-nouvelle-ambition/

[2] Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche. (4 septembre 2024). Programme de travail annuel pour l’année scolaire et universitaire 2025-2026. La mission sur « le rôle et le positionnement des PsyEN » est prévue septembre 2025 – février 2026. https://www.education.gouv.fr/bo/2025/Hebdo33/MENI2524231X .

[3] Conseiller d’orientation (PsyEN) – Fiche métier : https://www.leparisien.fr/etudiant/orientation/guide-metiers/metier-conseiller-d-orientation/

[4] Psychologue vacataire de l’Education Nationale – EREA Raphael Elizé, Changé (72). https://choisirleservicepublic.gouv.fr/offre-emploi/psychologue-vacataire-de-l-education-nationale—erea-raphael-elize-change-72-reference-MENJ-17-2025-24782/

 

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This entry was posted on mercredi, décembre 10th, 2025 at 19:21 and is filed under Non classé. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

One Response to “La mutation silencieuse des PsyEN”

  1. Jean Le Duff Says:

    Ce que vous observé dans le champ de l’éducation Nationale pour le domaine de l’Orientation n’est que l’illustration particulière d’un phénomène bien plus général.

    Sans le percevoir, par de simples manipulations pratiquées dans le climat général de ce qu’il est convenu de nommer « dématérialisation » la commande centrale « dictatoriale » réduit les personnes à l’état d’objet et les canalise pour les soumettre à un États administré pour permettre l’accroissement des profits capitalistes. Il n’a même pas été nécessaire pour cela de modifier la constitution. CETTE TECHNOLOGIE, PAR ESCENCE BLOQUE TOUTE PAROLE REMONTANTE. Nous sommes dans le déni de la démocratie.

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