La note : trois questions politiques jamais posées

Dixième et dernier post d’une série sur la notation dans le système scolaire français

Au cours de cette série, nous avons reconstitué l’histoire de la note : invention (1852), glissement silencieux vers le tri (fin XIXe), accélération des années 1960, point de basculement en 1985, et finalement normalisation algorithmique. Mais cette histoire nous en cache une autre : celle des questions politiques qui auraient dû être posées et qui ne l’ont jamais été[1].

Première question : l’école certifie-t-elle ou trie-t-elle ?

Pendant longtemps, les deux fonctions ont coexisté dans une sorte de silence prudent. Officiellement, l’école certifie : elle atteste que l’élève a acquis telle connaissance, telle compétence, en lui remettant un diplôme. Officieusement, elle trie : elle classe les élèves, en oriente certains vers une filière plutôt qu’une autre, en ferme l’accès à d’autres.

Ce qui est remarquable, c’est que personne n’a jamais vraiment posé la question ouvertement. Les textes officiels continuent de parler de certification, d’égalité des chances, de « permettre à chaque élève de trouver sa voie ». Aucun ministre, aucun texte législatif n’a jamais dit clairement : « Nous organisons l’école pour trier les élèves et les distribuer inégalement dans des filières différentes, selon leur performance mesurée par la note. »

Pourtant, la massification des années 1980 rend cette question inévitable. Si on veut faire réussir 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat (objectif Chevènement 1985), on ne peut pas leur délivrer un diplôme de même valeur à tous. L’enseignement supérieur et le marché du travail n’ont pas la capacité d’accueillir indistinctement 80 % d’une génération : les places dans les filières prestigieuses restent limitées, les débouchés inégalement répartis. Il faut donc continuer à différencier, à classer, à hiérarchiser — mais désormais à l’intérieur même de la réussite. On doit créer des filières, des niveaux, des sélections. On doit trier. Le baccalauréat se fragmente alors en plusieurs diplômes de valeur inégale — général, technologique, professionnel — qui permettent de dire à la fois que ’80 % ont réussi’ et que tous n’ont pas réussi la même chose. La certification devient un mensonge pieux : le vocabulaire de l’égalité des chances recouvre une mécanique de distribution inégale, dont la note est l’instrument.

À partir de ce moment, la certification devient un mensonge pieux. Officiellement, on continue de dire que chacun est certifié selon son niveau. En réalité, on sait très bien que les places sont limitées, que les formations demandées sont plus nombreuses que les places offertes, qu’il faut refuser du monde. La note ne certifie donc pas seulement : elle justifie le refus. Elle permet de dire à un élève : « Vous n’avez pas la note suffisante, donc nous ne pouvons pas vous accepter. » C’est une décision administrative présentée comme une conséquence de chiffres.

Question politique qui n’a jamais été débattue : acceptons-nous que l’école serve principalement à trier ? Et si oui, sommes-nous prêts à le dire, plutôt que de continuer à parler de certification et d’égalité des chances[2] ?

Deuxième question : qui décide, et selon quels critères ?

La note a d’abord été un instrument entre les mains des enseignants. Pendant longtemps, la décision d’orientation ou de passage relevait d’un jugement humain, porté par un collectif (le conseil de classe, la réunion des enseignants) qui avait une responsabilité directe, même si elle n’était jamais très bien définie.

Avec le développement du contrôle continu et des procédures d’affectation, ce pouvoir s’est progressivement formalisé, standardisé, technicisé. Les barèmes ont d’abord été discutés localement (dans les établissements, les académies). Puis ils ont été incorporés dans des logiciels d’affectation (années 1980-1990). Puis, avec Parcoursup, le tri s’est décentralisé, mais aussi automatisé : chaque formation peut maintenant définir ses propres critères de classement, appliqués par un algorithme[3].

Ce qui s’est perdu dans ce processus, c’est la transparence et la responsabilité directe. Jadis, un chef d’établissement en conseil de classe prenait une décision pour un élève, et cet enfant et sa famille pouvaient interpeller cet homme, lui demander d’expliquer son jugement, le contester. Maintenant, qu’est-ce qu’on peut contester ? Un algorithme ? Un barème défini par une formation lointaine ? C’est diffus, insaisissable, irresponsable.

Mais il y a pire : les critères eux-mêmes ne sont jamais vraiment débattus. Pourquoi telle discipline a-t-elle un coefficient deux fois plus élevé que telle autre ? Qui l’a décidé ? Sur la base de quels principes ? En France, ces décisions relèvent de la « liberté pédagogique » ou des traditions disciplinaires. Mais elles ont des conséquences massives : elles décident qui peut accéder à telle formation, qui sera orienté ailleurs, qui aura des opportunités.

Question politique qui n’a jamais été vraiment débattue : quels critères légitimes, démocratiquement définis, devraient guider le tri et l’orientation ? Qui doit décider, et à quel niveau (national, académique, établissement) ? Sommes-nous prêts à débattre publiquement des coefficients, des barèmes, des algorithmes ? Ou préférons-nous maintenir l’illusion que ce sont des questions techniques, pas politiques[4] ?

Troisième question : la note peut-elle avoir deux maîtres ?

C’est peut-être la question la plus profonde. La note fonctionne actuellement dans un état de tension permanente : elle doit être à la fois un outil pédagogique (dire à l’élève où il en est, où il progresse, ce qu’il doit améliorer) et un outil décisionnel (servir à orienter, sélectionner, trier).

Ces deux fonctions sont en partie contradictoires. Une note pédagogique doit être nuancée, contextuelle, formative. Elle doit encourager, identifier des progrès, montrer comment progresser. Une note décisionnelle doit être standardisée, comparable, tranquille. Elle doit permettre de classer, de comparer, de décider rapidement.

En pratique, les enseignants sont pris dans une double contrainte : être pédagogiquement justes ET produire des notes qui alimentent les dispositifs décisionnels de l’institution. Il n’existe pas de « pensée unique » — chacun bricole sa propre manière de gérer cette tension, cherche son équilibre. Mais indépendamment de ces intentions multiples, le résultat objectif reste le même : la note fonctionne toujours, inévitablement, comme dispositif décisionnel.

Et du côté des élèves, la note structure entièrement le rapport au temps scolaire : on n’apprend que ce qui sera noté, on ne s’investit que dans ce qui « compte » pour l’orientation. Les enseignants le savent bien : une activité non notée, un enseignement qui n’apparaît pas aux examens, perd immédiatement sa valeur aux yeux des élèves. Les syndicats d’enseignants l’ont dit, lors de réformes récentes : « Une matière qui ne sera pas évaluée à l’examen n’aura plus de valeur et sera difficilement enseignable. »[5]

Ce qui est pervers, c’est que ce système fonctionne. Il fonctionne parce que personne n’a jamais vraiment combattu cet état de fait, parce que les deux maîtres (pédagogie et décision) trouvent généralement leur compte dans cette coexistence. Mais personne ne demande si c’est ce qu’on veut vraiment pour l’école.

Question politique qui n’a jamais été vraiment débattue : sommes-nous prêts à séparer les deux fonctions ? C’est-à-dire : avoir des évaluations strictement pédagogiques (qui ne serviraient qu’à aider l’élève à apprendre) et des procédures de décision/orientation complètement séparées (qui s’appuieraient sur d’autres critères) ? Ou acceptons-nous de maintenir la note dans cette double fonction, en sachant qu’elle ne peut pas être vraiment fidèle à l’une ni à l’autre[6] ?

Pourquoi ces questions n’ont-elles jamais été posées ?

C’est une question métapolitique : pourquoi, pendant plus d’un siècle, le basculement silencieux de la certification au tri s’est-il opéré sans qu’on le débatte publiquement ?

Une première réponse : parce que c’était commode pour tout le monde. Pour l’institution, avoir une note qui serve à la fois à certifier et à trier, c’est parfait : on obtient la légitimité de la certification (« on évalue, on mesure, c’est juste ») tout en accomplissant le tri (« il y a des places limitées, la note détermine qui rentre »). Pour les enseignants, avoir une note « souveraine » (« c’est moi qui décide, selon ma compétence professionnelle ») tout en l’inscrivant dans un processus institutionnel (« mais la note sert aussi à l’orientation, c’est nécessaire »), c’est un équilibre fragile, mais acceptable. Pour les familles, la note était longtemps présentée comme un outil de mesure et de justice, pas comme un instrument de tri.

Une deuxième réponse : parce que poser la question aurait obligé à être honnête sur les fondamentaux du système. Dire « l’école trie » aurait forcé à débattre de la justice de cette sélection, des critères, de l’égalité des chances, de la reproduction des inégalités sociales. Dire « la note ne peut pas être pédagogique et décisionnelle à la fois » aurait forcé à choisir. Ces débats auraient pu remettre en question les équilibres établis.

Une troisième réponse : parce que les acteurs qui auraient pu les poser (les syndicats, les mouvements pédagogiques, les responsables politiques) avaient eux-mêmes intérêt au maintien du statu quo. Les syndicats défendaient les enseignants contre les tentatives de normalisation (comme la docimologie de Piéron) ; mais ils défendaient aussi l’existence de la note comme marqueur d’autonomie professionnelle. Les mouvements pédagogiques critiquaient la notation, mais ils étaient minoritaires et marginalisés. Les politiques, eux, ont trouvé commode de laisser le système fonctionner sans trop le regarder.

Le résultat : un accord tacite de silence. Tout le monde savait que ça se jouait là (les notes, l’orientation, les parcours scolaires), tout le monde savait que c’était un système de tri déguisé en certification. Mais personne ne le disait à voix haute. C’est seulement récemment, avec la visibilité accrue des algorithmes (Parcoursup), que des critiques plus fortes se sont fait entendre[7].

Les trois fonctions entrecroisées : une machine sans conducteur

Pour terminer, revenons sur la structure réelle du système : ce qui le rend si robuste, c’est que la note fonctionne actuellement à trois niveaux, entrecroisés et se renforçant mutuellement.

D’abord, certification : la note atteste un niveau, elle est inscrite sur un bulletin, elle contribue à l’obtention d’un diplôme. C’est le rôle déclaré, officiel, celui qu’on enseigne aux enseignants en formation.

Deuxièmement, tri et orientation : la note sert à classer, à hiérarchiser, à décider qui ira où. C’est le rôle implicite, celui qui s’est développé progressivement et qui fonctionne maintenant à grande échelle.

Troisièmement, gouvernement de la classe : la note sert à tenir la classe, à établir une discipline, à montrer « qui commande ». Quand un enseignant dit « c’est noté », cela change complètement l’enjeu pédagogique : l’activité devient une épreuve, une sanction, une note qui « compte ». C’est un outil de pouvoir.

Ces trois fonctions se renforcent mutuellement. Parce qu’une note sert à trier, elle devient précieuse à noter (fonction de gouvernement). Parce qu’une note gouverne la classe, elle accentue sa fonction d’orientation : les enseignants ajustent leurs notes en pensant aux conséquences pour l’orientation de l’élève. Parce qu’une note oriente, elle doit être certifiée, officielle, documentée (fonction de certification). Et parce qu’elle certifie, elle gagne une aura de légitimité qui la rend efficace pour trier et gouverner.

C’est une machine qui fonctionne sans conducteur. Personne n’a vraiment décidé que la note aurait ces trois fonctions. Elles se sont développées progressivement, s’entrelaçant les unes les autres, jusqu’à former un système dont personne, maintenant, ne peut vraiment extraire un élément sans risquer d’effondrer l’ensemble.

Conclusion : trois questions pour l’avenir

En reconstituant cette histoire de la note, ce qu’on voit surtout, c’est un système qui a grandi sans qu’on le définisse clairement. L’école française fonctionne sur un accord tacite de silence : on sait que la note trie, on sait qu’elle sert à justifier le refus, on sait qu’elle écrase la pédagogie au profit du classement. Mais on ne le dit pas. Officieusement, l’institution continue de parler de certification, d’égalité, de méritocratie.

Or, ce silence ne peut plus durer longtemps. Parcoursup a rendu visible ce qui était caché. Les algorithmes d’affectation ont mis en lumière la mécanique du tri. Les données sur les inégalités (les écarts de 100 points entre élèves favorisés et défavorisés) montrent que le système ne fonctionne pas comme il prétend fonctionner.

Peut-être est-il temps de poser enfin les trois questions que nous avons esquissées :

  1. Acceptons-nous que l’école serve principalement à trier, et sommes-nous prêts à le dire, plutôt que de parler de certification et d’égalité des chances ?
  2. Quels critères légitimes, démocratiquement définis, devraient guider le tri et l’orientation ? Qui doit décider, et à quel niveau ?
  3. Sommes-nous prêts à séparer les fonctions pédagogique et décisionnelle de la note, ou préférons-nous maintenir cette double fonction en sachant qu’elle ne satisfait vraiment ni l’une ni l’autre ?

 

Ces questions ne sont pas techniques. Ce sont des questions politiques, au sens fort : elles portent sur les finalités de l’école, sur les conceptions de la justice et de l’égalité, sur la distribution des pouvoirs et des responsabilités.

Chacun de nous — enseignants, parents, élèves, chercheurs, politiques — doit décider s’il est prêt à les poser et à les débattre. Ou si nous continuerons à laisser la note fonctionner à trois niveaux simultanés, en silence, en sachant que personne ne peut vraiment l’arrêter.

 

N’hésitez pas à partager vos réflexions. Pensez-vous que ces trois questions méritent d’être débattues publiquement ? Ou trouvez-vous que le système fonctionne plutôt bien, même s’il ne dit pas clairement ce qu’il fait ?

 

Et que pensez-vous de cette série de posts ?

Bernard Desclaux

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Notes

[1] Cette série sur la notation (posts 1-8) a exploré : (1) la note comme dispositif décisionnel, (2) l’histoire des compositions trimestrielles, (3) le basculement de 1969, (4) le conseil de classe comme théâtre de pouvoir, (5) le contrôle continu et l’algorithme, (6) la note comme travail invisible, (7) la forma scolaire et l’autorité, (8) la docimologie, (9) le basculement certification/tri.

[2] Merle, P. (2015). L’école française et l’invention de la note. Un éclairage historique des polémiques contemporaines. Revue française de pédagogie, 192, 105-116. — L’auteur montre que la note a progressivement « perverti » les missions de certification au profit de la sélection, sans que cela ait jamais été explicitement débattu.

[3] Desclaux, B. (2025). Les deux paliers d’orientation : du jugement au quasi-marché. Blog EducPros. — Analyse comment la décision d’orientation a progressé : du jugement humain (conseil de classe) aux algorithmes d’affectation décentralisés (Parcoursup).

[4] Cnesco. (2023). Rapport sur les procédures d’affectation et l’orientation. — Le rapport montre que les critères d’affectation restent largement implicites ou locaux, et que peu de débat démocratique les entoure.

[5] Argument syndical récurrent (SNES, FSU, SE-UNSA) lors des réformes d’examen et de baccalauréat. Les syndicats rappellent que la valeur d’une matière est directement liée à sa présence aux examens (et donc à sa notation).

[6] Lantheaume, F., & Hélou, C. (2008). La souffrance des enseignants. Presses universitaires de France. — Les auteurs documentent comment cette tension entre évaluation pédagogique (formative) et évaluation certificative/décisionnelle (sommative) crée une charge mentale et morale importante pour les enseignants.

[7] La visibilité accrue des algorithmes avec Parcoursup (2018-) a provoqué davantage de critiques publiques que les décennies précédentes. Voir : Sauvayre, R. (2020). Les algorithmes, ces nouveaux juges de paix. Éducateurs, 42-48.

 

This entry was posted on jeudi, mars 5th, 2026 at 11:09 and is filed under Système scolaire. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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